Vladimir Kara-Mourza: « Les lettres aux prisonniers politiques russes peuvent les aider à survivre »
Vladimir Kara-Mourza (ou Kara-Murza) est l'une des principales figures de l'opposition russe au régime de Vladimir Poutine. Emprisonné pendant plus de deux ans, il a fait partie des prisonniers politiques libérés l'année dernière dans le cadre d'un accord entre Moscou et Washington et vit aujourd'hui en exil. Invité de la conférence Globsec qui se déroule en cette fin de semaine à Prague, Vladimir Kara-Mourza a répondu en français aux questions de Radio Prague Int.
Vous étiez ici à Prague il y a quelques mois pour le précédent forum Globsec, le 30 août dernier. C’était à peine un mois après votre libération. Comment voyez-vous l’évolution de la situation depuis cette fin août 2024 ?
« Chez nous, en Russie, la situation devient de pire en pire. Par exemple, si l’on regarde la situation des prisonniers politiques, il y en a aujourd’hui davantage en Russie qu’il n’y en avait dans l’ensemble de l’Union soviétique — donc 15 pays différents — au milieu des années 1980. »
« Aujourd’hui, selon les chiffres des organisations de défense des droits humains, on compte plus de 3 000 prisonniers politiques en Russie. Et de plus en plus de gens, comme vous le savez, sont emprisonnés parce qu’ils ont dénoncé la guerre d’annexion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. C’est la principale raison de l’emprisonnement politique en Russie. »
« Nous faisons tout ce que nous pouvons pour parler de cette situation à tous, car il est très, très important que les prisonniers politiques ne soient pas oubliés. Je connais très bien ce sujet, car j’étais dans cette situation. Il est crucial de savoir que le monde démocratique n’oublie pas les personnes qui ont eu la conscience et le courage de dénoncer cette guerre criminelle menée par le régime de Vladimir Poutine. »
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« Je crois qu’il est fondamental de faire tout ce qui est possible pour garantir que, dans le cadre de n’importe quel cessez-le-feu ou accord en Ukraine, soit incluse une clause sur la libération de tous les otages de cette guerre. Je parle bien sûr des prisonniers de guerre — ce qui est naturel, car prévu par la troisième Convention de Genève. Mais je parle aussi des otages civils ukrainiens : des dizaines de milliers de personnes arrêtées complètement illégalement par les forces russes. Je parle bien sûr des enfants ukrainiens enlevés par ces forces, et également des prisonniers politiques russes emprisonnés pour avoir dénoncé cette guerre. Il est essentiel que toute trêve comporte une clause prévoyant leur libération. »
Le goulag digital
Que peut-on faire d’ici, de Prague ? Que peuvent faire les gens ordinaires ? Je sais que vous avez mentionné avoir reçu beaucoup de lettres lorsque vous étiez vous-même en prison. Peut-on facilement écrire à ces personnes emprisonnées aujourd’hui, à ces prisonniers politiques ?
« Oui, en fait, il existe en Russie un système électronique. Je me souviens d’une jeune femme qui m’a écrit une lettre en prison et qui a qualifié ce système de “goulag digital”. C’est vrai, mais c’est aussi un système très important car il permet aux gens libres d’écrire aux prisonniers politiques. Il y a des ONG russes de défense des droits humains comme Memorial ou OVD-Info qui aident à traduire ces lettres — car elles doivent bien sûr être rédigées en russe. Ces organisations assurent des traductions rapides, leurs sites web sont faciles à trouver, et c’est vraiment l’un des gestes les plus importants. »
« Les lettres écrites aux prisonniers politiques peuvent faire la différence entre survivre ou non. »
« Cela peut sembler anodin, insignifiant même, mais les lettres, en réalité, peuvent faire toute la différence pour une personne en prison — surtout en isolement, comme je l’étais. Ces lettres peuvent faire la différence entre survivre ou non. »
Vous avez passé 11 mois en isolement…
« Oui, au total j’ai été emprisonné 2 ans et 3 mois, dont 11 mois en isolement, à Omsk, en Sibérie occidentale. Et c’est vraiment vital pour quelqu’un dans cette situation de recevoir des lettres du monde libre, de sentir que les prisonniers politiques russes ne sont pas oubliés. C’est quelque chose que tout le monde peut faire. Cela ne prend que quelques minutes, mais cela a une importance immense, et je demande à tous vos auditeurs d’écrire, s’il vous plaît, aux prisonniers politiques en Russie. »
Comment se fait-il que le régime dictatorial russe laisse passer ces lettres ?
