Ludvík Svoboda et 1968 : l’histoire d’un président confronté à l’invasion de son pays orchestrée par Moscou
Il y a 50 ans, le président tchécoslovaque Ludvík Svoboda quittait ses fonctions, épuisé par des problèmes de santé. Pour l’ancien général, les sept années passées à la tête de l’Etat auront été particulièrement éprouvantes. Porté au pouvoir en 1968, au moment du Printemps de Prague, il se retrouve, quelques mois seulement après son investiture, confronté à l’une des plus graves crises politiques de la jeune république socialiste : l’invasion du pays par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968. À travers les archives de la Radio tchèque, redécouvrez le parcours de Ludvík Svoboda en 1968, une année qui a marqué à jamais l’histoire de la Tchécoslovaquie.
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C’est sous les applaudissements nourris des députés que Ludvík Svoboda est élu, le 30 mars 1968, président de la République socialiste tchécoslovaque. Ce militaire de carrière succède à Antonín Novotný, poussé à renoncer successivement à ses fonctions de Premier secrétaire du Parti Communiste tchécoslovaque (KSČ), puis de président, sous la pression de l’opinion publique et du Parti. Pour le général d’armée Ludvík Svoboda, alors âgé de 72 ans, cette élection marque un retour inespéré sur le devant de la scène, après plusieurs années de disgrâce.
Plus d’une quinzaine d’années plus tôt, avec Staline aux commandes au Kremlin, Svoboda était l’homme à évincer. Le dirigeant soviétique ne lui accordait aucune confiance et avait fait pression sur Klement Gottwald, alors président de la Tchécoslovaquie, pour qu’il s’en débarrasse. Ainsi, malgré son rôle décisif dans la prise du pouvoir par les communistes en 1948, Svoboda est écarté, en 1950, de son poste de ministre de la Défense, qu’il occupait depuis cinq ans. Déchu, il est brièvement emprisonné avant d’être envoyé loin de Prague dans une ferme collective.
Ce n’est qu’après la mort de Staline en 1953 et l’arrivée de Nikita Khrouchtchev au pouvoir que Ludvík Svoboda retrouve progressivement une place dans la vie politique. Les deux hommes se sont connus durant la Seconde Guerre mondiale, au sein de l’armée. Car, avant d’être un homme d’État, Svoboda est avant tout un militaire. Engagé dès la Première Guerre mondiale, il combat sur le front russe dans les rangs des légions tchécoslovaques contre les puissances de la Triple Alliance, puis, deux décennies plus tard, affronte les nazis aux côtés des Soviétiques.
L’espoir d’un socialisme à visage humain
Lorsqu’il accède à la présidence en 1968, Svoboda n’est donc pas un novice : il connaît aussi bien les rouages de l’armée que les subtilités de l’appareil politique. Il sait d’emblée que sa charge ne sera pas une sinécure. Au même moment, le nouveau Premier secrétaire du KSČ, Alexander Dubček, s’attache à réorienter la ligne du Parti en profondeur. Son programme réformateur, baptisé « socialisme à visage humain », entend offrir aux citoyens tchécoslovaques davantage de libertés - liberté de la presse, d’expression et de circulation. Le président, dont le nom, coïncidence symbolique, signifie en français liberté, se plie à cette nouvelle donne politique, comme le souligne l’historien Jiří Pernes :
« Svoboda n’était pas un homme politique. Quant aux réformes liées à l’année 1968, il les soutenait, mais seulement jusqu’à un certain point, jusqu’au moment où il a compris que cela ne plaisait pas aux Soviétiques et qu’il en résultait une certaine tension entre la Tchécoslovaquie et l’URSS. »
La trajectoire prise par le KSČ agace le Kremlin qui redoute de voir la Tchécoslovaquie inspirer d’autres républiques satellites. En juillet 1968, une rencontre se tient à Moscou entre dirigeants tchécoslovaques et soviétiques. Ces derniers espèrent remettre dans le rang leurs homologues d’Europe centrale, en vain. Le KSČ persiste dans sa volonté de réformer le socialisme. Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, les troupes de plusieurs pays du pacte de Varsovie, sous commandement soviétique, envahissent la Tchécoslovaquie, mettant brutalement fin au Printemps de Prague et à l’espoir d’un « socialisme à visage humain ».
