Mr Nobody Against Putin : la propagande russe filmée à hauteur d'enfant par un prof réfugié à Prague
Mr Nobody Against Putin est le titre du documentaire coproduit par la société tchèque Pink qui a reçu un prix spécial du jury au festival Sundance où il était présenté en première mondiale. Ce film extraordinaire tant sur le fond que sur la forme a été projeté dans une cinquantaine de festivals dans le monde et mercredi à Prague. C’est dans la capitale tchèque que vit aujourd’hui le personnage central et coréalisateur de ce documentaire. Pavel Talankin, appelé Pasha, était enseignant dans une école de la petite ville russe très industrielle de Karabach. Il était également le vidéaste attitré de l’institution pour tous les événements et toutes les cérémonies officielles, ce qui lui a permis de documenter les changements profonds induits dès le déclenchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine décidée par Vladimir Poutine en février 2022. Pasha a coréalisé ce film avec le documentariste américain David Borenstein, qui a répondu aux questions de RPI.
Le film a été projeté cette semaine à Prague. Quelle est votre impression en général en regardant le film avec un public ?
David Borenstein : « Eh bien, en ce moment, je ne regarde plus le film avec le public, car je l’ai déjà fait suffisamment. J’ai réalisé ce film, je l’ai vu tellement de fois pendant sa création. Et maintenant, ces 50 festivals, ces 50 projections en festival, nous les avons déjà faits. Donc, je suis allé à tellement de festivals. Mais je peux vous raconter l’expérience de le voir avec un public les premières fois. Et je dirais que le premier sentiment, c’était le soulagement, car ce projet comportait beaucoup de risques. L’histoire derrière ce projet, c’est une collaboration avec Pasha, qui, au moment du tournage, était instituteur en Russie. Et il a pris beaucoup de risques pour le réaliser. Il a filmé en cachette, en Russie. Et pour que ce film puisse être diffusé en toute sécurité, il a dû quitter la Russie. Il a dû sacrifier toute sa vie et partir à l’étranger. Il a dû s’installer en Europe, où il n’a ni amis, ni famille, et mène une vie très incertaine ici. Donc, pour moi, le sentiment, c’était : “Et si jamais il fait tout ça et que personne ne regarde le film ? Et s’il sacrifie tout et que personne ne sait même que ce film existe ?” Donc, oui, je dirais que j’ai ressenti un soulagement, car je portais une grande responsabilité sur mes épaules, avec des enjeux très importants. Et savoir qu’un public formidable l’a découvert à Sundance, où il a été présenté en première mondiale, puis dans tant d’autres festivals… J’ai pensé : “Ok, ce gars n’a pas sacrifié sa vie pour rien.” »
Comment avez-vous pitché le film ?
« C’était la première fois que je pitchais un projet tout en essayant de convaincre de ne pas le prendre. Pasha m’a parlé du projet quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. C’était un moment où l’on se posait beaucoup de questions sur ce qui se passait en Russie. Cela paraissait fou que la Russie fasse une chose pareille. Tout le monde était très curieux de savoir quelles forces à l’intérieur du pays provoquaient cela. Et Pasha me montrait déjà des images qui répondaient à beaucoup de ces questions. Je savais que c’était fascinant et que je voulais travailler dessus. »
« Puis je l’ai proposé à la BBC. Et en le présentant, quelques semaines plus tard, j’étais inquiet. C’était tellement difficile à concevoir. Il fallait que je comprenne tous les enjeux sécuritaires. Comment faire ce film sans autorisation parentale pour les enfants ? Comment garantir la sécurité de Pasha ? Et celle des autres participants ? Comment savoir si sa famille ne subirait pas de représailles pour avoir fait sortir ces images de Russie ? Donc c’était un pitch étrange, car tout le monde savait que ça montrait quelque chose de totalement inédit, d’absolument nécessaire. Mais en même temps, les préoccupations de sécurité étaient énormes. Je leur présentais le projet tout en disant : “Je ne suis pas certain qu’on doive le faire. On pourrait ruiner des vies ou mettre des gens en danger.” Et là, ils m’ont retourné le pitch. Ils m’ont convaincu en disant : “Appuie-toi sur l’expérience de la BBC, on a déjà travaillé dans des contextes similaires.” Ils m’ont dit : “David, concentre-toi sur la réalisation du film. Pour le protocole de sécurité, on va t’aider.” »
Un plan élaboré pour faire venir Pasha en Tchéquie
Quel est le lien avec la Tchéquie ? À quel moment la société Pink est-elle entrée dans le projet ?
