« La Tchéquie nous comprend » : l’entretien exclusif de la Radio tchèque avec Volodymyr Zelensky

Josef Pazderka et Volodymyr Zelensky

En fin de semaine dernière, à Kyïv, Volodymyr Zelensky a accordé un entretien exclusif à la Radio publique tchèque. Un échange long d’une demi-heure dans lequel le président ukrainien a évoqué la poursuite de l’aide de Prague à son pays après le changement de gouvernement en République tchèque, l’évolution des négociations de paix, l’adhésion de l’Ukraine à l’Union europénne dès 2027 ou encore la délicate question des millions d’hommes qui ont fui leur pays pour échapper aux combats. Voici les principaux extraits de cet entretien.

Le président tchèque, Petr Pavel, s’est récemment rendu à Kyïv, où vous lui avez décerné la décoration de l’Ordre de Iaroslav le Sage. Était-ce là un message destiné à lui, mais aussi au peuple tchèque ?

« Sans aucun doute. Je pense que le président Pavel comprend que cette distinction est avant tout destinée au peuple tchèque. Je suis extrêmement reconnaissant envers les Tchèques, pour tous ces mois et ces années de guerre. Dès le début, ils ont fourni un abri et un refuge à nos citoyens ukrainiens qui en avaient besoin pendant l’invasion à grande échelle. Ils nous ont également apporté leur soutien. »

« Il ne fait toutefois aucun doute que cette distinction s’adresse également au président Pavel, qui a beaucoup fait pour notre pays. Je comprends que dans le système politique tchèque, le président ne dispose pas de tous les pouvoirs. Beaucoup de décisions sont prises par le gouvernement. Mais sur le plan politique, il a toujours soutenu l’Ukraine. »

« Je pense que Petr Pavel a fourni des informations justes sur l’Ukraine et expliqué la situation non seulement en République tchèque, mais aussi sur les plateformes européennes et internationales, ce qu’est l'Ukraine en tant que pays, ce qu’est la Russie, ce qui se passe et comment l’Ukraine se défend et défend toute l’Europe. Je lui en suis extrêmement reconnaissant. »

La République tchèque a accueilli l’un des plus grands nombres de réfugiés ukrainiens par rapport à sa population. Les collectes privées en faveur de l’Ukraine connaissent également un grand succès. Récemment, une collecte a été lancée pour acheter des générateurs pour Kyïv, Kharkiv et d’autres villes. En moins d’une semaine, plusieurs millions d’euros ont été récoltés. Ces informations vous parviennent-elles ?

« C’est l’appel que nous lançons au monde entier après toutes les coupures d’électricité causées par les attaques de missiles et de drones russes. Notre message était que nous avions besoin d’aide. La République tchèque l’a fait et nous lui sommes reconnaissants de ce soutien énergétique. »

« Ce n’est pas la première initiative de la République tchèque. L’initiative en faveur de l’armée ukrainienne, l’initiative sur les munitions, est extrêmement importante. Elle a permis de rassembler une grande quantité de munitions fabriquées dans différents pays. La République tchèque a réussi à coordonner cette initiative, ce qui n’était pas une tâche facile. »

Suite aux élections législatives en octobre dernier, un nouveau gouvernement de coalition a été formé en République tchèque sous la direction du Premier ministre Andrej Babiš. Certains partis de cette coalition sont très critiques vis-à-vis de l'Ukraine. Selon eux, plus la République tchèque soutient militairement votre pays, moins il y aura de chances de parvenir à la paix dans un avenir proche. Que pensez-vous de cette critique ?

