« Le génocide ouïghour profite à l’économie mondiale et à l’hégémonie de la Chine »
Dilnur Reyhan est une sociologue, écrivaine et militante ouïghoure née en Chine et vivant en exil en France depuis 2004. Elle est installée pour environ un an à Prague dans le cadre d’un projet de recherche universitaire. Présidente de l’Institut ouïghour d’Europe, elle défend inlassablement les droits du peuple ouïghour, victime de répression systématique de la part d’un régime chinois qui n’hésite pas non plus à exercer une forte pression sur les membres de la diaspora en Europe.
Extraits de cet entretien à écouter en appuyant sur Lecture
Dilnur Reyhan : « J’ai été recrutée par l’Institut oriental de l’Académie des sciences de la République tchèque pour travailler à Prague pour un projet européen sur l’immigration. »
Lors du Congrès mondial ouïghour organisé à Prague en 2021, une controverse avait émergé : une chaîne hôtelière internationale bien connue avait accepté d’organiser la conférence, avant de se rétracter au dernier moment, ce qui démontrait la sensibilité du sujet, y compris en Europe…
« Oui, tout à fait. Même en France, cela se produit, dans différents lieux, même au sein des universités - nous avons déjà vécu ce genre d’épisodes. »
Un nouvel Institut ouïghour à Paris, trois ans après la reconnaissance du génocide
Cette semaine a eu lieu à Paris l’ouverture des nouveaux locaux de l’Institut ouïghour d’Europe, que vous présidez. Quelle est la vocation de ce nouvel espace ?
« Effectivement, c’est la grande nouvelle de l’année pour nous. Depuis la création de l’Institut ouïghour d’Europe, c’est la deuxième immense victoire. La première fut le 20 janvier 2022, lorsque nous avons pu faire reconnaître le génocide ouïghour par le Parlement français. »
« Aujourd’hui, nous avons un nouveau local pour notre institut. Nous allons pouvoir nous installer, cela sera une maison pour les Ouïghours, en France et en Europe. Nous pourrons désormais y organiser nos cours : nous avions une école ouïghoure chaque week-end, mais faute de local, c’était depuis 2017 à l’INALCO où j’étais enseignante. »
« Désormais, l’école ouïghour pourra se tenir dans nos propres locaux et les enfants pourront enfin voir ce qu’est la culture ouïghoure. Jusqu’à présent, ils ne faisaient qu’en entendre parler, sans jamais y avoir accès. Contrairement à d’autres enfants issus de l’immigration, ils n’ont pas la chance de visiter ou retourner dans le pays de leurs parents. »
Harcèlement judiciaire de Pékin et pressions sur la diaspora ouïghoure
Vous êtes actuellement poursuivie en justice en France par l’ambassade de Chine, pour avoir jeté de la peinture sur le stand du Parti communiste chinois lors de la Fête de l’Humanité en 2022. C’était pour dénoncer le génocide ouïghour. Plusieurs élus et intellectuels français ont dénoncé « une stratégie de harcèlement judiciaire menée par Pékin ». Où en est la procédure aujourd’hui ?
« Cette procédure, initiée en septembre 2022, était totalement ahurissante. L’ambassade de Chine me poursuivait pour deux motifs : agression raciste contre des personnes chinoises, et dégradation de biens. La première accusation a rapidement été abandonnée. Cette procédure fut classée sans suite un an plus tard. Puis, en 2024, à la veille de la visite du président chinois Xi Jinping en France, j’ai reçu une convocation : ce dossier classé avait été rouvert. »
« Une enquête journalistique indépendante a révélé que cette réouverture avait été ordonnée par la procureure générale de Paris — un fait unique en France depuis 2012. J’ai eu un procès en mars dernier. L’ambassade de Chine ne s’est pas présentée, ni leur avocat. La scène était surnaturelle, kafkaïenne : le juge a attendu une heure, a appelé cet avocat, sans succès. Puis, contre l’avis de la défense et du procureur, il a voulu ‘donner une chance à l’ambassade chinoise’ et a décidé de reporter le procès au 13 octobre prochain à Paris. Ce harcèlement judiciaire d’un État totalitaire, toléré par notre justice démocratique, est donc prolongé jusqu’au moins octobre. »
Pour bien saisir la pression subie par les Ouïghours, même en Occident, pouvez-vous évoquer le cas de Gulbahar Jalilova ?