« La participation de Pink a été une part importante de ce plan de sécurité. On s’est vite rendu compte que, pour diffuser ce film, Pasha devait quitter la Russie. Et on a eu beaucoup de mal à trouver comment faire venir un enseignant russe dans l’Union européenne. Il gagnait quelques centaines d’euros par mois. Il vient d’une toute petite ville, Karabach. Il n’aurait jamais pu démontrer une capacité à subvenir à ses besoins. Donc on avait besoin d’un plan très solide pour l’aider à venir dans l’UE. »
« Notre coproducteur tchèque, Radovan Síbrt, a élaboré un plan pour cela. Il est intervenu pour soutenir la vie de Pasha en Tchéquie. Ensuite, bien sûr, la Tchéquie a une industrie cinématographique très dynamique. On a eu le soutien de l’Institut tchèque du film. On a fait beaucoup de travail ici. L’étalonnage a été réalisé chez UPP. On a travaillé avec un compositeur tchèque, Michal Rataj, qui a fait un travail remarquable. On a aussi collaboré avec la Chorale des enfants de la radio publique tchèque pour enregistrer beaucoup de nos chansons. »
Ce qui devait être surprenant pour ces enfants tchèques est qu’ils devaient chanter en russe…
« Oui, ils ont chanté en russe. C’était très particulier d’intégrer de la musique soviétique d’enfants dans notre film alors qu’on ne pouvait pas payer la Russie pour des enregistrements ou des droits de publication. »
À cause des sanctions.
« Oui, à cause des sanctions. Et je doute aussi que quelqu’un en Russie veuille vendre ça à notre film. Donc, c’était très compliqué. Une solution a été de faire chanter les enfants tchèques en russe. Il y a peut-être un léger accent tchèque dans certains morceaux, mais ce sont des professionnels, ils ont fait un excellent travail. Cela ne se remarque que pour des russophones… Et encore, pas toujours. »
Voir en temps réel cette école sombrer dans un fascisme militariste propagandiste
Les images tournées dans cette école de Karabach, même si elles sont parfois absurdes ou comiques, sont souvent profondément tristes en réalité. Parmi les nombreuses heures de vidéos que Pasha a enregistrées, qu’est-ce qui vous a rendu le plus triste ?
« Je peux répondre de deux manières. Bien sûr, ce qui m’a le plus attristé, c’est ce qu’il a filmé dans sa salle de classe. Il était ce genre d’enseignant avec une salle où tous les enfants marginaux ou différents passaient leur temps. Voir les images tournées à la fin, juste avant son départ, alors que cette communauté commençait à se désagréger parce qu’ils avaient peur de s’approcher de lui, ça m’a profondément touché. Ils savaient qu’il était l’enseignant “libéral”. Et comme la répression s’intensifiait dans l’école, ils ont cessé de venir le voir. Sa petite famille s’est effondrée, au moment même où certains de ses élèves vivaient des choses très dures : perte de frères au front, familles détruites, morts. »
Parce qu’il était complètement à contre-courant, courageux, intrépide ou inconscient ou bien tout cela à la fois... Il joue dans les enceintes l’hymne national américain chanté par Lady Gaga, il corrige le Z, symbole russe de la guerre, en X sur les fenêtres de l’école…
« Oui, le X… Il a toujours été le non-conformiste de son école. Son bureau était rempli de symboles pro-démocratie : un drapeau américain, des affiches de Poutine la tête en bas… C’était un lieu où les enfants pouvaient être eux-mêmes, une sorte de bulle. Et vers la fin, précisément quand les élèves avaient le plus besoin de cette famille – alors que leurs proches mouraient ou partaient au front, qu’ils étaient eux-mêmes menacés d’être envoyés à la guerre – cette communauté a explosé. C’est vraiment bouleversant pour moi. Pendant deux ans et demi, Pasha et moi avons travaillé sur ce film pendant qu’il enseignait encore. Il m’envoyait les images chaque jour via un serveur FTP chiffré. Et en les regardant, je voyais en temps réel cette école sombrer dans un fascisme militariste propagandiste, bien pire que ce qu’on avait connu en Russie ces dernières décennies. »
Comment avez-vous choisi les images ? Il y en a certaines dans le film où on voit des enseignantes s’exprimer plutôt librement. Comment choisir ce qui peut ou ne peut être montré pour la sécurité des personnes concernées ?