« Si nous n’aidons pas l’Ukraine et que celle-ci tombe, il y a un risque que la Russie aille plus loin. Même si certains n’y croient pas, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’en faire la vérification. Le prix à payer est trop élevé. Si l’on se trompe - ce qui peut ariver, seuls ceux qui ne font rien ne se trompent pas -, le risque est énorme pour l’Europe, pour n’importe quel autre pays, que l’agression russe se poursuive. Et qui d’autre pourra supporter ce qu’a enduré l’Ukraine ? »

Josef Pazderka et Volodymyr Zelensky | Photo: Suspilne Ukraine

« Le Premier ministre Babiš peut avoir son propre avis sur la question. Mais dans ce contexte précis, si la question est d’aider l’Ukraine ou pas, je pense qu’aider l’Ukraine est le plus raisonnable. Parce que l’Ukraine fait partie de l’Europe et que l’Ukraine se défend légitimement, car nous avons été attaqués. »

« Je pense que soutenir l’Ukraine est moralement juste. La manière dont cela se fait et l’ampleur de ce soutien sont une autre question, qui dépend de ce que chaque pays peut fournir. Mais à mon avis, il est juste de soutenir l’Ukraine, qui adhère aux valeurs européennes et entretient des relations amicales avec la République tchèque. La République tchèque nous comprend, et nous comprenons sa langue. Je pense que cela ne peut que nous rapprocher. »

« Lorsque la guerre sera finie, on se souviendra qui était dans quel camp. Lorsque viendra le temps de la reconstruction de l’Ukraine - et je suis sûr que ce sont les entreprises qui reconstruiront l’Ukraine -,la République tchèque devrait elle aussi souhaiter que ses entreprises participent à cette reconstruction. Je pense que cela serait très bénéfique pour les deux parties. Nous comptons bien sûr sur cette coopération. »

« Monsieur le Premier ministre Babiš et moi nous connaissons, peut-être pas très bien, mais nous avons eu l’occasion de nous rencontrer en 2019. C’était il y a longtemps déjà. Le Premier ministre a ensuite assisté (au début du mois de janvier) à la réunion de la Coalition des pays volontaires. Je lui suis très reconnaissant d’avoir représenté la République tchèque, d’avoir participé, car c’est là aussi un signe de soutien. Peut-être que ces gestes conciliants ne feront que renforcer les relations entre nos pays. »

« Je profite de l’occasion pour l’inviter à venir en Ukraine, car il est important de communiquer. Nous avons eu la visite du président Pavel, mais je pense qu’il est important de rencontrer aussi le Premier ministre. Ou peut-être que notre Premier ministre viendra en République tchèque. »

La paix en échange de territoires ?

Selon certains médias, les négociations dites « de paix » sur l’Ukraine, c’est-à-dire le plan de paix préparé par l’équipe du président américain Donald Trump, seraient dans leur phase finale. Certaines informations indiquent que vous allez rencontrer personnellement le président russe Vladimir Poutine afin de régler les derniers détails du plan de paix, à savoir l’échange de territoires dans le Donbass et le sort de la centrale nucléaire de Zaporijia. Pouvez-vous le confirmer ?

« Nous sommes ouverts à toute forme de rencontre avec la Russie et les États-Unis. Nous souhaiterions que l’Europe soit également présente à un certain stade de ces négociations, car une partie de nos garanties de sécurité réside dans notre appartenance à l’Union européenne et à la coalition des volontaires. »

Vladimir Poutine | Photo: Mikhail Metzel,  Sputnik/Reuters

« Mais avant tout, il est important que nous puissions nous réunir tous les trois. Nous devrions au moins avoir la possibilité, sous cette forme ou sous une autre, d’être en contact avec le chef de l’État russe. Sans cela, nos équipes ne parviendront pas à s’entendre sur les questions territoriales. »

À quel stade en sont actuellement les négociations de paix ? Êtes-vous proches d’un accord ? S’agit-il de la phase finale ?

« La dernière ligne droite est la plus difficile et, pour l’instant, nous ne savons pas si nous sommes vraiment proches du résultat ou si, au contraire, nous en sommes encore loin. C’est difficile à dire. Nous comptons sur les garanties de sécurité des États-Unis, où un document est déjà prêt. Nous comptons également sur les garanties de sécurité de l’Europe. Presque tout est prêt, mais cela n’a pas encore été approuvé ni par les parlements ni par le Congrès américain. »

« C’est pourquoi, comme je le dis, nous ne savons pas si nous sommes vraiment dans la dernière ligne droite et s’il ne reste plus qu’un petit bout de chemin à parcourir, ou si nous allons encore devoir travailler avec de nombreux pays pour être sûrs d’obtenir des garanties solides en matière de sécurité. »

