Karel Kramář : la destinée d’un des fondateurs de la Tchécoslovaquie

Karel Kramář en 1919

C’est sans doute Tomáš Garrigue Masaryk qui est la personnalité la plus importante de la Première République tchécoslovaque, république qui a existé entre les années 1918 et 1938. La personnalité de Masaryk, président fondateur de l’Etat commun des Tchèques et des Slovaques, a éclipsé un autre homme politique qui a joué un grand rôle lors de la naissance de la République tchécoslovaque et dans les premières années de son existence. C’est à Karel Kramář, une des figures incontournables de la vie politique tchèque des dernières décennies de l’Autriche-Hongrie, de la Première Guerre mondiale et de la Première République tchécoslovaque qu’est consacrée une monographie de Martina Lustigová parue aux éditions Vyšehrad.

Militant de la résistance contre les Habsbourgs, homme d’Etat, Premier ministre, président de deux partis politiques, Karel Kramář est entré dans l’histoire de son pays. Aujourd’hui encore on voit se dresser au-dessus de la capitale tchèque l’immense villa qu’il a fait construire en face du château de Prague comme s’il voulait rivaliser avec la résidence de son grand concurrent politique - le président Masaryk. La postérité et surtout le régime communiste cherchaient plutôt à occulter la vie et l’oeuvre de ce grand ami de la Russie tsariste et ennemi implacable du bolchevisme. Au moment où Martina Lustigová a commencé à s’intéresser à lui, il n’était qu’un grand inconnu de l’histoire tchèque, un pâle reflet des temps révolus. Martina Lustigová a décidé donc de le tirer de l’oubli :

«C’était un pur hasard. Déjà pendant mes études, j’ai rédigé des exposés sur Karel Kramář et puis il a été le sujet de ma thèse. Je me suis tout simplement mise à aimer ce thème. Cela m’intéressait parce que je pouvais découvrir de nouvelles choses. Karel Kramář était à cette époque un thème très négligé. Je pouvais exploiter de nouvelles sources que personne n’avait encore lues, que personne n’avait encore utilisées. C’était intéressant pour moi de découvrir des informations nouvelles et de les faire connaître.»

Karel Kramář est né en 1860. Il étudie d’abord à la faculté de droit à l’Université Charles à Prague, puis à Vienne, Berlin et Paris. En 1889, il fonde en commun avec Tomáš Garrigue Masaryk le Parti populaire et réaliste tchèque et en 1891 il est élu en tant que représentant du Parti jeune-tchèque au Parlement autrichien. D’abord partisan de la fédéralisation de l’Autriche-Hongrie, il finit par devenir propagateur du panslavisme et de la fédération des peuples slaves. A son avis, le peuple tchèque doit faire partie de cette fédération. Il est évident que de telles idées ne sont pas bien vues par les autorités autrichiennes. Et lorsque, pendant la Première Guerre mondiale, Karel Kramář se met à organiser la résistance contre l’Autriche-Hongrie, il est écroué et au bout d’un long procès condamné à mort avec plusieurs autres résistants tchèques. Amnistié par le nouvel empereur autrichien Charles 1er, il prend la tête du Parti jeune-tchèque qui se transforme après quelque péripéties en Parti national tchécoslovaque.


En novembre 1918, Karel Kramář est élu premier chef de gouvernement de la Première République tchécoslovaque qui vient de naître. En tant que premier ministre, il dirige la délégation tchécoslovaque à la Conférence de paix à Paris où il exhorte les puissances victorieuses à intervenir contre la Russie des bolcheviques. Il ne reste à la tête du gouvernement que jusqu’à juillet 1919. Martina Lustigová explique pourquoi :

«C’était de sa faute. Au début de l’année 1919 il part à Paris pour participer à la Conférence de paix et il cesse pratiquement de s’occuper de ce qui se passe en Tchécoslovaquie. Il ne s’occupe même pas des activités du gouvernement et de son parti politique. Au printemps ont lieu les élections communales et son parti en sort complètement brisé. Kramář reste pourtant à Paris mais il n’est plus Premier ministre. Il est limogé et il est aigri.»

Bien que l’influence politique de Karel Kramář faiblit, il continue à prôner ses opinions conservatrices et nationalistes et devient critique farouche de la politique du Président Masaryk et du ministre des Affaires étrangères Edvard Beneš. Il déploie également de larges activités pour aider les exilés russes ayant fui le régime communiste :

«Il veut toujours être visible. Il ne quitte jamais la politique, il reste député jusqu’à sa mort, bien qu’il n’occupe plus des postes d’importance. Il est président du Parti démocrate national, il n’est que député, mais il ne renonce jamais à la politique.»


Dans son livre Martina Lustigová s’intéresse également à la vie intime de Karel Kramář, homme de grande culture et polyglotte attiré fatalement par la Russie :

«Karel Kramář est tombé amoureux en 1890, lors de son premier voyage en Russie. Et je dis que c’était un voyage fatal. Il s’éprend non seulement de la Russie, mais il y trouve aussi l’amour de toute sa vie, Nadejda Nikolaïevna. C’est compliqué parce qu’elle est mariée et il lui faudra dix ans pour divorcer. Elle a des enfants avec son mari Alexeï Alexeïevitch Aprikosov et dix ans doivent s’écouler avant que son divorce soit prononcé. A savoir, on doit infliger d’abord à un des époux la responsabilité de divorce. C’est indubitablement Nadejda Nikolaïevna qui en est responsable mais elle doit éviter que la faute tombe sur elle, car cela aurait pour conséquence l’interdiction du nouveau mariage. On est donc obligé d’attendre jusqu’à ce que Aprikosov se lie avec une autre femme et soit désigné comme responsable de l’échec du mariage. Ce n’est qu’après cela que les secondes noces de Nadejda sont officiellement autorisées. Et les deux amants se marient sans hésiter longtemps en Crimée en 1900.»

Pendant le reste de sa vie Karel Kramář vit aux côtés de Nadejda et meurt en 1937, quelque mois après sa femme et un an seulement avant la fin de cette Première République tchécoslovaque qu’il a aidée à édifier et qui va bientôt être envahie par les nazis. Martina Lustigová évoque le souvenir qu’il a laissé à ceux qui avaient eu l’occasion de l’approcher :

«Son charisme était tout à fait exceptionnel. Il se disait montagnard jusqu’à la moelle. Il était grand et sa voix était très sonore. Quand il parlait, il savait séduire les foules. Il était capable de fasciner de la même manière ses partisans et ses adversaires. Ils écoutaient tous, même s’ils n’étaient pas d’accord avec lui. Il pouvait parler pendant des dizaines de minutes sans papier, ce qu’on voit rarement chez les hommes politiques actuels. C’était un homme charismatique.»

(Martina Lustigová est analyste politique de Česká televize [Télévision publique tchèque]).