« La Moravie m’a donné la couleur qui manquait à mon roman »

Avec Le Dernier amour de Janáček, paru aux éditions Æthalidès, Alain André ne signe pas une simple biographie romancée du compositeur morave. Son roman fait dialoguer la passion qui unit Leoš Janáček à Kamila Stösslová avec le parcours d’un biographe contemporain, dans une sorte de jeu de miroirs constant. A travers cette double narration, l’auteur interroge autant le pouvoir de la littérature que celui de la musique, tout en proposant un regard actuel sur l’amour (tardif) et la création. Alain André a bien voulu répondre à nos questions.

Leoš Janáček est une figure majeure de la musique tchèque. Il est peut-être un peu moins connu du grand public français que d’autres compositeurs d’Europe centrale, même si ses œuvres ont fait l’objet de nombreuses représentations en France ces dernières décennies. Il fait partie de ces compositeurs tchèques qui trouvent leur place dans l’imaginaire collectif français. A titre plus personnel, qu’est-ce qui vous a conduit vers Leoš Janáček ? Et qu’espériez-vous faire découvrir aux lecteurs français à travers ce roman ?

Alain André | Photo: Æthalidès

« Je vais répondre en deux temps, parce que si je ne donnais qu’une seule réponse, ce ne serait pas tout à fait exact. La première raison, c’est Milan Kundera. En France, quand on s’intéresse à la littérature tchèque, on passe presque forcément par lui. Son père était l’un des pianistes de Janáček, et Kundera a beaucoup écrit sur le compositeur dans ses essais. C’est donc d’abord à travers ses textes que je me suis intéressé à Janáček. La seconde raison est beaucoup plus personnelle. Il y a une vingtaine d’années, je traversais une période compliquée. J’étais engagé dans une relation difficile, tout en étant tombé amoureux d’une femme beaucoup plus jeune que moi. J’étais persuadé que cette histoire n’avait pas d’avenir et je cherchais presque à la convaincre que j’étais trop vieux pour elle… C’est pourtant cette femme qui est aujourd’hui mon épouse. A l’époque, mon psychanalyste, qui souhaitait sans doute que je mette fin à la relation précédente qu’il jugeait névrotique, m’a simplement demandé : ‘Connaissez-vous Janáček ?’ C’était une invitation à regarder autrement l’histoire du compositeur avec Kamila Stösslová, à reconnaître qu’une relation marquée par une différence d’âge pouvait malgré tout être une véritable histoire d’amour, riche de sens et féconde. Sur le moment, j’ai un peu laissé cette remarque de côté. Puis elle m’est revenue une vingtaine d’années plus tard, lorsque j’ai voulu écrire autour de cette histoire d’amour qui est devenue celle que je vis encore aujourd’hui avec mon épouse. C’est ainsi que je suis revenu à Janáček. »

L’auteur et son double

Votre roman met en scène non seulement le compositeur, mais aussi Kamila Stösslová, cette femme qui devient sa muse et l’objet d’une véritable passion amoureuse. En parallèle, vous faites un saut dans le présent avec Joseph Bonneville, un biographe contemporain, personnage de fiction que vous avez inventé. Au moment de l’écriture, quel personnage vous a le plus passionné à développer ? Etait-ce Janáček lui-même, Kamila Stösslová, ou finalement Joseph Bonneville ? Car d’une certaine manière, en écrivant ce roman, vous devenez vous aussi un peu le biographe de Leoš Janáček, même si vous choisissez la voie de la fiction.

Kamila Stösslová | Photo: Musée régional Morave

« Le biographe est en partie mon double, mais un double situé dans le passé. Le ‘présent’ du roman est en réalité celui des années 2002-2003, à une époque où l’on commençait tout juste à acheter ces smartphones qui, aujourd’hui, ne nous quittent plus. Ce n’est donc déjà plus tout à fait notre présent. Ce qui m’intéressait dans cette mise en miroir, c’était de faire dialoguer une petite année de la vie du biographe, dans laquelle j’ai inséré des éléments totalement fictionnels, avec les onze années de la relation entre Janáček et Kamila Stösslová. Cette construction me permettait de faire apparaître à la fois des points communs et des différences très profondes.

