Le concours de Radio Prague : des sujets littéraires peu banals

Quel écrivain tchèque ou quel livre tchèque vous a le plus marqué et pourquoi ? Telle était la question du dernier concours lancé par Radio Prague et dont les résultats ont été annoncés il y a une semaine. La gagnante du concours, l’Américaine Tracy Andreotti, a séduit le jury en confiant son amour pour l’œuvre de Josef Škvorecký. Nous avons également reçu, à n’en pas douter, plus d’une contribution intéressante de la part de nos auditeurs francophones.

La meilleure réponse était celle de Bernard Leblicq de Belgique. Vous pouvez la trouver sur notre site internet, nous vous l’avons également présentée dans le dernier Courrier des auditeurs. Pour ce mardi 6 juillet qui est un jour férié en République tchèque, nous avons préparé un programme spécial, dont la première partie sera consacrée justement à la lecture d’autres récits intéressants de nos auditeurs.

En lisant les réponses au concours de Radio Prague, nous avons apprécié l’ampleur des connaissances concernant la littérature tchèque que certains de nos auditeurs possèdent, en choisissant des noms qui ne sont pas forcément très connus. Bernard Leblicq de Belgique, déjà cité, a évoqué l’écrivain Ladislav Fuchs et trois de ses œuvres qui ont été traduites en français. M. Denis Dumoulin de France pour sa part a fait un choix qui est tout sauf banal, en donnant sa priorité à Josef Hiršal et à son ouvrage intitulé Bohême bohême. Il nous a écrit:

Josef Hiršal
Ce livre est l'une des premières traductions françaises d'un livre tchèque que j'ai eu l'occasion de lire. Peu après le changement de régime dans la Tchécoslovaquie d'alors, un grand nombre de textes ont été publiés, issus d'une littérature peu connue en Europe de l'Ouest, particulièrement en régions francophones. Beaucoup de ces ouvrages sont impressionnants par la hauteur de leur inspiration et la qualité de leur style. Mais il en est peu qui m'ont autant impressionné que le récit de Josef Hiršal.

Il y a d'abord dans Bohême bohème une peinture extraordinaire de la Bohême à la fin du 19e siècle et durant la première moitié du 20e. En lieu et place d'une étude historique ou sociologique d'un monde, il y a là une autobiographie follement originale d'un habitant de la Bohême orientale, qui décrit avec minutie un espace et un temps. Vus par cette lorgnette personnelle, la Bohême de l'époque et ses habitants prennent une couleur et une saveur tout à fait étonnantes. On pense bien sûr à des équivalents régionalistes français. Car, comme chez Giono, Vincenot ou d'autres, il y a au moins autant, sinon plus, à apprendre des gens simples que des héros. Et bien sûr, des gens des campagnes tout spécialement. Car Hiršal pourrait aussi évoquer un écrivain tchèque majeur, Jaroslav Seifert, si celui-ci ne s'était attaché à dépeindre surtout le vieux Prague, le monde de la ville, par exemple dans son livre Toutes les beautés du monde.

Mais il y a plus encore dans le récit de Josef Hiršal. Je ne connais aucun ouvrage dont la construction soit aussi impressionnante d'habileté et d'intelligence. Bohême bohème est en effet un récit gigogne, c'est-à-dire qu'il ne comprend en fait que ... huit pages! Le reste du livre comprend alors trente pages de notes, puis quatre-vingt pages de ... notes aux notes, et même cinquante pages de notes aux notes aux notes! Rien d'artificiel ni de prétentieux dans ce petit jeu. Car cette construction ingénieuse relève non seulement de l'humour facétieux si caractéristique de la littérature tchèque, mais aussi d'un souci de faire oeuvre éducative. De la musique populaire à la littérature, de la politique à la sociologie, de l'histoire à la géographie, tout est offert au lecteur curieux de connaître la vie quotidienne et la culture tchèque à cette époque. Par exemple, sur la 1ère guerre mondiale en Europe centrale, sur le poète Erben, sur Hašek, sur Julius Fučik ou sur l'époque du Protectorat, mais aussi sur le destin de tant de familles modestes de la Bohême orientale, j'ai quasiment tout trouvé dans le livre de Josef Hiršal. Et j'en suis ressorti un peu étourdi, mais, somme toute, pas tellement étonné. Toute cette vie foisonnante, tremblante et frissonnante, c'est vraiment la Bohême. Je pense, comme Nicolas Bouvier parlant d'un poète tchèque, "Inutile de dire que la vie n'étant que tremblement, de terreur ou de plaisir, ce qui ne tremble pas ne m'intéresse pas le moins du monde".