L’invasion du 20 août, un « choc » y compris pour Svoboda
Le franchissement de la frontière a lieu aux alentours de 23 heures, le 20 août. Le lendemain, les images des chars soviétiques attaquant un « pays frère » font le tour du monde. À Liberec, dans le nord du pays, le photographe Václav Toužimský - disparu en juin de cette année - immortalise l’instant où un char s’encastre dans un bâtiment du centre-ville, face à une foule désemparée. Le cliché entre dans l’histoire. À Prague, la priorité des troupes étrangères est de mettre la main sur les médias et notamment sur la Radio tchécoslovaque. Dans les studios de la rue Vinohradská, la tension est palpable. Alors que les journalistes appellent la population au calme, à l’extérieur les balles sifflent et les avions quadrillent les airs au-dessus du bâtiment.
« Cela a été un choc pour tout le monde, y compris pour Ludvík Svoboda. Il ne s’y attendait pas, comme en témoigne son discours radiophonique le soir du 21 août, où il appelait les citoyens au calme et exprimait l’espoir d’une résolution rapide de la situation », confie Jiří Pernes.
A 22h30, pour la deuxième fois le 21 août, Ludvík Svoboda s’adresse à la nation. Dans son discours retransmis par la Radio tchécoslovaque, il déclare :
« Chers concitoyens, […] nous traversons des moments extrêmement graves dans la vie de nos peuples. Des unités militaires de l’URSS, ainsi que des unités de la République populaire de Pologne, de la République démocratique allemande et des républiques populaires de Hongrie et de Bulgarie ont pénétré le territoire de notre république. Cela s’est produit sans le consentement des organes constitutionnels de l’Etat. Toutefois, compte tenu de leur responsabilité envers les peuples de notre patrie, ces derniers doivent d’urgence remédier à la situation et obtenir le départ rapide des troupes étrangères. »
Le général exhorte les citoyens tchécoslovaques à la retenue et, tacitement, les enjoint à ne pas résister à l’avancée des troupes étrangères :
« Je suis conscient de tous les problèmes et difficultés que pose la situation actuelle. Cependant, je vous appelle une fois de plus, chers concitoyens, à la plus grande prudence et à éviter tout ce qui pourrait provoquer des actes regrettables aux conséquences irréparables. Je vous en prie sincèrement, à vous, notre jeunesse, en particulier. »
Le sort de la Tchécoslovaquie scellé à Moscou
Au même moment, Alexander Dubček et les autres réformateurs sont arrêtés, transférés en URSS et placés en détention. Svoboda, lui, est maintenu dans ses fonctions mais est pressé de mettre en place un gouvernement collaborationniste. Chose qu’il refuse. Il s’insurge :
« Je ne peux accepter aucune autre solution que celle prévue par la Constitution. Sachez que si nous agissions ainsi, la nation nous cracherait dessus et nous frapperait. Vous êtes tous encore relativement jeunes. Je suis un vieil homme, je peux finalement me tirer une balle dans la tête, car je n'ai plus beaucoup de temps à vivre. Mais soyez conscients de votre situation, de votre responsabilité envers les nations. »
Malgré l’opposition du gouvernement légalement constitué, Ludvík Svoboda prend la décision de se rendre à Moscou pour rencontrer Léonid Brejnev.
« Svoboda se serait rendu là-bas pour obtenir la libération des hommes politiques tchécoslovaques enlevés, au premier rang desquels figuraient Alexander Dubček et Oldřich Černík. Mais le rôle qu’il y a joué a été diamétralement opposé : non seulement il n’a pas informé ses camarades [tchécoslovaques] de la situation dans leur pays, à savoir que toute la nation les soutenait, mais au contraire, il les a incités à se plier aux exigences soviétiques et à capituler », commente Jiří Pernes.