« Le plan de relance de l’Ukraine est également important. Il est important avant tout pour nous, mais aussi pour les États-Unis et l’Europe. Et sans aucun doute aussi pour la République tchèque en tant que pays membre de l’UE. Pour l’industrie, pour les affaires. »

« Les investisseurs potentiels ont besoin de savoir que l’Ukraine bénéficiera de garanties en matière de sécurité et que la guerre ne reprendra pas. Parce qu’ils veulent venir, investir, et je pense que c’est une vision des choses réaliste. Nous avons donc encore du travail devant nous sur ce plan. »

« Et puis, nous avons un plan en vingt points pour mettre fin à la guerre. Il y a justement ces questions douloureuses dont vous avez parlé, concernant l’intégrité territoriale. Je tiens à souligner que je ne pense pas que ces questions puissent être résolues par quelqu’un d’autre que par les chefs d’État. »

L’échange de territoires dans le Donbass est-il une condition posée par les États-Unis pour accorder des garanties de sécurité ?

Donald Trump | Photo: Evelyn Hockstein,  Reuters

« J’ai entendu parler de cela dans les cercles politiques, certains politiciens en ont parlé. Mais je ne l’ai pas entendu directement de la bouche du président Trump. Et c’est une garantie de sécurité pour lui et pour le Congrès américain. Je comprends bien que ces garanties de sécurité ont un coût. Et la question est de savoir quel est ce prix. »

L’Ukraine dans l’UE en 2027 ?

Vous avez également mentionné l’adhésion de l’Ukraine à l’UE en 2027. Cela fait-il également partie du plan de paix américain ?

« Dans ce plan en vingt points, nous indiquons que 2027 serait pour nous le meilleur moment pour adhérer et nous soulignons que nous avons besoin d’une date précise. C’est une garantie importante qui figurera dans ce plan de paix. Je ne dis pas que ce sera exactement le 1er janvier, mais nous souhaiterions que ce soit en 2027. L’Ukraine sera techniquement prête. Tout dépendra de l’accord des partenaires. Je ne peux pas parler en leur nom. »

Photo:  Philippe Stirnweiss,  European Union 2024 - EP

« Il est important que le plan en vingt points soit signé non seulement par les États-Unis, l’Ukraine et la Russie, mais aussi par l’Europe, car notre adhésion à l’UE est une condition préalable à la mise en œuvre de ces vingt points. »

Pensez-vous que Bruxelles acceptera une telle demande ? Autrement dit, qu’elle accélérera le processus d’adhésion de votre pays en 2027 ?

« C’est une question à laquelle je n’ai aujourd’hui pas de réponse. »

Se préparer à être envahi par son voisin

Vous avez récemment nommé un nouveau ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, qui a avancé des chiffres surprenants lors d’une intervention devant le Parlement ukrainien. Il a parlé de deux millions d’Ukrainiens qui échappent à la conscription, soit l'équivalent d’au moins deux armées ukrainiennes supplémentaires, et de 200 000 soldats ukrainiens qui ont déserté le front pendant leur service et sont portés disparus. Un grand nombre d’Ukrainiens vivent en République tchèque, et certains d’entre eux sont des hommes qui fuient le service militaire. Quel message voulez-vous leur adresser ? Souhaitez-vous qu’ils rentrent chez eux et s’engagent dans l’armée ? Ou leur laissez-vous le choix ?

« Il ne s’agit pas d’un choix personnel. Je voudrais aider les soldats qui sont sur le front. En raison de la pénurie de soldats, il n’y a pas de rotation en première ligne. Je pense qu’il serait juste qu’ils puissent prendre des congés, voir leurs proches, retrouver leur famille, se reposer et reprendre des forces. Cela permet de se ressourcer. Je pense que les hommes qui sont partis pourraient aider. »

Volodymyr Zelensky | Photo: Suspilne Ukraine

« Mais en même temps, ce que je vois au front... Le fait est que les soldats font confiance à ceux qui combattent à leurs côtés. Ils défendent une certaine partie du front, et si un, deux ou trois de leurs camarades les trahissent et s’enfuient, ils peuvent perdre la vie. C’est pourquoi il est extrêmement important non seulement d’être le plus nombreux possible, mais aussi que les gens soient conscients de leurs actes, de la responsabilité qu’ils ont non seulement envers leur pays, mais aussi envers leurs camarades. »