Janáček était, selon les catégories de son époque, un homme politiquement progressiste. Mais lorsqu’on regarde sa vie amoureuse, on voit aussi quelqu’un profondément imprégné du patriarcat de son temps. La manière dont il a vécu sa relation avec Kamila Stösslová, sans parler de celle qu’il entretenait parallèlement avec son épouse, est très éloignée de notre manière de penser aujourd’hui. Je ne pouvais pas écrire cette histoire en faisant abstraction du contexte dans lequel nous vivons, celui de l’après-MeToo. Certaines questions se posent désormais d’une manière très différente, y compris pour moi. C’est aussi ce dialogue entre deux époques qui m’intéressait, peut-être autant que Janáček lui-même. »

 Faire exister différents regards

Plutôt que de revenir sur Janáček, j’aimerais m’attarder sur la figure de Kamila. C’est un personnage très présent dans la correspondance du compositeur, mais dont on sait finalement assez peu de choses à travers les sources historiques. Comment avez-vous travaillé avec cette forme d’absence ? Est-ce que ces zones d’ombre sont devenues, pour vous, un espace de création et de liberté romanesque ?

'Lettres intimes : Leoš Janáček à Kamila Stosslová' | Photo: Faber & Faber

« En réalité, ce n’est pas tout à fait une absence. J’ai la chance d’être traducteur de l’anglais, ce qui m’a beaucoup aidé, évidemment. Il existe un grand spécialiste britannique de Janáček, John Tyrrell (qui est aussi un défenseur de l’importance des petites nations) auquel on doit notamment une immense biographie en deux volumes, près de 2 000 pages, ainsi que la traduction en anglais de ce qui reste de la correspondance entre Janáček et Kamila Stösslová. Quand j’ai commencé à écrire autour de cette histoire, je me plaignais de ne pas trouver grand-chose en français sur Kamila. Mais c’était en partie une erreur de ma part : j’avais acheté dès 2003 un livre très intéressant sur cette relation, qui était resté oublié sur mes étagères. Je me suis donc tourné vers la documentation anglophone, beaucoup plus abondante. La correspondance est d’ailleurs un élément essentiel de cette histoire. Celle entre Janáček et Kamila est une correspondance du début du XXe siècle, une époque où l’échange épistolaire avait une importance considérable. Une grande partie de leur relation amoureuse passe par les lettres. Ce n’est pas une histoire de simple passion physique ou de consommation sexuelle ; c’est au contraire une relation extrêmement sublimée, où la question du désir est présente dans le fantasme, mais presque secondaire dans la réalité de leur lien.

Photo: Éd. Šimon Ryšavý

Il y a aussi un autre document qui m’a beaucoup intéressé : l’autobiographie de l’épouse de Janáček, Zdenka, écrite avec l’aide d’une amie, qui apporte évidemment un tout autre point de vue. Ce qui m’a passionné, notamment dans la construction en miroir entre le biographe et l’histoire de Janáček et Kamila, c’était justement de pouvoir faire exister différents regards : celui de Janáček, celui de Kamila, mais aussi ceux de leurs conjoints respectifs, David et Zdenka, puisque nous sommes face à des personnes mariées. Ce qui comptait pour moi, c’était de m’appuyer sur des sources solides pour donner chair à ces différents points de vue. Car dans beaucoup de sources françaises, on ne sait presque rien de Zdenka. On oublie même qu’elle était une pianiste d’un immense talent avant son mariage avec Janáček, et qu’une fois installée avec lui, le piano est devenu en quelque sorte exclusivement celui de monsieur Janáček. »

La « béance triste »

C’est intéressant, parce qu’on retrouve ici un phénomène assez fréquent dans l’histoire de l’art : celui de femmes pourtant talentueuses qui finissent par s’effacer derrière la figure de l’artiste masculin, souvent considéré comme le seul créateur.

Leoš Janáček avec son épouse Zdenka,  1881 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

« Il y a un anthropologue, Pascal Picq, qui vient de publier un livre sur la violence faite aux femmes, qu’il aborde sous un angle anthropologique. Il considère, pour le dire très simplement, que la violence masculine constitue un fait anthropologique majeur. C’est une réflexion qui résonne évidemment avec certaines questions que pose aussi cette histoire. Mais il y a une autre dimension qui m’a beaucoup intéressé dans ce que j’appelle le ‘triangle tchèque’, qui est en réalité plutôt un carré, puisqu’il y a deux couples, c’est toute la complexité des relations entre ces quatre personnes. J’ai notamment été frappé, en lisant l’autobiographie de Zdenka Janáčková, par son antisémitisme absolument viscéral. Or, Kamila Stösslová était juive. C’est une dimension très présente dans les sources, que j’ai un peu atténuée dans le roman parce qu’elle aurait presque appelé un autre livre à elle seule. Son antisémitisme est profondément inscrit dans les représentations de son époque : elle ne cherche évidemment pas à être politiquement correcte, et cela revient presque toutes les quelques pages.

