Jeux de masques, jeux de corps pour la future école de théâtre de geste à Prague

Vendula Prager

Rencontre de Vendula Prager, qui espère ouvrir une école de théâtre un peu particulière l'été prochain. Une école de théâtre de geste, méthode qu'elle a découverte et apprise à Paris, à l'Ecole internationale Jacques Lecoq. Je l'ai rencontrée un vendredi après-midi, entre deux studios, quelques heures de cours qu'elle organise déjà pour familiariser le public avec la méthode.

Bonjour Vendula Prager, on se trouve donc ici dans le théâtre Mlejn qui est situé un peu à l'extérieur de Prague. Pourriez-vous me décrire rapidement la pièce où nous nous trouvons et me dire pourquoi nous sommes là ?

« Cette pièce c'est normalement une scène, le lieu du théâtre, qui est multi-fonctionnel. Ca sera le lieu où l'école va ouvrir ses portes. »

Qu'est-ce que c'est exactement comme école ?

« L'école V. Budil - j'ai choisi le nom d'après celui de mon arrière arrière-grand-père qui était un grand homme de théâtre - va être une école qui va utiliser la même méthode que j'ai étudiée en France, à l'Ecole internationale Jacques Lecoq. Les premières années, on va essayer de tenir les mêmes propos que Jacques Lecoq afin de se souvenir et de retrouver l'enseignement tel qu'il l'a monté depuis 50 ans en France. »

Alors justement, pour faire un petit rappel historique, Jacques Lecoq est né en 1921, décédé en 1999. Il a fondé son école en 1956, donc l'an dernier on a fêté les 50 ans.

« Oui, c'est cela. Mais il a bien sûr commencé, comme moi, à enseigner avant. Il a commencé en Italie avec le Piccollo Teatro, avec surtout la comedia dell'arte, parce que Lecoq adorait le jeu masqué. Sa méthode s'appuie beaucoup sur le jeu masqué. La première phase de la première année c'est la rencontre avec le masque neutre qui aide l'acteur à se débarrasser de tous les mécanismes, les automatismes. Il a collaboré avec beaucoup d'artistes français, comme Jean-Louis Barrault, qui étaient des comédiens qui touchaient déjà au théâtre physique à cette époque. La formation de base de Lecoq, c'est l'éducation physique et la psychologie, donc c'était la personne toute désignée pour pouvoir adapter le théâtre au corps du comédien. »

Par rapport au théâtre classique, qu'est-ce que le geste - puisque Lecoq a fondé le théâtre de geste - exprime de plus que la parole ?

« Ni plus ni moins, parce que Lecoq dit que le théâtre est un tout. Le fait qu'il ait enseigné le théâtre à travers le geste ne veut pas dire qu'il repousse la parole. Son théâtre n'est pas la pantomime, ce n'est pas un théâtre sans paroles. Il disait que la parole doit être portée par le corps. Ceci dit, si on arrive à travailler sur scène en exprimant le maximum par le corps, c'est très bien. Mais si à un moment donné le geste ne suffit plus, à ce moment-là, la parole doit arriver. Elle est souvent plus forte. En plus, la parole devrait souligner encore ce qui a été dit avec le corps, et non pas le doubler. La parole et le corps doivent vivre sur scène ensemble. »

Ce qui veut dire que certains comédiens tablent plus sur la parole, ou en tout cas sur leur déclamation, leur manière de réciter un texte, et en oublient la part du corps ?

« Il y a en effet beaucoup d'acteurs qui n'ont pas conscience de leur corps, tout simplement. Après, les styles, classique, réaliste, la comedia dell'arte, le clown ou la tragédie, ça peut être divers. La différence entre le théâtre de geste et le théâtre classique c'est qu'on appuie sur la conscience du travail du corps. »

On va revenir à votre école, celle que vous voulez fonder. L'ouverture est prévue a priori pour l'an prochain. Mais nous sommes déjà au théâtre Mlejn, il y a déjà des cours, des sortes de stages. Pouvez-vous m'expliquer comment ça va se passer.

« Première chose : nous avons commencé dès le mois de mai avec des studios (c'est comme cela que je les appelle) de la méthode Jacques Lecoq, parce qu'on veut faire connaître aux gens la méthode, beaucoup de gens ne la connaissent pas. Il y a très peu de Slaves ou de Tchèques qui ont pu étudier la méthode Lecoq à cause du communisme, et parce que l'école est très chère. Ensuite il faut que les gens essayent et voient que la méthode leur convient. Il faut un temps d'appréciation. Il faut aussi apprendre aux Tchèques à venir dans ce lieu, que ce n'est pas si loin du centre que cela, ce n'est qu'à une demi-heure de trajet. »

Il faut préciser en effet que Mlejn se trouve à Stodulky, un quartier de Prague où il y a plutôt de grandes barres, un peu comme les HLM à la française, ce sont des « sidliste ». On n'est pas dans le coeur historique de Prague. Mais c'est un centre culturel assez actif, avec des concerts et beaucoup d'activités. Avec l'école vous voulez enrichir un peu plus les activités de ce théâtre ?

