Le nom du Théâtre Libéré, Osvobozené divadlo, est entré dans la légende il y a un siècle 

Le Théâtre libéré

En octobre 1925, la troupe dirigée par Jiří Frejka se présenta officiellement pour la première fois sous le nom de Osvobozené divadlo (Théâtre Libéré). Cet événement eut lieu le 17 octobre 1925 lors d'une tournée à Bratislava, tandis que la deuxième partie de la troupe jouait le même jour à Teplice. Ce théâtre d'avant-garde s'efforçait de se démarquer des théâtres traditionnels et expérimentait la scène moderne, la musique et la danse, entraînant ainsi le spectateur dans l'action. Grâce notamment au duo légendaire V+W formé par Jan Werich et Jiří Voskovec, le Théâtre libéré occupe depuis un siècle une place de choix au panthéon de la culture tchécoslovaque et tchèque moderne.

Fondé officiellement quelques mois plus tard, début 1926, comme section théâtrale du mouvement artistique Devětsil, Osvobozené Divadlo a incarné pendant plus d’une décennie une énergie créative qui mêlait satire politique, poésie scénique, jazz et innovations esthétiques.

Jiří Frejka | Photo: Archives du Théâtre national

Dès ses débuts, le Théâtre Libéré s’est démarqué des théâtres traditionnels. Il cherchait à « libérer » le théâtre des conventions rigides, à instaurer une complicité plus directe entre acteurs et public, à jouer sur les registres du burlesque, de la satire et de la musique. Le nom lui-même, Osvobozené divadlo, évoque cette aspiration à la libération — que ce soit de la forme, du langage, des contraintes esthétiques. Certains attribuent ce terme à Jiří Frejka.

La dramaturgie du théâtre fut marquée par l’arrivée de Jiří Voskovec & Jan Werich, duo inoubliable de comédiens, auteurs, chanteurs et satiristes. Leur association avec le compositeur Jaroslav Ježek permit d’infuser dans leurs spectacles une dimension musicale essentielle, sous influence jazzistique.

František Filipovský dans la pièce Caesar en 1932 | Photo: Světozor,  1932/Bibliothèque morave de Brno/Wikimedia Commons,  public domain

L'un des comédiens du Théâtre Libéré, František Filipovský, avait notamment laissé entendre : « Lors des premières années au Théâtre libéré, nous nous disions que si le plafond s’était effondré, cela aurait tué toute la culture tchèque. Car la salle était remplie très régulièrement de personnes qui appartenaient à l’élite de la culture tchèque. Il n’y avait pas que des acteurs, mais aussi des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des critiques, des musiciens, des compositeurs - comme si chaque première avait été organisée par un des syndicats de la culture tchèque. »

Par ailleurs petit-fils d’une Française et ancien élève du lycée Carnot de Dijon, Jiří Voskovec n’oubliera jamais cette période heureuse de sa vie sur les planches du Théâtre Libéré :

« C’est dans ce théâtre que j’ai rencontré le meilleur public du monde. C’était un véritable miracle à Prague. Évidemment, c’est nous qui avons créé ce public mais en même temps ce public nous a créés. Nous avons fréquenté ensemble une école, nous-comédiens et vous-spectateurs, et ensemble nous avons bien rigolé. »

Jiří Voskovec et Jan Werich au Théâtre libéré | Photo: Pražský illustrovaný zpravodaj: společenský nepolitický týdeník. Praha,  Melantrich,  12. 5. 1938/Wikimedia Commons,  public domain

Le Théâtre Libéré n’était pas seulement un espace de divertissement : il portait un regard critique sur la société. À travers des revues, des chansons et des montages, il commentait les tensions sociales, les excès nationalistes ou les dérives idéologiques. À l’aube de la montée des périls en Europe, ses comédies satiriques devinrent d’un tranchant inhabituel, notamment face au fascisme et à l’autoritarisme. La Française Danièle Monmarte a écrit sur l’histoire de ce théâtre qui fait partie du patrimoine culturel national :

« La politique n’est pas rentrée dedans tout de suite... Voskovec et Werich ont au départ écrit des revues. Ils jouaient, écrivaient leurs pièces, leurs chansons et c’était surtout des revues musicales où il y avait six filles qui dansaient, les Jenčíkovy girls. Tout cela est venu progressivement. Au début c’était de belles revues musicales avec des scénographies luxuriantes et des costumes luxuriants. »

