« Le chaos » : la crise politique française vue de Tchéquie

« Chaos », « crise de la dette à la grecque », « système paralysé », « société fragmentée » ou « Ve République à l’agonie ». Dans l’ensemble, c’est un tableau particulièrement sombre que les médias tchèques dressent, ces derniers jours, de la situation politique en France.   

Entre la campagne qui bat son plein à désormais un peu moins de quatre semaines de la tenue des élections législatives (3 et 4 octobre), la violation de l’espace aérien du voisin polonais par des drones russes ou encore les réactions aux frappes israéliennes au Qatar, l’actualité politique française en ce mercredi, au lendemain de la démission de François Bayrou de ses fonctions de Premier ministre et de la nomination de son successeur Sébastien Lecornu, ne fait assurément pas la une des médias tchèques.

François Bayrou et son successeur Sébastien Lecornu | Photo: Ian Langsdon,  ČTK/AP/POOL

Néanmoins, différents commentaires ont fleuri ces derniers jours pour expliquer l’évolution et la complexité de la situation, et pourquoi, donc, la France, pour la troisième fois en l’espace d’un an (ou la cinquième fois en l’espace de deux ans, c’est au choix), possède un nouveau chef de gouvernement.

Sur iRozhlas.cz, le site d’actualité de la Radio tchèque, Petr Janyška, ancien diplomate qui a occupé les fonctions d’ambassadeur tchèque à Paris (1999-2003), constatait ainsi d’abord, en fin de semaine dernière, sur un ton quelque peu fataliste et dans un commentaire intitulé « La France face à un nouveau chaos [politique] » :

« Un an s’est écoulé depuis la dissolution malheureuse de l'Assemblée nationale et les élections anticipées de juillet dernier, décidées par le président (Emmanuel Macron) et au cours desquelles son centre politique a perdu la majorité. Depuis, trois Premiers ministres se sont succédé, sans que la situation dans le pays ne se calme pour autant. »

Volodymyr Zelensky et Emmanuel Macron | Photo: Gao Jing,  Xinhua News/Profimedia

Mais le chroniqueur ne se contente pas de dresser un état des lieux. Il souligne aussi les conséquences que, vu de Prague, cette instabilité chronique pourrait avoir pour les autres pays :

« Pour nous, la situation française [...] tombe très mal. Avec le chancelier allemand et le Premier ministre britannique, Macron est aujourd’hui la figure de proue de l’Europe dans la défense de l’Ukraine et dans les négociations sur l’avenir de Kiev, comme le confirme le voyage de Zelensky à Paris jeudi (4 septembre). Macron est également l’un des principaux acteurs du continent dans la lutte avec Trump pour l’avenir de l’Occident. C’est pourquoi, dans notre propre intérêt, nous avons besoin qu’il bénéficie d’un environnement serein dans son pays. Car s’il tombe, c’est toute l’Europe et l’Ukraine qui en souffriront. »

« Chaos » est aussi le mot qui figure dans le titre d’un entretien avec le politologue Jan Rovný publié sur Respekt.cz, le site de l’hebdomadaire libéral. « Le gouvernement est tombé à cause des coupes budgétaires, mais le chaos dans le pays divisé ne s’arrête pas là. Les Français ne savent pas former de coalitions », peut-on ainsi lire, de même que « la paralysie du système est le reflet de la fragmentation de la société (française) ».

Ce mercredi, le site économique e15.cz publie, lui, une analyse intitulée « La France tente en vain de se sortir du piège des dépenses sociales colossales et de l’étau des populistes » dans laquelle son auteure, Lenka Zlámalová, défend le bilan d’Emmanuel Macron, ou plutôt sa volonté de transformer un pays, la France, qui « possède un des pires budgets d’Europe »  :

« La crise politique actuelle est la conséquence directe des réformes mises en place par Macron. Et leur prix. S’il ne les avait pas mises en œuvre, les déficits budgétaires seraient aujourd’hui encore plus élevés. Les mesures prises par Macron en matière de retraites et d’impôts sont parmi les plus importantes de l’histoire de la Ve République. Aujourd’hui, à l’ère de son impopularité chronique, on l’oublie quelque peu, mais rares sont ses prédécesseurs qui ont sorti la France du piège social et fiscal comme Macron l’a fait. »

Photo: Adnan Farzat,  NurPhoto/Shutterstock Editorial/Profimedia

Moins bienveillant à l’égard du chef de l’Élysée, Seznam Zprávy, qui est l’un des sites d’actualité les plus lus en Tchéquie, brosse, lui, le portrait d’une « France en pleine crise, [où] le gouvernement est tombé et [où] Macron ne parviendra pas à rétablir la stabilité ».

Le risque de voir une France dont « le gouvernement est dans l’impasse » et qui fonce, sinon droit dans le mur, vers une inéluctable « crise de la dette à la grecque » selon une autre chroniqueuse d'iRozhlas.cz, est également évoqué sur Info.cz, dont l’analyse n’est guère plus réjouissante, surtout si elle est lue avec un œil français. Le site conservateur, propriété du milliardaire Daniel Křetínský, retient lui aussi d’abord l’idée d’une « France de nouveau plongée dans le chaos », d’une « crise qui a tourné à la catastrophe », d’une « Ve République [qui] agonise » ou encore d’un Emmanuel Macron « isolé politiquement » et [qui] « ne pense désormais plus qu’à lui-même ».

Photo: Alain Pitton,  NurPhoto/Shutterstock Editorial/Profimedia

Quant au quotidien économique Hospodářské noviny, qui habituellement considère plutôt d’un bon œil la politique menée par Emmanuel Macron, son expert des affaires européennes préfère retenir l’erreur faite par François Bayrou d’avoir voulu jouer à la roulette russe en sollicitant un vote de confiance :

« Il a joué et perdu. La France a perdu un autre Premier ministre, mais cette fois, les choses commencent à devenir vraiment graves. Quand donc les marchés financiers vont-ils s’attaquer au pays ? » Avant de conclure en posant la question peut-être la plus préoccupante dans l’état actuel des choses : « Y a-t-il en France un homme politique capable non seulement de poser le bon diagnostic - comme Bayrou -, mais aussi de le mettre en œuvre ? »