« Gulbahar Jalilova est une rescapée des camps de concentration chinois. D’origine ouïghoure et citoyenne du Kazakhstan, elle était une femme d’affaires avec des trajets fréquents entre l’Asie centrale et la Chine. En mai 2017, piégée, elle est arrêtée et envoyée en camp où elle restera un an et demi. Grâce à l’intervention du Kazakhstan et à la pression internationale, elle est finalement libérée. Pour témoigner des horreurs qu’elle subies – tortures, viols — elle a immédiatement fui en Occident et vit en France depuis 2020 comme réfugiée. »
« Elle est devenue une des figures clés, des témoins vivants du génocide ouïghour. L’année dernière, à l’occasion d’une tournée européenne du président chinois Xi Jinping, nous avons organisé une manifestation en France où elle a dénoncé les crimes chinois. Des membres d’une communauté chinoise, et possiblement des recrues de l’ambassade de Chine, ont attaqué la manifestation. L’événement l’a traumatisée à nouveau. Et trois jours après, devant chez elle à Paris, neuf hommes en noir ont tenté de l’enlever. Ces épisodes l’ont profondément marquée : hospitalisée plus de six mois en psychiatrie, elle ne mange plus, ne dort plus. »
Avez-vous intenté une action en justice ?
« Nous avons immédiatement porté plainte, non seulement pour répression transnationale par la Chine, mais comme une continuation du génocide contre la diaspora — une destruction mentale collective. Cette affaire a profondément secoué la diaspora qui, déjà apeurée, est désormais terrifiée et réalise qu’elle n’est pas en sécurité, même en France. »
« Des méthodes similaires au système concentrationnaire nazi, la technologie en plus »
La situation des Ouïghours s’est tragiquement aggravée depuis près de dix ans, précisément depuis 2016 avec la nomination d’un responsable régional déjà connu pour la sévère répression au Tibet. Où en sommes-nous, début août 2025 ?
« Vous évoquez Chen Quanguo, l’exécuteur principal de ces crimes génocidaires. Depuis, il a été remplacé par une autre personnalité, qui a elle aussi récemment été remplacée. Nous analysons la stratégie chinoise dans la région ouïghoure — le Turkestan oriental. Le terme « Xinjiang », signifiant ‘nouveau territoire’, est rejeté par les Ouïghours qui préfèrent le nom originel. »
« Depuis début 2023, nous observons une normalisation du génocide, accompagnée d’un tourisme colonial chinois. Pourquoi ? Dans le contexte de deux guerres majeures — en Ukraine depuis 2022, et à Gaza depuis octobre 2023 — la question ouïghoure a été occultée. La Chine a profité de cette distraction médiatique pour normaliser son génocide. »
Vous comparez la situation actuelle des Ouïghours au système concentrationnaire nazi, notamment avec des propagandes similaires à celles utilisées dans le camp de Theresienstadt près de Prague ?
« Oui, des chercheurs l’avaient déjà établi dès 2019. Ils ont démontré les méthodes similaires en comparant les archives. Comme les Juifs dans les camps ont d’abord été mis au travail forcé, avec propagande et ‘visites Potemkine’ qui existaient aussi. Aujourd’hui, des méthodes similaires sont observées, comme dans le temps avec les visites de la Croix-Rouge, d’églises : des personnalités musulmanes ont visité la région, faisant ensuite des déclarations honteuses niant la réalité. »
« On a aussi vu des fonctionnaires chinois, souvent des hommes, logés dans des maisons ouïghoures pour surveiller de près et siniser le foyer — une méthode rappelant celle des Nazis qui envoyaient des jeunes filles allemandes chez des familles polonaises. La Chine reproduit ces méthodes fascistes, améliorées technologiquement. Car aujourd’hui, la Chine est une superpuissance mondiale, avec une maîtrise hors-normes des technologies de surveillance. »
On vient d’écouter un extrait d’une chanson d’Ablajan Awut Ayup. Pouvez-vous nous dire un mot de cet artiste ?
« Cela m’émeut d’abord, car c’est un immense gâchis. Comme la majorité des intellectuels ouïghours, Ablajan Awut Ayup a été détruit. Envoyé dans un camp durant la vague de 2017, nous n’en avons plus aucune nouvelle depuis. Il était une immense star — on l’a même comparé à Justin Bieber —, extrêmement populaire auprès des adolescents. Il représentait un modèle. Il n’y a aucune raison valable pour son arrestation. Nous cherchons encore pourquoi, mais nous estimons que c’est pour cette influence immense qu’il exerçait. Beaucoup de figures de l’élite ouïghoure, essentielles pour leur identité nationale, sont ainsi visées. »
C’est aussi le cas notamment de l’économiste Ilham Tohti, lauréat notamment du prix Václav Havel du Conseil de l’Europe en 2019. Avez-vous de ses nouvelles ?
« Non, pas du tout. Ilham Tohti était professeur à l’Université de Pékin. Sa famille vivait à Pékin, ses enfants y sont nés. Il fut arrêté en janvier 2014, avant le génocide, et condamné à la prison à perpétuité. Depuis, nous n’avons aucune nouvelle de lui. Nous ne savons pas s’il est toujours en vie. Ilham Tohti, Ablajan Awut Ayup… D’autres professeurs de renommée mondiale, comme Rahile Dawut, une anthropologue spécialiste de la culture ouïghoure, ont été arrêtés en 2017. Il y a tellement de noms que je ne sais lesquels choisir… Nous n’avons aucune nouvelle de ces personnes. »
Le drame ouïghour occulté par la guerre à Gaza
Vous avez dénoncé le silence des pays musulmans face à ce drame des Ouïghours, peuple turcique musulman sunnite parlant une langue proche du turc. La situation a-t-elle évolué ?
