La Charte 77

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Le 1er janvier 1977, le mouvement de dissidents dans l'ancienne Tchécoslovaquie a publié son premier document, la Déclaration de la Charte 77, demandant au régime normalisateur une évidence: le respect de ses propres lois et des accords internationaux sur les droits de l'homme qu'il avait lui-même signés. La Charte est devenue une conscience démocratique de la nation et une opposition permanente aux pratiques totalitaires. Durant 13 ans d'activités de la Charte 77, ses signataires et ses activistes représentaient les ennemis politiques numéro 1 du régime, durement poursuivis.

La tentative d'édifier le socialisme à visage humain, connu sous le nom de Printemps de Prague 1968, a été écrasée par les troupes du pacte de Varsovie. La période dite de normalisation, qui a suivi, a été marquée par le cap dur dicté par Moscou. Gustav Husak a été instauré dans les fonctions suprêmes de l'Etat. Le 13 octobre 1976, deux documents internationaux concernant les droits civiques, politiques, économiques, sociaux et culturels, signés par la Tchécoslovaquie en 1968, et réaffirmés à la conférence d'Helsinki de 1975, ont pris force de loi et ont été publiés dans le Recueil de lois. Devant être, en tant que tels, appliqués dans la pratique, ils sont restés lettre morte. Voilà l'impulsion directe ayant conduit à la publication de la Déclaration de la Charte 77. Le document ne demandait rien d'autre au gouvernement, que de respecter les articles de sa propre constitution relatifs aux droits de l'homme et ancrés dans l'acte final de la Conférence d'Helsinki de 1975. Il demandait l'accomplissement des libertés et des droits fondamentaux de l'homme, dans les domaines de la liberté d?opinion, de la religion, du droit à l'enseignement ou du droit au libre départ du pays.

Devenir signataire de la Charte 77 a été, d'après ses premiers promoteurs, une activité libératrice, un moyen de déployer une résistance digne, bien évidemment, au prix des persécutions allant, depuis la perte de l'emploi, l'interdiction de faire des études, jusqu'aux interrogatoires à la police politique, à l'emprisonnement et aux tentatives de bannissement forcé du pays. Durant les 12 années d'existence de la Charte, le nombre de signataires a augmenté, des 242 premiers, à 1883. 25 personnes ont retiré, plus tard, leur signature. Certains n'ont pas supporté les persécutions permanentes et ont préféré quitter le pays.

Après la publication de la Déclaration de la Charte, une situation paradoxale s'est créée: une lutte acharnée a été déclenchée contre les auteurs du document que personne ne connaissait. Le régime faisait tout pour tenir les larges couches de la population dans l'ignorance. Seules les stations radiophoniques Europe libre et la Voix de l'Amérique en fournissaient des informations. Le 7 janvier, le texte de la Déclaration de la Charte est paru dans des quotidiens européens influents, Le Monde, The Times et Frankfurter Allgemeine Zeitung. Aucun média tchécoslovaque ne l'a jamais publié.

La Charte 77 n'a pas été une organisation politique au sens réel du mot: elle n'avait pas de statuts, ni de membres organisés. L'institution des porte-parole a été son seul organe permanent. Ils étaient trois, les premiers porte-parole de la Charte: le philosophe Jan Patocka, première victime des pratiques totalitaires, est mort, après l'un des nombreux interrogatoires de plusieurs heures par la police d'Etat, la StB, l'ancien ministre des Affaires étrangères de 1968, Jiri Hajek et Vaclav Havel, dramaturge et principal animateur de la Charte. La Charte a été une communauté libre, non formelle et ouverte à tous, sans distinction de conviction, de profession et de foi, à tous ceux qui ont été unis par la volonté de faire respecter les droits civiques et de l'homme, dans le pays et dans le monde. Elle regroupait des intellectuels aussi bien que des ouvriers ou des communistes réformateurs.

L'une des principales activités de la Charte 77 a été la publication de documents datés, numérotés et correctement signés: il s'agissait de protestations, de prises de position ou de réactions à l'évolution et à la situation dans le pays, destinées à être remises par les porte-parole aux organes de l'Etat et à la presse. Inutile de dire que la StB était toujours là pour l'empêcher. Ainsi, ces documents ne se propageaient que par l'intermédiaire du samizdat ou par le réseau d'Europe Libre, la Voix de l'Amérique et la BBC. Avant la fin de 1989, le nombre de documents publiés a atteint 572.

La Charte 77 n'avait pas d'ambitions politiques. Dans son travail, elle mettait l'accent sur les principes de responsabilité civique, de culture politique, de tolérance et de supériorité de la morale, et des valeurs spirituelles sur la politique. Plus tard, quand le nombre de signataires emprisonnés ne cessait d'augmenter, le Comité de défense des personnes injustement poursuivies, le VONS, a été créé dans le pays, alors qu'à l?étranger, il existaient les centres de solidarité et de défense de la Charte, ayant leurs sièges à Paris, à Stockholm, en Autriche, et en Hollande. Les gens réunis autour de la Charte représentaient toute une communauté "underground" qui faisait paraître son journal "Les informations sur la Charte", donnaient des conférences et des spectacles à domicile.

La Charte 77 a cessé d'exister le 3 novembre 1992. La déclaration publiée à la fin de ses activités dit que la Charte a joué son rôle historique. Ses signataires, cependant, ont été invités à continuer à faire prévaloir les idéaux d'une société civique honorable, par des méthodes appropriées à la situation actuelle. 154 signataires se sont catégoriquement opposés à la cessation des activités de la Charte décidant, en décembre 1992, de continuer celles-ci et de s'enregistrer en tant qu'organisation, ayant pour mission "le soutien de la justesse et le rétablissement du sens de l'honneur et de la moralité dans la société".