« Au départ Werich et Voskovec écrivaient des revues exotiques ou légendaires. Puis, la situation politique du début des années 1930 qui les a amenés vers la satire engagée. Au début, Voskovec ne voulait pas. Et puis des critiques communistes les incitaient à se réveiller, martellaient qu’il allait être bientôt trop tard. C’est Werich qui a décidé d’accéder à cette satire engagée quand il y a eu la révolte des ouvriers de Dolní Lipová. Il y avait eu des ouvriers tués, ils se sont dit : on va agir ! »

L’Âne et son ombre

« Ils ont osé, dans l’Âne et son ombre en 1933, incarner Hitler dans un âne crevé. Et ils avaient un véritable âne sur place ! Werich, le plus costaud, montait sur cet âne ! »

« Cela a suscité une réaction internationale, notamment une réaction de Hitler lui-même, qui a demandé à ce que la pièce soit retirée du répertoire. Là, Edvard Beneš, ministre des Affaires étrangères à l’époque, est allé voir la pièce en personne. Il a dit : ‘non, nous ne pouvons pas la retirer du répertoire, je ne vois rien qui puisse faire de l’ombre à M. Hitler’. En fait tout le monde avait compris... C’est allé crescendo jusqu’aux Accords de Munich, à la suite desquels Hitler a fait ressortir une loi de Metternich pour faire fermer le théâtre. Il ne restait plus à Voskovec et Werich que de partir, sinon ils auraient eu des ennuis. »

Le journaliste Karel Hvížďala retrace ce chapitre mouvementé de leur vie :

« Tout d’abord on a fermé à Prague le Théâtre Libéré de Voskovec et Werich et ils ont été obligés de quitter la Tchécoslovaquie pour échapper à Hitler. Ils sont partis pour les Etats-Unis au dernier moment, autrement ils auraient été arrêtés par la Gestapo. En Amérique, ils ont cherché à apprendre rapidement l’anglais pour pouvoir continuer leurs activités entamées à Prague. Et après la guerre, le rideau de fer est tombé et leur rêve s’est effondré pour la deuxième fois. »

Photo: Michal Bystrov,  'George Voskovec & John Werich,  Americká cesta'/Pangea 2024

Danièle Monmarte :

« Ils ont voulu reformer le théâtre après-guerre. Ils ont joué L’homme qui vient dîner 250 fois dans le Théâtre de Voskovec et Werich (Divadlo Voskovce a Wericha). Mais comme me l’a dit Voskovec, lors d’un de nos entretiens à New York, ils savaient que la situation était complètement changée, qu’ils n’allaient plus pouvoir s’exprimer. Il a donc choisi l’exil. »

Après ce nouvel exil de Voskovec, le sort de cette scène légendaire est définitivement scellé.

Mais, malgré moins d’une vingtaine d’années en activité, l’impact de cette véritable institution sur la culture nationale est retentissant, dans le théâtre bien sûr, mais aussi dans la scénographie et la musique, avec certains des plus grands noms de ces différents domaines qui y ont fait leurs classes.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, le Divadlo Na zábradlí (Théâtre Sur la Balustrade), le Théâtre Semafor et d'autres petits théâtres, dont un grand nombre ont vu le jour en Tchécoslovaquie dans les années 1960, ont pris la relève du Théâtre Libéré.

Jan Werich prendra lui la direction du Théâtre ABC en 1955, année de sortie du téléfilm américain I was accused, retraçant les déboires de Jiří Voskovec, qui joue son propre rôle, deux ans avant d’exceller en juré n°11 dans le chef d’œuvre de Sidney Lumet, 12 Hommes en colère, adapté d’une pièce de théâtre.

Le Théâtre Libéré a eu une influence sur la politique nationale, ne serait-ce que par la transmission à celui qui allait devenir chef de l’État, après avoir été dramaturge et dissident :

Václav Havel en 1965 | Photo: Jaroslav Krejčí/Jaroslav Krejčí dědicové,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

« Le Théâtre Libéré, je ne l'ai pas vu et je n'aurais pas pu le voir de mes propres yeux », écrit Václav Havel, président et dramaturge dans la préface du livre qu'a consacré à ce théâtre une Française, Danièle Monmarte, docteur en études slaves, « je l'ai pourtant vécu en "écho" lorsque Werich était au théâtre ABC, où j'ai eu la chance de travailler une saison (c'était la dernière de Werich au théâtre) comme machiniste. À cette période-là je me suis rendu compte que le théâtre ne devait pas être uniquement la somme mécanique du texte, des acteurs, des metteurs en scène, des spectateurs et des placeuses, mais devait être quelque chose de plus: le foyer spirituel de l'époque. À cette période-là et là-bas, j'ai décidé de consacrer une partie de ma vie au théâtre ».

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