« On ne peut pas courir avec de l’argent dans les poches »

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Jusqu’au 25 juillet, la compagnie Théâtre Nuit propose dans le cadre du festival Off d’Avignon, une adaptation pour les planches du roman Courir de Jean Echenoz. Courir, c’est la vision romancée de la vie du célèbre athlète tchèque Emil Zátopek, resté dans les annales sportives comme la « locomotive tchécoslovaque ». C’est Jean-Luc Annaix qui a adapté le roman pour le théâtre. Au micro de Radio Prague, il est revenu sur l’envie de s’atteler à la tâche :

Jean-Luc Annaix,  photo: YouTube
« J’ai tout simplement lu le livre et je suis tombé sous le charme. Pourquoi ? Je connaissais un peu le parcours d’Emil Zátopek mais je ne connaissais pas sa vie, ses origines, son statut d’athlète d’Etat, qu’au moment du Printemps de Prague, il avait pris la parole publiquement et pris position. J’ai découvert un sportif de haut niveau, mais avant tout un homme, dans un livre magnifiquement écrit. Je pense que c’est les deux, la vie d’Emil et ce livre magnifique, qui m’ont tout de suite donné envie de le transposer à la scène de sorte que le maximum de gens l’entende ensemble. »

Il y a donc eu ensuite un travail d’adaptation pour la scène. Il y a sur les planches, un comédien et un musicien. Comment fonctionne ce duo ?

« La musique me paraissait un élément très important. Et je crois que c’est à cause de ce choix d’injecter de la musique, en direct, dans le spectacle, c’est cela qui a déterminé Jean Echenoz à m’accorder les droits d’auteur. Il a été très séduit par l’idée de faire appel à la clarinette basse pour restituer le souffle du coureur de fond mais aussi le le souffle de la grande histoire. La musique est très importante : elle rythme le spectacle mais elle est aussi par moments Emil, sa façon de courir. Il y a un morceau assez drôle qui reprend la façon un peu atypique de courir d’Emil Zátopek. »

On dit qu’il faisait des grimaces quand il courait… Il avait vraiment une manière à lui de courir.

« Oui, une manière tout-à-fait originale, qui lui a porté chance d’ailleurs, mais pas du tout orthodoxe. Puis, il y a donc le comédien qui ne se contente pas de lire ou de reprendre le texte, il l’incarne. J’ai eu l’idée de le faire changer de personnages. A un moment donné, le comédien joue un employé de chez Baťa qui a connu Emil, un peu plus tard, il joue un militaire qui a cotoyé Emil quand il était dans l’armée, il joue aussi un journaliste qui va l’interviewer. J’ai fait en sorte que ça devienne théâtral. »

Quelles ont été les réactions des publics qui ont pu voir cette adaptation ? Les gens connaissent-ils encore Emil Zátopek aujourd’hui ?

« Oui, tout le monde connaît Zátopek. Moins les jeunes. Ceci dit, on a eu l’occasion de jouer le spectacle devant des jeunes et s’ils ne connaissent pas Zátopek, je peux vous dire qu’ils sont fascinés par le personnage grâce au spectacle. Finalement, c’est très riche cette affaire-là. Il y a Emil, ses origines, le climat politique en Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague qui est resté dans toutes les mémoires, Jan Palach. Je peux vous dire que ça a une très grande résonnance. »

La vie d’Emil Zátopek a été romancée par Jean Echenoz. Mais la vie de Zátopek était déjà un roman en soi. Que retenez-vous personnellement de sa vie et de son parcours ?

Emil Zátopek,  photo: Roger Rössing,  Deutsche Fotothek,  CC BY-SA 3.0 DE
« Ce qui m’a beaucoup ému, car ce personnage me touche énormément, c’est que c’était quelqu’un de très simple, très curieux des autres cultures. C’est quelqu’un qui n’était pas allé à l’école et il s’est mis à apprendre des langues ! J’ai entendu quelques inteviews de Zátopek en français et il se débrouille très bien ! Il est très curieux des cultures étrangères. Et puis il a une résistance au quotidien : il croit en lui, il ouvre la bouche à bon escient même s’il n’a pas beaucoup critiqué le régime en place. Il l’a fait une fois, il l’a payé très cher, en 1968, puisqu’il s’est retrouvé dans les mines d’uranium de Jáchymov. C’est un individu qui nous ressemble et qui est en même temps extraordinaire. Il a gardé sa simplicité toute sa vie et moi, ça m’émeut. Il n’a jamais voulu en remontrer aux autres. Un jour, il a fait une déclaration, il a dit : ‘On ne peut pas courir avec de l’argent dans les poches’. »

J’allais vous le dire, on est loin du monde sportif d’aujourd’hui…

« Oui… Alors il y a le sport féminin qui nous fait plaisir aujourd’hui parce qu’il est moins abîmé par l’argent et par la starisation. Mais ce qu’a dit Zátopek, c’est très fort ! C’est un homme remarquable, voilà… »