« C’est pourquoi on dit parfois qu’il faudrait rapatrier les personnes qui ont fui et les envoyer au front. Je comprends bien sûr ces émotions. Beaucoup les partagent, mais c’est d’abord aux soldats sur le front qu’il faudrait demander s’ils pourraient faire confiance à ce type de personnes ou non. C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Les gens sont différents et leurs motivations sont diverses. »

Je comprends que vous leur laissiez le soin de décider. Mais souhaitez-vous que les autorités tchèques prennent des mesures concrètes à cet égard ? Pour les inciter à rentrer chez eux ? Par exemple, en réduisant leurs prestations sociales ou en prenant d’autres mesures qui les inciteraient à rentrer en Ukraine et, éventuellement, à s’engager dans l’armée ?

« Je pense qu’il y a là-bas des jeunes gens qui pourraient être en Ukraine, aider l’Ukraine et l’armée. Notre communication interne, qui ne parvient peut-être pas à ces personnes, est également très importante. Mais il est essentiel que tout le monde le veuille. »

Des soldats reviennent de leur mission dans la région de Donetsk,  en Ukraine,  janvier 2026 | Photo: Iryna Rybakova,  ČTK/AP

« Le dirigeant d’un pays européen m’a dit un jour : ‘Je ne peux rien dire à ton peuple, à tes citoyens, car la société ne me soutiendrait pas. La société soutient les personnes qui ont fui la guerre, mais elle dit aussi qu’il y a déjà trop d’Ukrainiens et que cela représente une charge pour nous. Ne pourrais-tu pas les inviter à retourner en Ukraine ? »

« Je lui ai répondu : ‘Oui, bien sûr, je peux les appeler à revenir en Ukraine, mais est-ce que cela fonctionnera ?’ Si une personne a fui la guerre, les raisons étaient bien sûr diverses, car certaines personnes ont d’abord fui, puis sont revenues pour se battre et défendre leur pays. Certains ont emmené leur famille, puis sont revenus. Et comme je le dis, j’ai une approche différente envers ceux qui ont fui, car beaucoup d’entre eux sont revenus pour aller se battre et défendre leur pays. »

« Mais bien sûr, nous devons savoir que plus il y aura de jeunes, plus il y aura d’Ukrainiens physiquement aptes au combat, en âge d’être appelés sous les drapeaux et ayant quitté l’Ukraine, qui reviendront en Ukraine, plus cela sera facile pour notre armée, pour nos citoyens, pour l’Ukraine. »

Je sais que vous avez déjà donné des milliers d’interviews à différents médias, mais y a-t-il une question que personne ne vous a encore posée et que vous considérez comme importante ? Y a-t-il quelque chose que personne ne vous demande et qui est essentiel à vos yeux ?

« Je ne veux pas donner l’impression d’être quelqu'un qui cherche à intimider les autres, car nous sommes en guerre. Le premier jour, les gens ont été sous le choc, mais ensuite, les événements tragiques se sont succédé jour après jour. La question est de savoir si l’Europe est prête à cela, si les Européens sont prêts à accepter que quelque chose de similaire puisse leur arriver. Car nous, Ukrainiens, n’étions pas prêts à cela. En 2013, personne n’aurait imaginé que notre voisin occuperait une partie de notre territoire et nous tuerait. La question est donc de savoir si l’Europe est prête à cela et ce qu’elle entend faire. »

Kharkiv,  Ukraine | Photo: Viacheslav Madiievskyi,  Ukrinform/NurPhoto via Reuters Connect

« Honnêtement, je pose parfois ces questions à mes collègues, mais je n’ai jamais obtenu de réponse, à part : ‘Oui, nous devons nous préparer.’ Mais je n’ai pas obtenu de réponse concrète. Je pense que c’est un défi. J’espère qu’il ne se passera rien. Je souhaite que rien ne se passe. Mais la Russie pose les mêmes questions et la Russie, elle, connaît la réponse. »

Auteurs: Josef Pazderka , Guillaume Narguet | Source: iROZHLAS.cz
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