Le zoo d’Ostrava, un acteur clé en Europe dans la conservation des chimpanzés d’Afrique de l’Ouest
Suite et fin de notre série estivale consacrée aux zoos tchèques. Pour ce dernier épisode, cap sur Ostrava. Avec près de 631 000 visiteurs en 2024, le parc zoologique et botanique de la ville s’est imposé au fil des ans comme l’un des sites les plus fréquentés non seulement de Moravie-Silésie mais aussi de toute la Tchéquie. Un succès mérité pour un zoo qui, en partenariat avec la municipalité, investit depuis longtemps afin d’offrir à ses pensionnaires des conditions de vie optimales et de garantir leur conservation. A ce jour, le zoo abrite près de 6 000 animaux appartenant à 451 espèces différentes, dont un tiers figure sur la liste rouge mondiale des espèces menacées. Parmi elles, les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, qui font la renommée du zoo à l’échelle européenne.
Un chevreuil, deux chevrettes, cinq faisans et quelques oiseaux. Quand il ouvre en octobre 1951, le zoo d’Ostrava ne brille pas par la grande diversité de ses espèces. Difficile d’imaginer alors qu’il deviendra au siècle suivant, le deuxième plus grand zoo de Tchéquie, par sa superficie, mais aussi l’un des plus visités du pays.
Pour le zoo d’Ostrava, les débuts sont compliqués. Sous le régime communiste, la rareté des devises étrangères limite l’acquisition d’animaux. Malgré ces difficultés, le nombre d’animaux grandit peu à peu. Après les alligators d’Amérique du Nord, les flamants roses et les chimpanzés dans les années 1960, le zoo acquiert, la décennie suivante, auprès de l’URSS, des ours polaires, des élans et des dromadaires. En 1960, le zoo déménage d’ailleurs cinq kilomètres plus au nord pour accompagner son expansion.
Le pavillon de l’Evolution, la fierté du zoo
Le véritable tournant intervient, cependant, en 2004, avec la construction du nouveau pavillon des éléphants. Soutenu par la ville d’Ostrava, le zoo sort alors d’une longue période de stagnation et rejoint dans la foulée l’Association mondiale des zoos et aquariums (WAZA). Depuis, les projets se multiplient. Le plus emblématique reste sans doute le pavillon de l’Evolution, un vaste complexe qui abrite plus de 200 animaux et propose aux visiteurs un voyage à travers l’histoire de la vie, en se concentrant sur l’exemple de l’Afrique de l’Ouest. Parmi les espèces présentées figurent les chimpanzés qui ont contribué à la renommée du zoo à l’échelle du continent. Et pour cause, c’est depuis Ostrava que le Programme d’élevage européen (EEP) pour les chimpanzés est coordonné. A sa tête, se trouve Jana Pluháčková. En tant que conservatrice, sa mission consiste notamment à organiser les échanges d’animaux entre établissements, afin d’éviter la reproduction d’individus trop proches génétiquement.
« Chez les chimpanzés, on distingue plusieurs sous-espèces. Il nous faut donc, dans un premier temps, identifier lesquelles nous hébergeons respectivement [dans nos zoos], afin de déterminer quels animaux sont compatibles génétiquement. Ce n’est que dans un second temps que vient la question de la reproduction.
Nous identifions également les individus hybrides, issus de croisements entre sous-espèces, ainsi que ceux dont nous ne souhaitons pas la reproduction, pour différentes raisons. Certains ne savent tout simplement pas se reproduire, tandis que d’autres sont trop âgés.
Pour résumer, notre objectif ne se limite pas à la reproduction. Nous voulons surtout garantir le bien-être des animaux : que les chimpanzés puissent vivre socialement comme ils le feraient dans la nature, et que tous ceux dont nous avons la responsabilité se portent le mieux possible. »
Penser les enclos mais aussi l’équilibre social
En tant que coordinatrice du Programme d’élevage européen pour les chimpanzés, Jana Pluháčková veille non seulement à la bonne prise en charge des animaux, mais aussi à la qualité des installations qui les accueillent, partout à travers l’Europe. Elle intervient ainsi régulièrement dans les projets de construction ou d’extension des zoos pour apporter son expérience et ses recommandations.
« Les chimpanzés vivant en grands groupes, l’enclos doit être suffisamment spacieux et, parce qu’ils ont une vie sociale complexe, il doit être aussi diversifié que possible. Dans la nature, les chimpanzés vivent selon un système social dit de fission-fusion. Cela signifie qu’ils ne passent pas toute la journée ensemble avec le grand groupe, qui peut compter 60 ou 70 individus, voire plus. Ils se divisent en sous-groupes plus petits qui se séparent parfois pour une journée ou même plusieurs, avant finalement de se retrouver. Il est donc essentiel de leur offrir un environnement en trois dimensions, qui leur permette de se déplacer comme dans leur milieu naturel.
La manière de les nourrir doit également être pensée. Au-delà de l’apport calorique, les repas sont des moments de socialisation importants : ils impliquent des interactions, une manière de partager et de consommer, une répartition de la nourriture dans le temps… Tous ces aspects doivent être pris en compte si l’on veut que les chimpanzés se portent réellement bien. »
Pour Jana Pluháčková, l’aménagement des enclos n’est donc pas le seul paramètre à prendre en compte pour assurer le bien-être des animaux. L’équilibre social au sein du groupe est tout aussi déterminant.