Kamila Stösslová avec son fils Otto,  1917 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Ce qui m’intéressait aussi, c’est que Kamila n’est pas seulement la muse du compositeur. C’est une jeune femme mariée, très amoureuse de son époux David, un antiquaire, avec qui elle a deux enfants. C’est une famille qui semble, à bien des égards, heureuse. Et face à Janáček, qui lui adresse des sollicitations parfois très insistantes (comme les hommes savent parfois le faire), elle résiste longtemps. On peut certes se demander s’il n’y avait pas aussi, dans la relation entre David, Kamila et Janáček, une dimension d’intérêt matériel : Janáček était déjà un compositeur reconnu et relativement aisé, et sa présence pouvait représenter quelque chose pour l’activité d’antiquaire de David. C’est en tout cas ce que Zdenka a constamment affirmé, allant jusqu’à intenter plusieurs procès à Kamila et à son mari. Pour elle, cette relation était une histoire de manipulation et d’intérêt. Mais lorsqu’on lit l’ensemble de la documentation, il apparaît clairement que cette histoire d’amour a été initiée par Janáček. En revanche, il est tout aussi évident que Kamila y est progressivement entrée. Cela devient particulièrement visible dans les dernières années de leur liaison. Son mari était souvent absent, davantage préoccupé par ses antiquités et par ses relations à l’étranger. Elle soupçonnait même parfois qu’il entretenait d’autres relations. Janáček lui-même évoque dans sa correspondance cette forme de vide qui s’ouvrait en elle, cette ‘béance triste’. Et c’est dans cet espace-là que lui, le compositeur plus âgé, a progressivement pris une place de protecteur, mais aussi une place affective de plus en plus importante. »

Vous le disiez tout à l’heure, votre roman repose sur une construction en miroir entre Leoš Janáček et son biographe Joseph Bonneville, qui est lui aussi engagé dans une histoire d’amour. Pourquoi avoir choisi cette structure ? Etait-ce une manière de faire écho à votre propre expérience, ou plutôt un choix littéraire pour vous rapprocher au plus près de l’histoire de Janáček et de Kamila ?

Kamila Stösslová et Leoš Janáček à Luhačovice en 1927 | Photo: Musée régional Morave

« C’est une chose qui m’a permis de parler de quelque chose qui me tient beaucoup à cœur : la manière dont la lecture et l’écriture participent à la construction de nos existences. Nos lectures peuvent parfois inventer nos vies, à condition qu’on accepte d’écouter leur influence. Au départ, je voulais reprendre l’histoire d’amour que j’avais moi-même vécue. Mon épouse me demandait parfois : ‘Cette histoire que tu as écrite sur nous, tu en feras quelque chose un jour ?’ J’avais des centaines de pages de journal, mais en travaillant ce matériau, en supprimant les neuf dixièmes, je me suis rendu compte que je n’avais pas envie d’écrire ce roman-là. Mon parcours m’avait pourtant rapproché de l’autofiction : j’ai été marqué par une certaine tradition littéraire, notamment autour de Beckett, puis Annie Ernaux, qui est devenue une sorte de marraine littéraire après la publication de mon premier roman. Mais ce n’était pas exactement ce que je voulais faire. J’étais aussi nourri par la littérature latino-américaine, par Borges ou Carpentier, par une littérature qui déplace le regard. Je ne voulais pas écrire une nouvelle Passion simple après Annie Ernaux. La question que m’avait posée mon psychanalyste : ‘Connaissez-vous Janáček ?’ m’a alors semblé ouvrir une voie beaucoup plus intéressante. Il fallait décentrer le récit : moins de narrateur parlant de lui-même, davantage de personnages. L’histoire de Janáček et de Kamila Stösslová m’a permis ce déplacement, qui est pour moi une forme de liberté romanesque. C’est aussi ce que je poursuis dans mon prochain livre, Notre Achille, un récit polyphonique sans narrateur qui me représente directement. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de faire exister plusieurs voix, plusieurs points de vue, plutôt que de rester enfermé dans un seul regard. »

Janáček et la langue

Leoš Janáček avait cette particularité de noter les mélodies de la parole, ce qu’on appelle en tchèque « nápěvky mluvy », c’est-à-dire les inflexions, les rythmes et les nuances de la langue parlée, qu’il transcrivait ensuite pour nourrir sa musique. Cette attention très fine a-t-elle influencé votre propre manière d’écrire ce roman, alors même que vous vous adressez à des lecteurs français et que vous n’êtes pas tchécophone ?

