Le poète Josef Václav Sládek, connaisseur ingénieux de l’âme d’enfant
« La poésie est créée pour des desseins supérieurs, comme quelque chose qui élève l’homme au-dessus des platitudes du jour, rehausse sa pensée, anime son imagination, alimente son rêve. » C’est par cette définition du rôle de la poésie que Josef Václav Sládek (1845-1912) a formulé aussi son rôle dans la vie culturelle tchèque. Membre de la grande génération des poètes qui a donné au XIXe siècle ses titres de noblesse à la langue tchèque, Josef Václav Sládek a été également un écrivain et traducteur qui a ouvert pour ses lecteurs une fenêtre sur le monde. Le poète aimé non seulement par les adultes mais surtout par les enfants, est né le 27 octobre 1845 donc il y a juste 180 ans.
Fils d’un maître maçon promis à la vocation religieuse
Les poèmes de Josef Václav Sládek figuraient dans les manuels scolaires et faisaient donc partie de la lecture obligatoire ce qui n’est sans doute pas une bonne situation pour un auteur désireux de se faire aimer par les lecteurs. Pourtant, aujourd’hui encore certains de ses vers ne perdent pas leur popularité et nombreux sont ceux qui les connaissent par cœur. Combien de poètes peuvent se vanter de la même chose plus d’un siècle après leur mort ?
Né dans la famille d’un maître maçon dans la ville de Zbiroh, Josef Václav se distingue déjà dans son enfance par une intelligence exceptionnelle ce qui n’échappe pas au prêtre Pavel Šimandl qui met sa bibliothèque à la disposition du garçon doué. En 1857, le futur poète commence à étudier au Lycée piariste de Prague mais, mécontent de son professeur et de l’allemand qui est la langue d’enseignement dans cet établissement, il déserte et se fait inscrire en 1862 au Lycée académique tchèque. Par la suite, il poursuit ses études à l’université Charles. Ses parents le poussent à rentrer dans les ordres et comme il refuse, ils lui coupent les vivres et il est obligé de gagner sa vie en donnant des leçons. C’est à cette époque qu’il écrit ses premiers vers.
Le rêve américain et sa réalisation
Son rêve, c’est de partir en Amérique, rêve qui deviendra réalité en 1868 grâce aussi à la générosité de ses amis. Lucie Šavlíková, directrice du Musée Josef Václav Sládek de Zbiroh, constate cependant que la réalisation de ce rêve s’est avérée assez pénible :
« Il est parti en Amérique dans sa jeunesse parce qu’il se trouvait dans une situation difficile. Il espérait acquérir aux Etats-Unis de nouvelles connaissances, terminer ses études et gagner un peu d’argent, ce qui ne s’est pas réalisé. Au contraire, il a bientôt manqué d’argent et il a été obligé de voyager à pied et de dormir à la belle étoile. Il a souffert de la faim et du froid et il a attrapé des rhumatismes. Il a même failli être tué par des Indiens qui l’ont capturé en pensant qu’il était un espion blanc. C’était un jeune homme extrêmement doué pour les langues qui a appris l’espagnol au cours de ce voyage et a réussi à expliquer aux Indiens qu’il était venu avec de bonnes intentions. Ce voyage a été une incessante suite d’aventures. Il a fait des photos mais on l’a dévalisé et parmi les choses qui lui ont été volées, il y avait aussi ses photographies. »
Un correspondant de guerre condamné à mort
Après un séjour de deux ans en Amérique, Josef Václav Sládek revient dans son pays mais il sera marqué à vie par son expérience américaine. A cette époque, la France déclare la guerre à l’Allemagne et le jeune poète désire y participer en tant que correspondant. Arrivé jusqu’au champ de bataille, il est capturé par les Prussiens et il manque d’être fusillé avant d’être finalement gracié par le chancelier Bismarck à condition de quitter immédiatement la zone de combats.
De retour à Prague, Josef Václav Sládek publie des récits de voyage, enseigne l’anglais, écrit pour les journaux et devient coéditeur du magazine patriotique tchèque Lumír. C’est dans ce magazine mais aussi dans d’autres périodiques qu’il publie ses poèmes qui lui assurent une place de choix parmi les poètes tchèques de son temps.
