La politique étrangère tchèque tiraillée entre les positions du gouvernement et du président

Petr Pavel

La politique étrangère tchèque fait actuellement l’objet de tensions entre le président de la République, Petr Pavel, et le gouvernement de coalition du Premier ministre Andrej Babiš. En quelques jours, ces divergences se sont renforcées, mettant en lumière des désaccords de fond sur les grandes orientations diplomatiques du pays.

Lundi, une réunion importante consacrée à l’orientation de la politique étrangère de la Tchéquie et planifiée avec les principaux responsables politiques a été annulée par le président Petr Pavel peu après 16 heures. Initialement prévue à 15  heures, elle avait déjà été retardée d’une heure à la demande des intéressés, une requête que le président avait acceptée, avant de finalement choisir d’annuler l’ensemble de la réunion face à l’absence des représentants gouvernementaux à l’heure convenue.

L’avion de combat L-159 | Photo: Michal Voska,  Ministère de la Défense

Cette séquence est en réalité l’aboutissement d’une montée des tensions entre le président et le gouvernement qui s’est cristallisée la semaine dernière autour de la vente d’avions de combat L-159 à l’Ukraine : Petr Pavel était revenu de sa récente visite à Kyiv en affirmant que la Tchéquie était prête à se passer de quatre de ces avions, sans que sa propre sécurité s’en trouve menacée, ce qu’a d’ailleurs confirmé le chef d’Etat-major des armées vendredi. Une idée qui a suscité la vive opposition du gouvernement et une passe d’armes par déclarations médiatiques interposées entre les principaux acteurs.

Des divergences sur la guerre en Ukraine

Tomio Okamura | Photo: Vít Šimánek,  ČTK

Cette divergence entre le chef de l’Etat et le gouvernement illustre des visions radicalement différentes sur la guerre en Ukraine et les menaces sécuritaires actuelles. Un document préparé par la présidence, auquel l’hebdomadaire Respekt a eu accès, qualifie l’agression russe contre l’Ukraine de « plus grande menace pour la République tchèque et pour toute l’Europe ». Or, l’expression même d’« agression russe » est absente des remarques ultérieures apposées au document par Tomio Okamura (SPD), le président de la Chambre des députés, qui ne cache pas préférer la diplomatie pour mettre fin au conflit en Ukraine et qui a qualifié ce document d’« absolument inacceptable ». En outre, le chef de file du SPD rappelle régulièrement que pour lui, seule la migration illégale de masse constitue actuellement un « risque majeur » pour la Tchéquie. La seule convergence notable entre ce qu’il faut bien appeler les « deux camps » reste une volonté commune de soutenir les entreprises tchèques engagées dans la reconstruction de l’Ukraine.

Le Groenland et les relations transatlantiques

Photo: Marko Djurica,  Reuters

Un autre sujet de désaccord concerne les enjeux arctiques et la souveraineté du Groenland. Le président Petr Pavel souhaitait réintégrer ce point dans les orientations de politique étrangère, recommandant une réponse coordonnée dans le cadre de la coopération alliée. Cette nouvelle formulation est également absente des amendements proposés par Tomio Okamura. D’ailleurs le ministre des Affaires étrangères Petr Macinka (Automobilistes) n’a pas exprimé publiquement son soutien au Danemark et au Groenland suite aux récentes menaces explicites du président américain Donald Trump.

Andrej Babiš | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Le Premier ministre Andrej Babiš (ANO) avait pour sa part déclaré – après le « changement de rhétorique du président Trump » – qu’il « est clair que le Groenland fait partie intégrante du Danemark », soulignant la nécessité de « se mettre d’accord ».

Sur le plan des relations transatlantiques, un terrain d’accord existe sur la nécessité de maintenir des liens forts avec les alliés de l’OTAN. Cependant, le gouvernement a retiré du document final la proposition présidentielle visant à affirmer que la Tchéquie, en tant que membre actif de l’OTAN, s’efforcera de respecter ses engagements en matière de dépenses de défense et de renforcement de ses capacités.

Et très concrètement, la coalition a d’ailleurs indiqué lundi qu’elle ne prévoyait pas d’augmenter les dépenses militaires au-delà du seuil de 2 % du PIB, que Tomio Okamura juge déjà « suffisant » pour répondre aux obligations de l’Alliance. Une annonce qui, de fait, revient sur les engagements du précédent gouvernement (soit des dépenses de défense tablant sur 3 % du PIB d’ici 2030) et rejette l’objectif pourtant considéré comme nécessaire par de nombreux observateurs pour répondre aux nouvelles menaces sécuritaires en Europe.

La question épineuse des ambassadeurs

Les tensions entre le gouvernement et le Château de Prague se sont encore accrues suite à l’annonce faite lundi par le chef de la diplomatie que le cabinet allait annuler la décision du gouvernement précédent d’envoyer plusieurs dizaines de nouveaux ambassadeurs tchèques à la tête de missions diplomatiques clés à travers le monde, dont Washington, New York, Paris ou Taïwan.

Petr Macinka | Photo: Bureau du Gouvernement tchèque

Selon Petr Macinka cette rotation, pourtant approuvée par le gouvernement Fiala et déjà entérinée par le président, aurait été décidée sans consultation préalable de l’opposition et signifierait que ces diplomates serviraient avec « des mandats et agendas différents des priorités définies par la nouvelle coalition ».

La chancellerie présidentielle a qualifié cette décision gouvernementale de « sans précédent, voire juridiquement problématique », soulignant qu’elle pourrait affecter la crédibilité internationale de la diplomatie tchèque.

Cette question précise de l’image de la Tchéquie comme partenaire crédible à un moment où les enjeux de sécurité sont particulièrement élevés semble être au cœur du positionnement actuel du président Pavel comme garant d’une forme de cohérence de l’Etat – au moins sur la scène internationale. En attendant, aucun nouveau calendrier n’a été fixé pour remplacer la réunion annulée, même si le président a indiqué qu’il chercherait une date avant le prochain sommet de l’OTAN en juillet.