Au cours des négociations, Svoboda, affaibli politiquement, se plie aux ordres de Moscou et admoneste les réformateurs les plus récalcitrants. Les membres de la délégation tchécoslovaque, à l’exception notable de František Kriegel, finissent par céder et signent l’accord dicté par le Kremlin. Ce texte, passé à la postérité sous le nom de Protocole de Moscou, scelle pour deux décennies l’avenir de la Tchécoslovaquie.
Un bain de sang évité, mais à quel prix ?
Le jour même, le communiqué officiel publié à l’issue des négociations est repris par la Radio tchécoslovaque :
« Les représentants soviétiques, exprimant l’aspiration sans équivoque des peuples de l’Union soviétique d’entretenir des relations amicales et fraternelles avec les peuples de la Tchécoslovaquie socialiste, ont confirmé leur disposition à coopérer de la manière la plus large et la plus sincère possible, sur la base du respect mutuel, de l’égalité, de l’intégrité territoriale, de l’indépendance et de la solidarité socialiste. Les troupes alliées temporairement entrées sur le territoire tchécoslovaque ne s’ingéreront pas dans les affaires intérieures de la République socialiste tchécoslovaque. Un accord a été conclu sur les conditions de retrait de ces troupes du territoire de la République socialiste tchécoslovaque, sous réserve de la normalisation de la situation en Tchécoslovaquie. »
La réalité, elle, est pourtant tout autre. Après l’invasion d’août 1968, le Kremlin reprend totalement la main sur l’orientation du KSČ. Les réformateurs, à commencer par Dubček, sont rapidement écartés du pouvoir. Quant aux troupes soviétiques, annoncées comme stationnées « temporairement » en Tchécoslovaquie, elles ne repartiront qu’après la chute du régime.
Après ce revers historique pour la délégation tchécoslovaque, Ludvík Svoboda, à son retour de Moscou le 27 août, cherche à calmer les esprits et se félicite d’avoir au moins évité un bain de sang.
« En tant que soldat, je sais pertinemment quel bain de sang peut provoquer un conflit entre des citoyens et une armée moderne. En tant que votre président, j’ai considéré qu’il était de mon devoir de tout mettre en œuvre pour empêcher que cela ne se produise, pour empêcher que des nations pourtant amies ne se livrent à un bain de sang insensé, tout en garantissant les intérêts fondamentaux de notre patrie et de son peuple. Je n’occulte pas le fait que les événements de ces derniers jours laisseront longtemps des traces douloureuses. Cependant, nous avons un réel intérêt à rétablir la confiance et une coopération sincère entre des pays qui étaient liés par un destin commun. La place de notre pays dans le monde d’aujourd’hui est - et ne peut être - qu’au sein de la communauté socialiste. »
La marche forcée vers la normalisation
Aujourd’hui encore, la figure de Ludvík Svoboda demeure marquée par les contrastes. Toute sa vie, le général a souvent été là où on ne l’attendait pas. Combattant d’abord les bolcheviques en Russie au sein des légions tchécoslovaques, il finit par se rallier aux communistes après la Seconde Guerre mondiale. Emprisonné puis mis à l’écart par le KSČ, il revient pourtant sur le devant de la scène pour accéder à la présidence. Soutien mesuré du Printemps de Prague, il sera aussi celui qui ouvrira la voie à la normalisation imposée par le Kremlin.
Après les événements d’août 1968, le sort de Svoboda fait débat. Certains, dans son entourage, souhaitent son départ, estimant qu’il incarne encore, malgré lui, l’esprit du Printemps de Prague, en porte-à-faux avec la nouvelle ligne du régime. Mais Svoboda restera en fonction pendant encore sept ans. Affaibli par de graves problèmes de santé, il démissionne en 1975 et s’éteint quatre ans plus tard à Prague. Son successeur, le Premier secrétaire du KSČ Gustáv Husák, incarne une Tchécoslovaquie désormais totalement inféodée à Moscou, et qui le restera jusqu’à la révolution de Velours, en 1989.






