Jan Werich, l’œuvre littéraire d’un immense comédien

Jan Werich, la photo de l’exposition à la Villa Werich

120 ans se sont écoulés, le 6 février dernier, depuis la naissance de Jan Werich (1905-1980), qui a été l’une des personnalités les plus marquantes de la scène culturelle tchèque du XXe siècle. Avec son ami Jiří Voskovec, le comédien et dramaturge a fondé le célèbre Théâtre libéré, et au théâtre comme au cinéma, il est pendant longtemps resté un des artistes les plus populaires en Tchécoslovaquie. Ses performances sur les planches et à l’écran ont toutefois quelque peu éclipsé l’activité littéraire d’un homme qui était aussi un écrivain accompli et original.

Le talent pour faire rire

'Le Boulanger de l'empereur/L'Empereur du boulanger' | Photo: Československý státní film

Le nom de Jan Werich fait ressurgir dans nos esprits la pléiade de personnages qu’il a incarnés au théâtre et au cinéma. C’est ainsi qu’on le revoit comme clown dans le duo burlesque qu’il formait avec Jiří Voskovec au Théâtre libéré, mais aussi dans le costume de l’empereur Rodolphe II dans les films ‘L’Empereur du boulanger’ et ‘Le boulanger de l’empereur’, ou encore comme le protagoniste du conte de fées porté à l’écran sous le titre ‘Il était une fois un roi’.

Autant de rôles et de films qui continuent de nous faire rire et qui, chaque année, encore et encore, font partie des programmes proposées par les chaînes de télévision tchèques. Toute sa carrière durant, Jan Werich a déployé un immense talent pour faire rire les gens. Et ce, bien que sa vie, avec nombre d’épreuves pénibles, n’a pas été un long fleuve tranquille.

Jiří Voskovec et Jan Werich au Théâtre libéré | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

Un duo de clowns

Jiří Voskovec et Jan Werich au Théâtre libéré | Photo: Pražský illustrovaný zpravodaj: společenský nepolitický týdeník. Praha,  Melantrich,  12. 5. 1938/Wikimedia Commons,  public domain

Fils unique de parents divorcés, le petit Jan se sent seul et ne connaît pas une enfance idyllique. Il trouve finalement un grand ami en la personne de Jiří Voskovec qui, par la suite, deviendra comme son alter ego et avec lequel il formera un duo artistique inséparable. Ensemble, les deux amis écrivent des comédies satiriques et fondent le Théâtre libéré qui, très vite, devient la scène tchèque la plus populaire de l’entre-deux-guerres. Dans un entretien pour la Radio tchèque, Jan Werich a expliqué :

« Je pense que le Théâtre libéré était un produit de la période d’apaisement qui a régné entre les deux guerres mondiales. Le Théâtre libéré a été créé spontanément et a refermér ses portes avant l’arrivée d’Hitler. Le Théâtre libéré, ce n’est pas seulement moi ; c’est Jiří Voskovec, Jaroslav Ježek et moi, et aussi Jindřich Honzl et beaucoup d’autres encore. »

Le dramaturge français Marcel Achard à Prague au Théâtre Libéré lors de la 50ème reprise de la pièce 'César',  le directeur du Théâtre national K. H. Hilar,  J. Voskovec,  M. Achard,  J. Werich,  J. Honzl,  J. Ježek et le dramaturge E. Konrád | Photo: Světozor,  1932/Bibliothèque de Moravie/Wikimedia Commons,  public domain

Les années d’émigration

Jiří Voskovec et Jan Werich aux États-Unis,  1941 | Photo: Institut umění - Divadelní ústav

Dans leurs spectacles, où l’improvisation joue un rôle important, Voskovec et Werich font rire le public tout en fustigeant sans merci les maux de la société, les injustices sociales, les tendances autoritaires qui envahissent l’Europe, et notamment le nazisme. Pour échapper à Hitler, les deux artistes sont finalement contraints d’émigrer et s’installent alors aux États-Unis, où ils resteront pendant six ans. Un départ qui a été un tournant pénible dans leur vie et dans leur carrière, selon Jan Werich :

« Vous savez, la pire des choses que l’on puisse faire quand on est comédien, est d’émigrer dans un pays dont on ne connaît pas la langue. Au début, c’était très difficile. Mais il nous a fallu apprendre l’anglais, et nous l’avons appris ! »

En Amérique, alors que la Deuxième Guerre mondiale fait rage, Voskovec et Werich ne cessent de réagir à l’évolution de la situation dans leur pays d’origine, et ce, dans les émissions de la station de radio Voice of America et par les moyens qui leur sont restés propres : le rire et la satire.

Jan Werich et Jiří Voskovec | Photo: APF ČRo

Face à un nouveau totalitarisme

Revenus après la guerre en Tchécoslovaquie libérée, les deux artistes se heurtent à un nouveau totalitarisme. Le régime communiste rend impossible toute satire politique et bien que longtemps considéré comme inséparable, le duo finit par se séparer. Jiří Voskovec s’installe alors définitivement aux États-Unis tandis que Jan Werich reste, lui, en Tchécoslovaquie.