Dépeindre un pays, dire une époque, évoquer le destin d'un homme et d'une nation, et d'une pièce de puzzle atteindre à l'universalité avec humour et originalité, voilà bien les marques d'un très grand écrivain, Josef Hiršal, et d'un très grand livre, Bohême bohème.

La contribution de notre fidèle auditeur Anthony Loserétait également très intéressante.

Après de mûres réflexions, je me suis dit que je pourrais concourir avec une oeuvre qui pourra peut-être vous paraître originale, étant donné que l'auteur n'est pas un écrivain "banal" au sens traditionnel, mais un médecin missionnaire pragois, Marcel Drlík. Bien sûr, j'aurais pu choisir une oeuvre de Kafka, de Hrabal ou encore de Hodrová, que j'apprécie également, mais non ! Finalement, mon choix s'est porté sur Un médecin tchèque en Afrique de Marcel Drlík, publié en 2006 aux éditions Aventinum -- livre qui me fut donné par un religieux il y a quelques années. Je dois avouer que lorsque le Père Anastasio Roggero de l'ordre du Carmel me tendit ce livre, je n'étais pas spécialement attiré par la lecture de cette oeuvre, l'Afrique et sa culture m'étant totalement étrangères et ne m'intéressant que moyennement. Malgré tout, je me suis résolu à lire ce récit durant mes trajets en train ... et immédiatement, une ambiance particulière s'est dégagée dès les premières pages, illustrées tantôt de photos, tantôt de dessins traditionnels africains. Et soudain, c'était comme si le ciel pluvieux de Normandie était devenu bleu comme celui de Bangui, la capitale de la Centrafrique ; c'était comme si le rap que vomissaient les écouteurs de mes jeunes voisins dans le train était devenu une musique africaine rythmée respirant la joie de vivre. ... J'aperçois deux personnes typées, assises par terre dans le couloir du wagon, parlant une langue totalement hermétique ... mais oui ! Forcément ! Ils ne peuvent que parler le sango, la langue des autochtones ! C'est évident ! Vous le comprendrez aisément, les descriptions de ce pays africain extrêmement pauvre et méconnu, mais dont les paysages sont si particuliers et les habitants si chaleureux, vous permettent de vous évader de la vie quotidienne française et vous transportent dans un autre monde, quelques heures de vol de Paris.

Une autre raison m'a poussé à choisir ce livre pour votre concours, à savoir l'engagement exceptionnel du docteur Marcel Drlík qui, en tant que missionnaire et donc bénévolement -- et sans avoir le matériel médical nécessaire, a soigné nombre de Centrafricains, en particulier à „Bozoum“ où se trouve la mission tchèque. Toute l'équipe religieuse de l'Eglise du Petit Jésus de Prague a un rapport de près ou de loin avec cette mission. Pour terminer, je tiens à ajouter que ce livre m'a permis de m'ouvrir à d'autres horizons et de prendre conscience que nous nous devons d'être heureux de vivre sur le continent européen, malgré la crise, nous ne manquons de rien, par rapport à des pays comme la République Centrafricaine, où les habitants ne disposent que du minimum nécessaire pour vivre

. Alors oui, bien sûr, cette oeuvre-là n'est pas typiquement tchèque et n'attirera vraisemblablement pas votre attention. Malgré tout, ce livre dégage un humanisme tel que chaque collégien français ou tchèque devrait le lire. Merci donc à Marcel Drlík pour avoir écrit Un médecin tchèque en Afrique et bon courage à toute l'équipe tchèque de la mission de Bozoum !