« En réalité, beaucoup de lettres ne sont pas transmises, comme je l’ai compris après ma libération. La censure carcérale bloque de nombreuses correspondances. Mais même si les lettres ne sont pas remises aux prisonniers, l’administration pénitentiaire, le directeur de la prison, saura que cette personne est suivie par le monde libre. Et cela peut parfois améliorer, ne serait-ce qu’un peu, ses conditions de détention. Donc, dans tous les cas, il est essentiel d’écrire. »
Orban, Fico, Rassemblement national ou La France Insoumise : les relais de la propagande du Kremlin
Comment expliquez-vous que plusieurs pays d’Europe centrale commencent à faire obstacle aux sanctions contre la Russie ? Je parle bien sûr de la Slovaquie de Robert Fico, et de la Hongrie de Viktor Orban. Est-ce uniquement l’influence russe sur ces régimes qui explique cette orientation ?
« On sait très bien que M. Orban et M. Fico sont les meilleurs amis de Vladimir Poutine dans l’Union européenne. Il y a aussi un très grand ami de Vladimir Poutine qui est actuellement à la Maison Blanche : Donald Trump. Lui aussi a allégé les sanctions. Il a invité Vladimir Poutine à rejoindre le G8. Il a voté à l’ONU contre l’Ukraine lors de l’adoption d’une résolution. Malheureusement, la dictature de Poutine a des alliés dans le monde occidental. »
« Et il ne s’agit pas uniquement des gouvernements des États-Unis, de la Slovaquie ou de la Hongrie, mais aussi de nombreux partis politiques dans les démocraties occidentales : par exemple le Rassemblement national et La France insoumise en France — à l’extrême droite et à l’extrême gauche. Ou encore un candidat en Roumanie, lors de la récente élection, qui a failli gagner. Heureusement, il a échoué, mais il a obtenu un nombre considérable de voix. L’extrême droite et l’extrême gauche en Allemagne aussi. Il y a donc beaucoup de partis dans les démocraties qui, en pratique, sont les alliés et les relais du message de Vladimir Poutine, c’est-à-dire de la propagande du Kremlin. Et il est crucial de prêter attention à ces forces politiques, car, comme on l’a vu, elles peuvent parfois accéder au pouvoir. »
Comment expliquez-vous que la Tchéquie résiste à ces tendances et soit même en pointe dans le soutien à l’Ukraine et la critique du Kremlin ?
« C’est une excellente chose. J’ai écouté ici, à la conférence Globsec, le président tchèque Petr Pavel, ainsi que le Premier ministre Petr Fiala. Tous deux ont adopté une position forte : un soutien clair à l’Ukraine et une opposition de principe à la dictature de Vladimir Poutine. Et pour moi, c’est capital. Aujourd’hui, comme les États-Unis d’Amérique ne peuvent plus être considérés comme le chef du monde libre — ce n’est évidemment plus possible avec M. Trump —, il est très important que l’Europe assume ce rôle de leader du monde libre, et qu’elle adopte une position ferme et unie face au régime autocratique et agressif de Poutine. »
Les pays d’Europe centrale étaient, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, relativement unis sur les questions de politique étrangère. Le groupe de Visegrad a littéralement explosé sur cette question. Cela peut-il avoir des conséquences durables sur l’unité régionale ?
« Il est très important que l’Europe assume ce rôle de leader du monde libre, et qu’elle adopte une position ferme et unie face au régime autocratique et agressif de Poutine. »
« En réalité, on voyait déjà avec M. Orban, même avant la guerre à grande échelle, qu’il cherchait à se rapprocher de M. Poutine. Après le déclenchement de cette guerre, la situation est devenue plus évidente, mais on le savait déjà auparavant. »
« Je pense qu’il est crucial que les forces démocratiques des pays de l’Union européenne — qu’elles soient de gauche ou de droite — restent unies, fortes, et qu’elles continuent à s’exprimer, à dénoncer les situations où d’autres reprennent les discours du régime autocratique de Poutine. »
Penser la réconciliation entre Ukrainiens et Russes après Poutine, « comme l'ont fait Français et Allemands »
Vous avez récemment mentionné que la dissidence russe était en contact avec le pouvoir ukrainien. Les pays comme la Tchéquie, ou l’Union européenne en général, peuvent-ils jouer un rôle de liaison, ou cela n’est-il pas nécessaire ?