'Fimfárum' | Photo: Albatros

La suite de sa vie et de sa carrière sera profondément marquée par les démêlés avec les autorités et les censeurs communistes, ce qui le poussera à exprimer ses ressentiments et son vécu dans les contes de fées. C’est ainsi qu’en 1960, il publie le recueil de contes intitulé ‘Fimfárum’ qui devient rapidement très populaire parmi les enfants tchèques et leurs parents. Par la suite, il écrira d’autres contes et textes dont beaucoup ne seront pas publiés de son vivant. Ce n’est que trente ans après la mort de Jan Werich que l’éditeur Ondřej Müller se met à la recherche de ces textes oubliés :

« Je me suis rendu aux sources au Musée de la littérature, où se trouve tout l’héritage littéraire de Jan Werich. J’ai donc eu le choix. Cela a été un grand plaisir de pouvoir toucher les pages écrites à la machine par Jan Werich. Et c’est avec ces textes originaux que j’ai finalement composé un livre de contes. »

'Deodeuši' | Photo: Radio Prague Int.

Composé, donc, par Ondřej Müller et publié aux éditions Albatros, le recueil de contes est intitulé ‘Deoduši’, un titre que l’on peut traduire librement comme ‘C’est de l’âme qu’il s’agit’. L’ouvrage occupe une place particulière dans l’œuvre littéraire de Jan Werich. Dans ces contes et fables où les animaux incarnent souvent la sottise et les vices humains, l’auteur tend un miroir à la société de son temps. Et bien des années plus tard, Ondřej Müller estime que ces récits ont encore beaucoup à dire aux lecteurs contemporains :

Ondřej Müller | Photo: Albatros

« Même si cela est compliqué aujourd’hui, cela vaudrait certainement la peine de redécouvrir Jan Werich-écrivain. Ses contes et ses textes à la fois pour enfants et adultes sont méditatifs et nostalgiques. Bien sûr, on y trouve beaucoup d’humour, mais c’est un humour discret, de peu de larmes, et c’est là quelque chose qui n’est pas très demandé actuellement. Il serait formidable qu’un éditeur ait suffisamment de courage pour publier les œuvres de Jan Werich, car ses récits servent souvent d’avertissement. Parmi ses textes, on trouve, par exemple, une fable sur ce que nous appelons aujourd’hui l’intelligence artificielle, un problème, donc, très actuel. Et ce n’est pas rien quand un écrivain réussit encore, tant d’années après, à bouleverser son lecteur. »

'Deodeuši' | Photo repro: Jan Werich,  'Deoduši,  Dospělé pohádky'/Albatros

Les récits drôlement allégoriques

'Deodeuši' | Photo repro: Jan Werich,  'Deoduši,  Dospělé pohádky'/Albatros

Dans ses contes, Jan Werich se moque de l’égoïsme, de l’absurdité du comportement de ses contemporains, de leur cruauté, de leur lâcheté, de leur sournoiserie et de leurs illusions dangereuses. Un art de se moquer accompagné d’un humour irrésistible mais aussi teinté d’amertume. Souvent, il s’agit d’humour noir. Le lecteur ressent que, par ces récits drôles et allégoriques, un esprit libre se révolte contre l’oppression, contre les idéologies aberrantes et la censure. Ondřej Müller ajoute à ce sujet :

L’exposition à la Villa Werich | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Je pense que Voskovec manquait beaucoup à Jan Werich. Dans les archives du Musée de la littérature, j’ai pu lire aussi les lettres ou des copies des lettres que Werich a envoyées à Voskovec aux États-Unis, et leur lecture suscite une impression triste et nostalgique parce que Jan Werich y évoque la période de leur collaboration artistique au Théâtre libéré. Malgré cette nostalgie, il a finalement décidé de continuer seul dans les conditions difficiles de la Tchécoslovaquie socialiste. »

Jiří Voskovec et Jan Werich à Vienne,  1974 | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

Le rire revigorant

L’exposition 'Fimfárum de Jan Werich' au château de Chvaly | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

À l’occasion du 120e anniversaire de la naissance de Jan Werich, il faut donc rappeler que ce comédien, dramaturge, scénariste, chanteur et penseur original était aussi un conteur incomparable. Les contes réunis dans les recueils ‘Fimfárum’ et ‘Deoduši’ montrent qu’il était aussi un amoureux de la langue tchèque ; une langue qu’il a enrichie de nombreux néologismes et qui était chez lui un moyen d’expression tantôt vigoureux et cru, tantôt souple et tendre. La popularité des contes du recueil ‘Fimfárum’ ne s’est pas démentie. Tous ou presque ont été portés à l’écran, et ce sont précisément ces contes et leurs adaptations au cinéma qui sont actuellement présentés dans le cadre d’une exposition au château de Chvaly (Chvalský zámek) à Prague.

L’exposition 'Fimfárum de Jan Werich' au château de Chvaly | Photo: Václav Richter,  Radio Prague Int.

120 ans après sa naissance, Jan Werich continue donc de nous enrichir par son imagination et de nous faire rire avec son humour très personnel. Il continue de réaliser son crédo, qu’il avait exprimé par ces paroles :

« J’aimerais jouer au théâtre et faire rire les gens, parce que je crois que faire rire les gens est aussi important que de les guérir. Je pense qu’un bon comédien, un acteur qui joue la comédie, est aussi important qu’un bon médecin. »

Auteur: Václav Richter
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