Née à Prague et rescapée de la Shoah, Dita Kraus, la « bibliothécaire d’Auschwitz », est morte
Une des dernières survivantes de la Shoah, Dita Kraus (Krausová), est morte le 18 octobre à l’âge de 96 ans à Jérusalem. Son destin, elle l’avait raconté dans son autobiographie Une vie mise de côté, dont s’est plus tard inspiré l’écrivain espagnol Antonio González dans son roman La Bibliothécaire d’Auschwitz.
Sur la photo noir et blanc, c’est une jeune fille de 13 ans dont le regard à la fois doux mais déterminé est tourné vers le haut, comme dans l’attente d’une vie à venir. Seule l’étoile jaune cousue sur sa veste en tweed vient contredire l’idée même de cette possibilité d’un avenir. Et pourtant, Dita Krausová, née Edith Polach (Polachová), a eu cette vie et cet avenir. Née dans une famille juive pragoise, fille d’un avocat, elle et sa famille sont très rapidement touchés par les lois raciales nazies mises en place après la création du Protectorat de Bohême-Moravie.
Exclue de l’école, la jeune Dita peut toutefois encore fréquenter les activités scolaires organisées par la communauté juive de Prague ou sportives sur la colline de Hagibor. C’est là que dans l’entre-deux-guerres étaient organisés des Jeux juifs, de type olympique, les Maccabiades, c’est aussi là que jusqu’à sa déportation au ghetto de Theresiendstadt en décembre 1941, un jeune homme du nom de Fredy Hirsch, professeur de gymnastique, organise des activités sportives pour les enfants et adolescents juifs de Prague ostracisés de la société tchèque sous occupation. Il n’est pas clair si Dita le croise à l’époque déjà, mais elle va le retrouver plus tard dans un contexte bien plus terrifiant.
En 1942, toute la famille Polach est déportée au ghetto de Theresiendstadt, à une heure et quelque de route au nord de Prague : les conditions de vie y sont déplorables, mais elle est impliquée dans la vie culturelle du camp et fait partie des enfants qui participent à la création de l’opéra Brundibár. Déportée le 18 décembre 1943 à Auschwitz, elle est placée dans le « bloc de enfants » dont une des personnes centrales est justement Fredy Hirsch. C’est lui qui lui confie la responsabilité de plusieurs livres, lui donnant ce rôle de « bibliothécaire » raconté dans le roman d’Antonio González, des ouvrages qui servaient aussi bien aux éducateurs qu’aux enfants, qui étaient empruntés ou utilisés pour jouer à divers jeux. L’historienne tchèque Anna Hájková nous avait parlé en 2023 du rôle de Fredy Hirsch :
« Ce n’était pas un intellectuel qui réfléchissait et analysait tout. C’était par contre un homme passionné, mû par la volonté. Il était extrêmement engagé comme éducateur pour la jeunesse et il faisait les choses vraiment bien. Evidemment il n’était pas le seul. Malgré le contexte, les enfants de Terezín ont été les mieux lotis : pas seulement en termes de nourriture, d’éducation, d’hygiène, mais aussi en termes de loisirs. Il y a beaucoup d’enfants de Terezín qui évoquent paradoxalement de bons souvenirs de cette période : c’est en grande partie dû à des gens comme Fredy Hirsch. Cela a a pu se dérouler à Auschwitz, grâce au sacrifice de nombreuses personnes et parce que la communauté du camp a décidé de s’investir totalement pour les enfants. »
Invitée en 2020 par la Télévision tchèque pour un entretien exceptionnel, Dita Krausová s’était souvenue du rôle fondamental de ces adultes qui ont pris soin des enfants dans ce contexte où l’espoir n’existait plus.
« C’était ce qu’on appelle en hébreu des ‘madrichim’, des éducateurs, des guides. Ils travaillaient avec les enfants dans le bloc qui leur était réservé. Ils s’occupaient d’eux et faisaient tout pour que les enfants ne pensent pas à leur mort. Car nous savions tous… Le 7 mars (1944, ndlr) le dernier convoi en provenance du ghetto avait été envoyé dans les chambres à gaz et nous savions avec certitude que nous étions les suivants, que ce serait notre tour en juin. Or ces éducateurs et éducatrices, âgés d’à peine 18 ou 20 ans le plus souvent, s’occupaient des enfants, jouaient avec eux. Ils devaient avoir peur de leur propre mort pourtant, mais le fait qu’ils l’aient surmontée pour ces enfants, c’est à mes yeux la preuve d’un immense héroïsme. »
La liquidation d’une partie du « camp familial » d’Auschwitz a en effet eu lieu dans la nuit du 8 au 9 mars 1944. Elle a coûté la vie aux prisonniers de Theresiendstadt qui avaient été déportés ici par un premier convoi en septembre 1943. Le deuxième convoi de Theresiendstadt, arrivé en décembre 1943, dont faisaient partie les Polach, a connu le même sort. Mais avant sa liquidation, une « sélection » était opérée par les nazis, et nommément par le médecin SS Josef Mengele. Dita et sa mère sont, elles, choisies pour travailler pour le Reich et envoyées dans un camp à Hambourg, puis à Bergen-Belsen où elles contractent toutes deux le typhus. Dita survit, mais pas sa mère, qui meurt le 29 juin 1945 peu après la Libération.
C’est une jeune fille de 16 ans orpheline qui rentre à Prague pendant l’été où elle retrouve quelques proches parents ainsi qu’Otto (Ota) Kraus, un autre déporté pragois avec qui elle se marie en 1947. Dita, Otto et leur fils nouveau né quittent la Tchécoslovaquie, avec d’autres rescapés de la Shoah, en 1949, pour s’installer en Israël où le couple a enseigné pendant trente ans au village de Hadassim.
En 2023, Dita Krausová avait été invitée par le Sénat tchèque à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste : rappelant que petite, elle n’avait même pas idée du fait qu’elle ait été juive, elle avait conclu son discours par des paroles sous forme de testament :
« Enfant, je n’avais jamais réfléchi à la raison pour laquelle les Juifs sont persécutés. Mais pourquoi les Juifs sont-ils tant détestés ? Je ne vois pas de différence fondamentale entre nous et les autres peuples. Il y a des Juifs riches et des Juifs pauvres. Des Juifs honnêtes et des Juifs antipathiques. Des Juifs doués et des Juifs stupides : je le sais bien, j’ai été enseignante. Je raconte souvent à des jeunes gens ‘mon’ holocauste. Ils m’écoutent attentivement et finissent souvent par me demander : ‘Quel est votre message ?’Et je leur réponds : ‘Quand vous aurez des enfants, élevez-les sans haine. Ne leur dites pas qu’ils ne doivent pas jouer avec ce petit garçon parce qu’il est noir, ou avec cette petite fille parce qu’elle a les yeux bridés’. La haine ne mène à rien, elle n’apporte que malheur et guerres. »