Leoš Janáček | Photo: Musée régional Morave

« Je ne suis pas tchécophone, et je suis d’ailleurs quelqu’un qui est entouré de musiciens sans être moi-même vraiment musicien. Mon père jouait de la flûte traversière dans un orchestre classique, mon fils va devenir professeur de guitare et de cordes au conservatoire de La Grande-Motte, ma femme chante… Mais moi, je suis resté très peu musicien. Mon père, qui était un instituteur autoritaire (un peu un kantor de village, comme on disait en Bohême) a réussi à me détourner de la musique avec beaucoup d’efficacité. Cela m’a d’ailleurs conduit à faire des parallèles entre l’éducation de Janáček et la mienne. Bien sûr, les époques sont différentes, mais il y avait quelque chose de commun dans ces éducations assez rigides.

L'exposition multimédia du Mémorial Leoš Janáček à Hukvaldy présente le travail du compositeur sur les perceptions sonores | Photo: Petra Štrymplová,  ČRo

Concernant la musique de Janáček, je la connaissais moins bien que celle de Bartók ou de Stravinsky. Ce qui m’a particulièrement intéressé chez lui, c’est son travail de collecte des chants et des danses populaires, comme le faisait aussi Bartók en Hongrie. C’est une dimension liée à l’éducation populaire qui m’a beaucoup touché. J’ai notamment découvert grâce à lui des interprètes comme Iva Bittová, dont j’écoute régulièrement les enregistrements et que je fais souvent découvrir autour de moi. Quant à l’écriture, je suis très sensible à sa dimension musicale. Je dis souvent que, même si je me suis brouillé avec mon père, l’éducation musicale qu’il voulait me transmettre me manque aujourd’hui en tant qu’écrivain. J’ai donc beaucoup travaillé cette question, notamment dans mes nouvelles. Dans le roman, certains passages sont directement liés à cette recherche autour des ‘nápěvky mluvy’, ces mélodies de la parole que Janáček notait. Les sons que je décris, par exemple, sont des sons que j’ai moi-même relevés sous ma propre véranda. C’est aussi ainsi que l’écriture circule : à partir de ce que l’on écoute, de ce que l’on capte, et de ce que l’on transforme ensuite en littérature. »

La Moravie est en effet omniprésente dans l’œuvre de Janáček : dans son rapport à la langue, au folklore, aux mélodies populaires. Comment avez-vous cherché à faire exister cette identité morave dans votre roman, pour qu’elle ne soit pas simplement un décor ou un arrière-plan ? Car lorsqu’on parle de la République tchèque, on pense souvent à la Bohême, alors que les identités tchèques et moraves restent bien distinctes, y compris dans la manière dont les habitants eux-mêmes les revendiquent. Janáček, d’ailleurs, se définissait avant tout comme un Morave. Comment cette dimension a-t-elle nourri votre écriture ?

Photo: Æthalidès

« J’étais déjà allé plusieurs fois à Prague, notamment parce que j’ai été vice-président de l’Association européenne des programmes d’écriture créative, qui a une école partenaire à Prague. Mais je n’étais jamais allé en Moravie. Je suis allé en Moravie en juin 2023, après avoir déjà écrit plusieurs versions du roman. Je savais qu’un univers romanesque crédible repose sur des détails précis, mais aussi sur des impressions justes. Et pour cela, il fallait que j’aille sur place. Je suis donc allé à Brno, au Mémorial Janáček, puis à Hukvaldy, dans la maison du compositeur. Ce voyage a beaucoup compté dans la réécriture du livre. J’ai découvert une région beaucoup plus riche et colorée que je ne l’imaginais : l’architecture de petites villes comme Nový Jičín, mais aussi toute une histoire culturelle. J’ai découvert que Freud était né dans cette région, que Husserl était morave, tout comme Gustav Mahler. Pour un Français, même quand on connaît un peu la littérature tchèque, notamment grâce à Kundera, la Moravie reste souvent une terre inconnue. C’est un peu comme le Poitou-Charentes où j’ai grandi : pour beaucoup de Tchèques, cela n’évoque rien. Aller à Luhačovice, me promener à Hukvaldy, parcourir cette région m’a donc donné quelque chose d’essentiel : une matière sensible, une couleur, une épaisseur qui manquaient au roman. »

Auteur: Anna Kubišta
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