« Oui, mais seulement de ce théâtre et de ce quartier. Peut être encore plus difficile que de faire venir des gens du centre, ce sera de faire venir des gens du quartier. Ce sont des HLM, le niveau social est différent. On suppose que comme on va travailler dans un quartier un peu difficile, on sera mieux soutenus par la mairie du quartier de Prague 13. Et puis, on va difficilement chercher un lieu aussi agréable au centre de Prague, où les étudiants, pendant les pauses, peuvent sortir dans la verdure. L'espace est assez grand. On a une deuxième salle avec à disposition un piano, la scène... »

Est-ce que l'école est ouverte à tout le monde ?

« On n'a pas de limite d'âge, c'est donc ouvert à tout le monde. Bon on suppose quand même à partir de 18 ans, un âge où on est assez actif. Mais si quelqu'un de 60 ans vient, a envie de progresser et montre assez de talent, on ne va pas l'empêcher. Deuxième condition : ne pas avoir de problèmes de santé graves, pour être apte à faire une école qui se passe dans un espace vide et dans le mouvement. Pas derrière des chaises et des livres, ce n'est pas un travail intellectuel mais bien physique. Les gens qui passent dans nos studios, on a déjà la possibilité d'un peu les voir et de nous faire un avis sur leur aptitude. Après, on accepte des lettres de recommandation de professionnels, leur CV, leur lettre de motivation. L'école sera privée, et très chère, donc au début, on ne va pas poser des barrières à quelqu'un qui veut vraiment la faire. »

Vous n'êtes pas toute seule pour cette école, vous avez des collaboratrices...

« J'ai deux collaboratrices, les deux sont françaises, elles vivent en ce moment à Prague, et les deux ont fait l'Ecole Jacques Lecoq. »

N. Pavlata, V. Prager, S. Vallée, photo: www.budil.cz
Bonjour Nathalie Pavlata, parlez-moi de votre travail ici, c'est vous qui animez ce studio de vendredi après-midi. Sur quoi avez-vous travaillé ?

« En fait, c'était la fin de la semaine, on est partis du silence pour arriver à la parole. Aujourd'hui on a travaillé sur les états : l'angoisse, la générosité, la vanité, l'orgueil, la prétention, et ce qui s'en suit donc avec la voix. Comment on parle quand on est timide, quand on est orgueilleux, quand on a peur. On a ensuite travaillé des contraintes d'espace : un tréteau de deux mètres sur un, trois personnes dessus, et on doit se déplacer comme si on était en train de traverser une forêt. Donc comment donner l'impression au public d'être dans un espace très large tout en étant sur deux mètres sur un. »

Comment réagissent les élèves à cette méthode de travail avec le corps ? Je suppose qu'ils savent dans quoi ils vont...

« Pas toujours. Il y en a qui pensent qu'on va vers le mime alors que pas spécialement. Il y a des gros parleurs qui passent leur temps à parler alors il faut leur dire que moins parler c'est mieux. Comme tout à l'heure dans une improvisation : des bourgeois recevaient des ouvriers chez eux. On a vu comment chez les ouvriers, la femme peut être contente de rencontrer ces gens-là, mais peut-être pas le mari. On voit tout de suite les gens s'installer dans la parole. Mais sans action. Je leur dis : parler c'est bien, mais peut-être que pendant que tu parles tu peux préparer les petits toasts, les boissons. Ou tu te regardes dans la glace, pour voir si ta tenue est assez correcte pour aller chez les bourgeois. S'il n'y a que la parole, c'est mort, ce n'est pas intéressant. »

Du coup, ça demande une bonne dose d'imagination de la part de vos élèves.

« Oui, je stimule beaucoup, et c'est peut-être à cause de leur histoire ici, mais on a toujours tendance à copier, à faire ce que fait l'autre. »

Je reviens à vous Vendula. Avez-vous parlé de votre école autour de vous, dans le milieu du théâtre ? Quelles sont les réactions ?

« Les gens sont très curieux. Des amis, parmi les professionnels, ont envie de venir pour voir. On aurait des cours bien remplis si tout ceux qui m'ont dit leur envie étaient là ! »

Nathalie...

« Il faut quand même rappeler que Lecoq a été tout de suite très connu dans le monde entier, mais en France il a eu beaucoup de mal à se faire connaître dans son propre pays. Finalement, c'était pas plus mal, car quand autant de nationalités se retrouvent ainsi, les gens ne peuvent pas parler, les cours étant donnés en français, ils ont du mal à comprendre, et finalement, et c'est cette contrainte qui fait que le corps parle plus. Ils ont moins peur de se mettre en risque, de se lancer. Alors que la classe que j'ai faite, on était beaucoup de Français, et dès qu'il y a trop de personnes d'une nationalité, on retourne dans la parole. Ce qui serait bien ici, c'est qu'il y ait un bon petit mélange... C'est bien plus riche. Dès le début, Lecoq demande à ses élèves de se mettre ensemble, sur une phrase : 'Je prends'. On voit les Anglais qui font 'I take' et ils ramènent le bras vers eux. Les Français, quand on les voit, c'est incroyable, tous disent : 'Je prends', ils ont les mains au centre, ce qui est dit est dit, ce qui est pris est pris. On avait un petit groupe de Slaves, je ne sais plus de quelle origine, elles ont dit 'je prends' dans leur langue et elles ont ramené leurs mains derrière le dos, comme si elle mettait de côté pour l'hiver. C'est ça qui est intéressant : chaque langue, chaque culture a son propre mouvement. »