Les échos français de la Charte 77

Charte 77, photo: ČT24
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Etudiant à l’Institut d’Etudes Politiques de Rennes, Julien Morice a réalisé un mémoire portant sur la réception médiatique en France de la Charte 77, cette pétition regroupant nombre d’intellectuels et diverses personnalités, parmi lesquels Václav Havel, réclamant le respect des droits de l’homme dans la Tchécoslovaquie de l’époque de la normalisation. De passage dans la capitale tchèque, il en a profité pour faire part de ses travaux aux auditeurs de Radio Prague.

Charte 77,  photo: ČT24
« La Charte 77 apparaît en janvier 1977. Elle a été signée par 242 signataires à l’origine. A la fin de 1989, on dénombrera finalement 2000 signataires. Cette charte reste dans l’esprit du Printemps de Prague en 1968. En janvier 1977, 70% des signataires sont des communistes ou des anciens communistes se revendiquant toujours de cette idéologie. Cette charte était avant tout un combat pour les droits de l’homme, elle n’avait pas pour but d’abattre ce régime communiste mais bien de le réformer.

Ces signataires s’appuyaient sur les accords d’Helsinki qui avaient été signés par 35 pays en 1975, des pays principalement européens, de l’ouest et de l’est, mais également les Etats-Unis et le Canada. La Tchécoslovaquie a signé ces accords et les a même introduits dans sa constitution en novembre 1976. Et c’est sur cette base légale que les signataires se sont appuyés. »

Un des événements déclencheurs, c’est un concert interdit du groupe Plastic People of the Universe…

« En septembre 1976, un procès a été organisé contre ce groupe qui était supposément anti-communiste et qui propageait une idéologie néfaste pour la société communiste de l’époque. Il y a également divers autres procès à cette époque qui motivent certains intellectuels à agir. »

Comment les médias français se font les relais de la Charte 77 ?

« Le premier média français qui publie ce texte, pas intégralement, c’est le Monde le 7 janvier 1977 après l’avoir reçu via les canaux des dissidents tchécoslovaques la veille. L’Humanité a fait un tout petit billet sur le sujet mais sans réelle acuité sur l’événement. C’est Le Monde jusqu’à la fin de la période que j’ai pu étudier qui se fait le relai principal des dissidents, des signataires de la Charte. Il y a Libération aussi, fondé au début des années 1970 par Jean-Paul Sartre, et qui représentait vraiment ce courant anti-stalinisme, gauchiste, en faveur d’une gauche différente, d’une nouvelle forme d’organisation de la société en totale inadéquation avec ce qui se passait dans les régimes communistes de l’époque et en Tchécoslovaquie notamment. »

Quid d’un journal comme le Figaro ?

Jan Patočka,  photo: Jan Přibík,  Archives de Jan Patočka,  CC BY 3.0 Unported
« Le Figaro, qui a repris bien sûr les écrits des chartistes, n’en a, au début en tout cas, pas fait une grande publicité finalement. Je pense que la rédaction du Figaro était consciente que ces signataires avaient toujours une idéologie de gauche, une idéologie communiste pour la plupart d’entre eux. C’est à la fin de la décennie et dans la décennie 1980 que Le Figaro va soutenir cette charte puisque des intellectuels d’inspiration chrétienne, notamment Václav Benda, vont signer ce document.

D’autres personnes qui n’avaient jamais été communistes avaient toutefois déjà signé cette Charte, Václav Havel notamment ou encore Jan Patočka. Ce dernier avait une pensée d’inspiration chrétienne. Mais même Jan Patočka ne voulait pas remettre en cause ce régime communiste en 1977. Il a été malheureusement tué en mars 1977 après un interrogatoire musclé de la police politique StB. C’est l’un des premiers événements qui a chamboulé les rédactions occidentales. Jan Patočka était relativement connu, c’était l’intellectuel tchécoslovaque le plus connu à l’étranger. »

Vous évoquez un certain embarras des rédactions occidentales, françaises, face à ce que vous appelez un « objet politique non identifié ». Que recouvre cette expression ?

Des 'dissidents',  photo: ČT24
« A partir du milieu des années 1970, il y a ce courant de la « dissidence » qui est apparu en Europe de l’Est. « Dissidence » entre guillemets selon moi, car ce courant était très hétéroclite, il était représenté par des communistes, des trotskistes, des individus venus de la droite politique également… En Tchécoslovaquie, pendant les premières années d’existence de cette Charte, il est intéressant de voir la réalité qui peut exister sous le vocable de « dissidents ». En Europe occidentale, ils étaient vus comme des dissidents mais l’un de leurs principaux buts étaient d’apparaître comme autre chose que des dissidents puisque c’était le mot également utilisé par le régime communiste pour les discréditer. Les signataires refusaient ce mot car ils agissaient en fin de compte dans la légalité. »

Quels étaient les journalistes français qui travaillaient sur l’Europe centrale et notamment sur la Tchécoslovaquie ? Comment travaillaient-ils ? Vous avez pu faire un entretien avec le correspondant du Monde à l’époque Manuel Lucbert…

« C’était très difficile pour les correspondants étrangers d’aller en Tchécoslovaquie à l’époque. J’ai pu effectivement m’entretenir avec Manuel Lucbert, le correspondant du Monde en Europe centrale de 1974 à 1978. Il m’a clairement dit qu’il lui était impossible d’entrer en Tchécoslovaquie après avoir écrit un texte pas très élogieux pour le régime tchécoslovaque à la fin de l’année 1976. Pendant deux ans, il n’a pas pu entrer sur le territoire tchécoslovaque. Il fallait un visa et c’était très difficile de l’obtenir, pour lui encore plus. Il est donc rester à Vienne, la plaque tournante des correspondants étrangers, et il a tout de même pu aller dans d’autres pays communistes, en Pologne, en Bulgarie ou en Roumanie.

Prague
En ce qui concerne les correspondants français plus généralement, c’était également compliqué d’entrer. J’ai pu dénombrer quelques reportages de la télévision ou de la presse écrite, mais très peu, six ou sept pour 1977 et 1978. La majorité de ces correspondants utilisaient un visa touristique pour entrer en Tchécoslovaquie. Pour prendre des photos, ils utilisaient généralement un vieux Super 8. Ce n’est pas du matériel professionnel, mais du matériel touristique, amateur. S’ils se faisaient prendre, ils étaient expulsés directement du pays. Tous les reportages, tous les entretiens que ces journalistes ont pu faire avec les dissidents, avec les signataires de la Charte, ont été faits dans la plus grande confidentialité. C’était vraiment une aventure pour les journalistes, la Tchécoslovaquie normalisée. »