« Sous la pression internationale, et avec certains témoignages qui ont émergé, certains pays musulmans avaient cessé de soutenir la Chine. Mais depuis 2023, un silence assourdissant s’est installé. Même parmi les pays musulmans, non seulement ils se taisent, mais ils deviennent complices. Avec la guerre à Gaza, la Chine se présente comme pro-palestinienne, renforçant son image positive. Il y a un aveuglement anti-occidental et la Chine n’est pas vu comme le pays colonialiste et impérialiste qu’elle est. Ce relativisme idéologique pro-chinois s’amplifie. Les réseaux sociaux relaient des fake news pro-chinois, prétendant qu’elle aide Gaza. Pourtant, la Chine coopère avec Israël, tout comme la Turquie. Ce discours pro-palestinien est surtout cosmétique. »
Le régime chinois justifie sa politique régionale par la menace terroriste islamiste. Des vidéos de djihadistes ouïghours en Syrie, affiliés au TIP (Parti islamique du Turkestan), ont circulé encore récemment. Quelle est l’ampleur actuelle de ce djihadisme ouïghour ?
« C’est un mirage. Le TIP était un minuscule groupe de quelques dizaines de personnes en Afghanistan et au Pakistan dans les années 2000, déjà détruit par les armées américaine et pakistanaise en 2003. Aujourd’hui, il y a une résurgence de ces groupes dans le chaos syrien. Une migration suspecte d'environ un millier de Ouïghours, s’est effectuée depuis l’Asie centrale vers la Syrie, en passant notamment par la Thaïlande puis la Turquie… Ce parcours est douteux, surtout parce que la majorité des Ouïghours sont très visibles physiquement. Comment n’avoir aucun contrôle à la frontière, alors que les Ouïghours sont sans arrêt contrôlés, partout en Chine ? C'est clairement une manœuvre du régime chinois, avec l’aide de la Turquie. La présence de ces combattants en Syrie profite uniquement à la Chine, servant de justification au génocide. »
Concernant la radicalisation de certains Ouïghours, vous estimez qu’elle fut également orchestrée par la Chine, en envoyant des jeunes Ouïghours se former à l’étranger ?
« Oui, depuis les années 1990, la Chine a financé l’envoi de jeunes Ouïghours dans des pays comme l’Égypte, donc tendance frères musulmans, l’Iran, donc chiite, ou chez les Saoudiens wahabites. Ils étaient retournés dans les années 2000 et 2010 prêcher ces versions radicales et différentes dans leur communauté, c’est devenu assez chaotique au sein de la société ouïghour. Certains sont devenus imams officiels, d'autres ont disparu, vivent en clandestinité. »
« Cette stratégie de division sociale a affaibli l’identité culturelle ouïghoure. Parallèlement, les islamistes saoudiens ont diffusé une version radicalisée de l’islam en Asie centrale, profitant bien entendu du vide laissé par l’effondrement de l’URSS et avec l’ouverture des frontières. Sans aucun doute, il y a cette influence étrangère. Mais la tendance la plus importante a été orchestrée par Pékin pour préparer la suite. »
Travail forcé et économie globale
Sous la pression internationale à cause des soupçons de travail forcé, Volkswagen a quitté le Xinjiang l’année dernière. Malgré la puissance économique chinoise, d’autres entreprises ont-elles également suivi cette tendance ?
« Non, aucun retrait majeur n’a suivi. En Australie, la diaspora ouïghour a porté plainte contre Kmart pour la vente de produits issus du travail forcé. En France, nous avons porté plainte contre 12 marques internationales complices : l’enquête a duré quatre ans, mais a été classée sans suite, non pour absence de preuve, mais par volonté politique — le parquet s’est déclaré incompétent. Cela démontre que le génocide ouïghour est lié au capitalisme mondial, qui bénéficie d’une main-d’œuvre quasi gratuite, renforçant l’hégémonie économique chinoise. »
Vous avez été touchée au plus près par les drames que vivent les Ouïghours. Comment restez-vous en contact avec vos proches restés dans votre région natale ?
« Personnellement, je suis sans aucun contact avec ma famille. Toute la diaspora est restée isolée pendant des années, car le contact à l’étranger était un motif d’envoi en camp. Aujourd’hui, Pékin autorise certains contacts, mais c’est sélectif — conditionné. Pour moi, reprendre contact reviendrait à me taire. C’est un prix inacceptable pour moi de ne pas pouvoir dénoncer les crimes chinois. »