« Les chimpanzés sont des animaux extrêmement sociaux et intelligents, avec une vie de groupe d’une grande richesse. Par le passé, par souci de simplicité, on les élevait selon un schéma artificiel : un seul mâle entouré de plusieurs femelles. Quand des petits naissaient, les femelles restaient dans le groupe, tandis que les mâles, jugés ‘problématiques’, étaient écartés. C’était une grave erreur, car cela ne reflète en rien leur organisation naturelle.
Dans la nature, les chimpanzés vivent en grandes communautés. Dans ces groupes, plusieurs mâles adultes cohabitent habituellement. Les jeunes femelles, quant à elles, quittent leur groupe natal pour rejoindre de nouvelles communautés. Nous avons donc corrigé notre approche en conséquence : désormais, les individus quittent la communauté au bon moment, selon leur âge et leur sexe, lorsqu’ils sont prêts non seulement physiquement mais aussi mentalement. Cela permet de constituer des groupes équilibrés et cohérents du point de vue social. »
Organiser les transferts d’animaux entre zoos
Dans le cadre du Programme d’élevage européen, ce sont donc principalement les jeunes femelles chimpanzés qui voyagent. Avant leur départ, elles observent attentivement leur mère ou d’autres femelles du groupe prendre soin des petits, afin d’apprendre les comportements maternels qu’elles devront elles-mêmes adopter le moment venu. Jana Pluháčková rappelle qu’à l’état sauvage, les femelles ne restent pas dans leur groupe natal toute leur vie. Il doit donc en être de même dans les zoos, où les échanges sont organisés avec soin. Ces transferts, souligne-t-elle, obéissent à des règles strictes et prennent en compte de nombreux critères :
« Le premier critère est évidemment génétique. Il faut vérifier d’éventuels liens de parenté entre la femelle et les individus du groupe d’accueil. Un programme complexe calcule la part de gènes déjà représentée par cette femelle dans la population et permet d’évaluer son degré de parenté grâce au coefficient de consanguinité. L’ordinateur détermine ainsi si son association avec les mâles du groupe est pertinente.
Mais nous tenons aussi compte de son tempérament et de la structure sociale du groupe d’accueil. Est-elle trop soumise, avec le risque de ne pas s’intégrer ? Ou au contraire trop dominante, peu habituée à la vie en grande communauté ? Dans ces cas-là, nous renonçons au transfert.
À l’inverse, si une jeune femelle n’a pas eu l’occasion d’apprendre les comportements maternels adéquats, nous la plaçons volontairement dans un groupe où des naissances ont lieu. Nous attendons alors un certain temps, parfois en utilisant une contraception hormonale pour éviter une gestation trop précoce. Elle peut ainsi acquérir de l’expérience. Ce n’est qu’une fois intégrée et préparée, lorsqu’elle sait ce que signifie élever un petit, que nous autorisons la reproduction.
Nous évaluons aussi sa maturité psychologique. Les soigneurs nous indiquent si elle est déjà prête à quitter son groupe natal : est-elle encore trop attachée à sa famille, trop joueuse, ou au contraire pas assez tournée vers les mâles ? Dans ce cas, nous prolongeons sa présence dans le groupe afin qu’elle mûrisse, pour que son départ ne soit pas vécu comme un traumatisme. »
Eviter un changement d’environnement trop brutal est essentiel pour ne pas perturber les animaux. Parmi les chimpanzés dont s’occupe le zoo, certains ont un passé difficile. Quelques-uns ont grandi dans des groupes mal constitués et développé de mauvaises habitudes sociales. D’autres proviennent de laboratoires ou d’élevages privés. Leur apprendre les bons comportements sociaux est un processus délicat. Dans le cadre du programme d’élevage, Jana Pluháčková et son équipe s’efforcent de ne pas regrouper ces individus « atypiques » entre eux, mais de les intégrer dans des communautés équilibrées. « L’un des aspects merveilleux des chimpanzés - comme de nombreux primates - est leur capacité à apprendre de bons comportements lorsqu’ils les observent dans un groupe stable », souligne la conservatrice.
Assurer la protection des autres espèces menacées
Le zoo d’Ostrava compte aujourd’hui deux mâles adultes, cinq femelles et trois jeunes mâles âgés de deux à cinq ans. Il a fallu quatre ans, et la coopération de quatre zoos différents, pour constituer ce groupe de chimpanzés de Guinée supérieure, une espèce en danger critique d’extinction.
Au pavillon de l’Évolution, les chimpanzés ne sont, cependant, pas les seuls représentants d’espèces menacées. Depuis 1975, le zoo accueille également le cercopithèque diane, un singe africain rare. Le groupe actuel à Ostrava est l’un des plus nombreux au monde recensé dans un parc zoologique.
Cette implication dans la conservation des espèces animales menacées illustre l’évolution profonde du rôle des zoos au cours des dernières décennies. Longtemps perçus comme de simples vitrines d’animaux exotiques peu soucieux du bien-être de leurs pensionnaires, les parcs zoologiques, à l’image de celui d’Ostrava, assument désormais un rôle actif dans la protection et la conservation des espèces menacées et dans la sensibilisation du public à ces enjeux.
A Ostrava, près d’un tiers des 451 espèces recensées sont aujourd’hui classées comme menacées. Depuis 2016, une partie du prix d’entrée - cinq couronnes par billet - est reversée à des projets de sauvegarde d’animaux et de végétaux directement dans leur milieu naturel. En huit ans, cette initiative a déjà permis de collecter près de 8 millions de couronnes, soit environ 326 000 euros.
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