« Heureusement, je n’ai pas eu à faire moi-même les arbitrages en termes de sécurité. Mon travail était de faire le meilleur film possible. Ensuite, nous l’avons soumis à la politique éditoriale de la BBC, qui a examiné chaque image pour voir si elle pouvait mettre quelqu’un en danger. Ils ont supprimé beaucoup de choses. J’étais déjà très conscient de ces enjeux, mais ils ont retiré encore plus. Toutes les scènes que vous voyez ont été vérifiées comme étant sûres. Les décisions ont été prises sur la base de l’expérience de la BBC, qui a continué à produire des documentaires sur des dissidents russes ces dernières années. Mais aussi via une analyse extérieure de sécurité, par une autre société. On voulait montrer la vérité, mais bien sûr, on n’a pas pu tout montrer. On a dû retirer certains témoignages critiques pour protéger des gens encore présents là-bas. Ce qui est un peu regrettable, car le film peut donner l’impression que Karabach est plus conforme au régime qu’elle ne l’est en réalité. Il y avait d’autres voix critiques, mais on a dû les taire. »
Vous parlez des dissidents russes. Vladimir Kara-Murza, qui est montré dans votre film, était récemment à notre micro. Il rappelait l’importance des lettres adressées par le monde libre aux prisonniers politiques russes. Mais concernant les enfants, ces enfants que vous montrez en train de subir la propagande du régime russe de plein fouet, pensez-vous qu’il y a quelque chose qu’on puisse faire d’ici pour les aider ? Il n’y a pas que les enfants bien sûr : après la projection à Prague, Pasha rappelait que s’il avait parlé du projet de ce film à sa mère (qui est la bibliothécaire de l’école), elle l’aurait immédiatement dénoncé à la police…
« Je ne sais pas s’il y a quelque chose à faire directement. Si quelque chose devait changer en Russie, ce serait grâce aux Russes eux-mêmes. Comme Pasha. Bien sûr, on peut essayer d’aider. Pasha est à Prague maintenant. Et son film a eu un fort impact en Russie. Il a été vu par beaucoup de monde. Je reçois régulièrement des messages de gens là-bas. »
Comment peuvent-ils voir le film en Russie ?
« Il a été piraté juste après sa projection à Sundance. Il a été mis en ligne sur Internet en Russie. Ce qui est formidable, car je sais qu’il a été largement vu. Et c’est un film qui continue de marquer. Je suis surpris de voir à quel point la réaction en Russie est globalement positive. Même dans les journaux pro-régime qui accusent Pasha d’être un pédophile ou d’avoir trahi les enfants, les commentaires sous les articles sont souvent en majorité positifs. »
« Certains ne veulent même pas entendre parler russe. On comprend. »
Avez-vous ressenti des manifestations de russophobie autour de Pasha, également ici en Tchéquie ?
« Oui, évidemment. On sort ce film dans un climat politique très tendu. La Russie a causé tant de dégâts en Ukraine. C’est difficile pour certains d’accepter qu’un réalisateur russe ait participé au film. Certains ne veulent même pas entendre parler russe. On comprend. C’est compliqué. Mais pour nous, il est important de montrer ce qui se passe en Russie. »
Y aura-t-il une campagne pour les Oscars comme l’a indiqué le coproducteur tchèque ?
« Ce n’est pas ce qui nous motive. Bien sûr, une récompense, c’est bien si ça aide à faire connaître le film. Mais ce qui compte le plus pour Pasha et moi, c’est d’avoir des conversations avec les gens, de toucher le public, surtout la diaspora russe et ceux restés en Russie. Car si un changement doit avoir lieu, il viendra du peuple russe. »
Un accord avec une plateforme de streaming américaine aurait capoté à cause du contexte politique, juste après la rencontre tumultueuse entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, c’est vrai ?
« Je ne suis pas le vendeur du film, donc je ne sais pas exactement. Mais c’est un moment très difficile pour les documentaires politiques. Aux États-Unis, il est devenu très dur de vendre ce genre de films. L’Europe est meilleure, grâce aux diffuseurs publics. Mais les plateformes américaines, les streamers, sont frileux. »
Première collaboration pour vous avec la Tchéquie ?
« Oui, et je suis ravi. J’ai été frappé par le niveau des musiciens. Le chœur d’enfants était incroyable. Le niveau de composition, d’étalonnage… vraiment impressionné. Et la société tchèque qui coproduit le film, Pink, est vraiment super aussi. Il y a un vraiment bon niveau de cinématographie en Tchéquie et je reviendrais travailler ici si j’en avais l’occasion. »
Entretien original en anglais disponible ici : https://english.radio.cz/david-borenstein-mr-nobody-against-putin