Un bonheur conjugal trop court
Sa vie privée est moins heureuse. En 1873, il se marie avec Emilie Nedvídková, la fille d’un fabriquant. C’est un mariage d’amour mais le bonheur conjugal n’est que de courte durée car la jeune épouse meurt l’année suivante donnant naissance à un enfant mort. C’est un coup du sort terrible et le jeune veuf sombre dans le désespoir. Sa santé déjà fragile est ébranlée encore davantage et il souffre de dépression et de maladie nerveuse. L’ancien conservateur du Musée de Zbiroh Petr Hošek évoque le retour difficile du jeune désespéré à la vie et même au bonheur :
« C’était une période relativement longue. Pendant quatre ans à peu près, il s’est replié sur lui-même et s’est isolé dans son monde intérieur. Mais il avait beaucoup d’amis. Julius Zeyer, Jaromir Čelakovský et d’autres soutiennent Sládek lors de son retour à la vie et ils lui font connaître sa deuxième femme, Marie Veselá. C’est elle qui lui donne sa fille Helena et cette enfant deviendra sans doute le plus grand amour de sa vie. Il s’occupe beaucoup de sa petite fille et cela suscite chez lui le désir d’écrire de la poésie pour enfants. »
Une poésie d’un style simple et pur
Pendant presque toute sa vie adulte, Josef Václav Sládek écrit de la poésie dans laquelle il exalte la vie à la campagne et les paysans tchèques, mais ses vers sont pour lui aussi un moyen d’exprimer son patriotisme ardent. Il est comparé aux autres grands poètes tchèques de son temps Jaroslav Vrchlický et Svatopluk Čech, mais sa poésie est quand même assez différente de celle de ses illustres contemporains parce qu’il donne à ses vers une forme simple et dépouillée qui les rapproche de la chanson folklorique. Il est aussi le chantre des beautés naturelles de son pays et bien qu’il idéalise la vie champêtre, il n’en est pas moins conscient des injustices du monde et beaucoup de ses poèmes expriment sa compassion envers les déshérités, les pauvres et les souffrants.
Une partie de son œuvre qui reste encore aujourd’hui étonnamment vivante est sa poésie pour enfants. Il réussit dans ces vers à se rapprocher de la perspective des enfants et de leur perception du monde, et il cherche à éveiller leur intérêt et leur sensibilité par toute une série de moyens ingénieux dont le choix de mots, des éléments sonores et le raccourci lyrique.
Traducteur de Shakespeare
Et il ne faut pas oublier non plus que Sládek était aussi un des plus grands traducteurs tchèques qui a traduit les ouvrages de nombreux auteurs anglais, américains, russes, polonais et scandinaves. L’ancienne directrice du musée de Zbiroh Dagmar Vyletová souligne surtout l’importance de ses traductions de pièces de William Shakespeare :
« Sládek a traduit l’œuvre dramatique de Shakespeare. C’était une commande financièrement soutenue par le grand mécène de la culture tchèque Josef Hlávka. A l’origine ce projet de traduction avait été réparti entre Josef Václav Sládek, Eliška Krásnohorská et Jaroslav Vrchlický. Cependant Krásnohorská et Vrchlický ont finalement abandonné le projet et Sládek s’est lancé dans la traduction tout seul après son retour à Zbiroh, sa ville natale. Rien qu’en l’espace de quatre ans, il a réussi à traduire presque 33 œuvres de Shakespeare. »
Un photographe passionné
Sládek consacre à la traduction de Shakespeare les dernières années de sa vie. Il meurt en 1912 mais encore longtemps après sa mort le public des théâtres tchèques ne connaît Shakespeare que grâce à ses traductions. Et encore longtemps après sa mort, les enfants tchèques apprendront par cœur ses poèmes. Il reste donc présent en quelque sorte dans la vie culturelle tchèque grâce à sa poésie et ses traductions mais on ne connaît en général pas une autre facette de son activité créatrice : on ne sait pas qu’il était également un photographe passionné. Dagmar Vyletová constate même que Sládek a été un pionnier de la photographie en Bohême :
« Sládek a commencé à s’intéresser à la photographie au cours de ses études. Pendant les vacances, le prêtre de Zbiroh lui a offert une petite boîte avec laquelle il pouvait faire des photos. Il était même un innovateur technique parce qu’il a inventé le clapet de l’appareil photo qu’il a fait breveter. Et dans une lettre adressée à son ami Antonín Klášterský, il se plaint d’avoir reçu pour ce brevet un honoraire plus élevé que pour son recueil de poésies. »
Nous pouvons donc dire en conclusion que Josef Václav Sládek a été non seulement un grand poète, un excellent traducteur et un connaisseur ingénieux de l’âme d’enfant mais aussi le patron des photographes tchèques.