« En fait, nous dialoguons directement, sans intermédiaire. J’ai de nombreux amis dans le monde politique ukrainien, et c’est essentiel. Il faut se rappeler que la Russie, ce n’est pas seulement le régime de Vladimir Poutine. Il y a beaucoup de Russes opposés à cette guerre et à ce régime. »
« Il est très important de maintenir ce dialogue entre les Russes opposés à la guerre et les Ukrainiens, car nous serons toujours voisins — c’est un fait géographique. Et après cette guerre atroce, après la fin du régime de Poutine, il faudra reconstruire nos relations. Comme l’ont fait les Français et les Allemands après la Deuxième Guerre mondiale. C’est difficile, ce sera long, mais c’est possible. Il est donc crucial de maintenir, dès maintenant, ce dialogue entre Ukrainiens et démocrates russes, pour garder ces ponts, ces liens. Cela pourra faciliter, ou du moins rendre un peu moins difficile, la réconciliation après Poutine. »
Le démantèlement des médias publics américains applaudi par le Kremlin et ses thuriféraires
Il faut rappeler qu’en même temps que vous, une collègue de Radio Free Europe, Alsu Kurmasheva, a également été libérée, et elle est ici aujourd’hui avec nous à la conférence. Les régimes en place actuellement aux États-Unis, en Slovaquie ou en Hongrie s’attaquent prioritairement aux médias. Ici même, à côté de nous, se trouve Radio Free Europe, basée à Prague depuis 30 ans. Cela vous étonne-t-il que ce soit l’une de leurs premières cibles ?
« Non, cela ne m’étonne pas. À mon avis, M. Trump ressemble beaucoup à M. Poutine. Je crois qu’ils partagent la même mentalité, le même profil psychologique. Je pense que Trump aimerait être un dictateur, sans parlement, sans élections, sans médias indépendants — comme en Russie. Et tout ce que fait Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche aide réellement Vladimir Poutine. »
« Ce que fait l’administration américaine actuelle vis-à-vis de la Russie, vis-à-vis du régime de Vladimir Poutine, est véritablement honteux. »
« Lorsque Trump a démantelé les médias publics américains — Voice of America, Radio Free Europe, etc. — Margarita Simonyan, la directrice de Russia Today, chaîne de propagande du Kremlin, est apparue à la télévision russe et a déclaré que c’était une décision formidable prise par Donald Trump. Elle a dit que, pendant des dizaines d’années, ils ne pouvaient rien faire contre ces médias, mais que désormais, les Américains les avaient détruits eux-mêmes. »
« Je trouve que tout ce que fait l’administration américaine actuelle vis-à-vis de la Russie, vis-à-vis du régime de Vladimir Poutine, est véritablement honteux. C’est le seul mot que je trouve. »
Vous avez dit que votre libération était un miracle. Vous ne pensiez pas sortir vivant de cette prison, de cet isolement. Vous êtes un homme libre, vous le revendiquez. Et je suppose que vous n’avez pas peur — ou vous arrive-t-il encore parfois d’avoir peur ?
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« Je crois que les hommes et femmes politiques d’opposition dans les régimes autocratiques n’ont pas le droit d’avoir peur. J’essaie de ne pas y penser, car si l’on y pense constamment, on devient paranoïaque. Et il y a trop de travail pour se permettre cela. Je sais que ce que je fais est juste. Je sais que la Russie se portera mieux en tant que pays normal, pacifique, démocratique et européen. C’est le but de tout mon travail, de toute ma vie. Et je vais continuer, envers et contre tout. »
La conférence Globsec s'est déroulée ces jeudi et vendredi à Prague. C'est la deuxième fois que ce forum est organisé dans la capitale tchèque, les organisateurs ayant fait le choix de quitter la Slovaquie après le retour au pouvoir de Robert Fico.








