Face à une majorité de Tchèques contre l’adoption de l’euro, la question de la « volonté politique »
Une nouvelle étude réalisée pour le site de la Radio tchèque montre que 72 % des Tchèques sont contre l’adoption de l’euro. Une tendance relativement inchangée depuis qu’une bonne partie des pays de l’Union européenne fonctionne avec l’euro et un rejet que chaque gouvernement au pouvoir n’a pas particulièrement cherché à infléchir.
Rares sont les voyageurs venus de la zone euro qui ne s’étonnent pas, en arrivant à Prague pour des vacances, que la Tchéquie n’ait toujours pas la monnaie commune européenne. Sur les dix pays qui ont rejoint l’Union européenne en 2004, seuls trois n’ont pas encore adopté l’euro : la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie. Même la petite Slovaquie voisine a abandonné sa couronne le 1er janvier 2009 pour passer à l’euro.
La dernière étude réalisée par l’agence NMS Market Research pour le site iRozhlas.cz montre que ce n’est pas seulement une question de mauvaise volonté politique, chaque gouvernement renvoyant aux calendes grecques une éventuelle adhésion à la monnaie unique : les citoyens tchèques eux-mêmes campent sur leurs positions, avec seulement un quart des personnes interrogées se disant favorables à l’adoption de l’euro, contre 72 % s’exprimant contre. Ce scepticisme vis-à-vis de la monnaie unique fonctionne un peu comme des vases communicants, les autorités se renvoyant la patate chaude que serait une campagne de promotion pour accompagner l’entrée dans la zone euro.
Parmi les électeurs de chaque parti, seuls ceux qui votent pour le Parti pirate en sont les plus fervents partisans (65 %), mais le reste des électeurs des autres partis d’opposition sont contre. Quant aux électeurs des partis de la coalition au pouvoir SPOLU (48 %) et les Maires et Indépendants (STAN – 52 %), ils sont divisés sur la question. Et la plupart des opposants à l’euro soulignent que leur choix électoral sera influencé par le positionnement des partis en la matière.
Le 1er janvier 2024, le président tchèque Petr Pavel avait pourtant lancé un pavé dans la mare en se prononçant clairement en faveur d’une entrée dans la zone euro dans son discours de Nouvel an. Et pour cause, le traité d’Athènes, qui avait consacré l’adhésion de la Tchéquie à l’UE en 2003, la contraint à rejoindre l’Union économique et monétaire. Mais à ce jour, aucune date butoir n’a jamais été fixée par Prague.
La lutte peu efficace de la Banque nationale tchèque contre l’inflation galopante en 2022 et 2023 n’a pas peu contribué à raviver les discussions, sans, manifestement, faire bouger les lignes dans l’opinion publique. Pourtant, en temps de crises qui peuvent avoir un impact spéculatif important sur la couronne tchèque, l’euro est une « valeur refuge » selon l’économiste Lubor Lacina, qui dès 2007 avait préparé une analyse sur les possibilités d’adoption de l’euro. Tous les pays européens ont été confrontés à des hausses de prix notables pendant l’inflation liée au déclenchement de la guerre en Ukraine, mais la Tchéquie a fait partie des Etats les plus impactés.
« Regardons l’exemple de la Slovaquie qui est le pays avec lequel il est le plus simple de se comparer en raison d’une structure économique similaire à la nôtre : pendant la crise, les Slovaques n’avaient pas une inflation plus faible que la nôtre, elle était assez similaire, mais ils ont eu cet avantage que les entreprises slovaques obtenaient des taux d’intérêt inférieurs aux nôtres, grâce à la Banque centrale européenne. Je suis très sceptique sur le fait qu’une petite économie comme celle de la Tchéquie puisse, à long terme, mener une politique monétaire autonome et fixer ses propres taux d’intérêts indépendamment des taux d’intérêts de la zone euro. »
A la fin de l’année dernière, une analyse du Conseil économique national du gouvernement (NERV) a relancé le débat, réfutant notamment le mythe de l’augmentation des prix suite à l’adoption de l’euro. Un mythe tenace, malgré l’exemple de la Slovaquie voisine où un tel scénario catastrophe ne s’est pas produit, et où d’après différents sondages, il ressort qu’une majorité de Slovaques n’aspirent pas à un retour à la couronne. Une autre chose a également contribué à l’époque à faire passer la pilule, selon l’ancienne gouverneure adjointe de la Banque centrale slovaque, Elena Kohútiková :
« La Banque centrale slovaque a joué un rôle fondamental à cet égard. En outre, nous avions un chargé gouvernemental pour l’adoption de l’euro qui a beaucoup communiqué, tout comme des banques commerciales. Il y a eu une communication intense pour tenter de répondre à toutes les craintes de la population liées à la monnaie unique. »
Une question de volonté politique
En Tchéquie, rien de tout cela, pas de coordinateur pour l’adoption de l’euro actuellement (il y en a pourtant eu par le passé), et l’un des principaux partisans de l’adoption de l’euro au sein du gouvernement, le ministre chargé des Affaires européennes, Martin Dvořák, n’a pour mandat que des discussions informelles à Bruxelles sur les conditions d’entrée dans le mécanisme de taux de change européen, dit MCE II, afin de pré-préparer le terrain pour la prochaine législature qui, théoriquement, pourrait s’emparer du sujet de manière plus concrète. Après tout, comme le rappelait récemment le chef du gouvernement Petr Fiala (ODS), la Tchéquie remplit actuellement tous les critères d’adhésion à l’euro, la décision n’étant donc guère qu’une question de volonté politique.
Toutefois, rien n’est moins sûr concernant le prochain gouvernement qui, suite aux élections législatives de septembre prochain, pourrait rebasculer de l’autre côté de l’échiquier politique, en faveur du mouvement ANO de l’ancien Premier ministre et hommes d’affaires Andrej Babiš. Or le gros de son électorat (86 %) est contre l’adoption de l’euro et 75 % de ses sympathisants considère ce thème comme déterminant lors du passage dans l’isoloir.
Pour l’économiste Lubor Lacina, adopter l’euro ne serait pas tant un avantage en termes d’export, l’économie de la Tchéquie étant inextricablement liée à l’Union européenne et la zone euro depuis 2004, mais plutôt en termes d’attractivité pour les investisseurs étrangers :
« Quand on regarde comment les investisseurs choisissent les lieux qui les intéressent, il suffit de regarder la Slovaquie voisine qui a adopté l’euro en 2009 : la plupart des grands investissements automobiles, comme Jaguar par exemple, ont été faits en Slovaquie justement. L’argument principal des investisseurs était que c’était plus facile dans un pays ayant la monnaie unique. »
La Tchéquie n’est certes pas dans la zone euro, mais elle a un pied dedans malgré tout, avec un volume des transactions financières en euros en constante augmentation. Comme le souligne le ministre en charge des Affaires européennes, Martin Dvořák, la marche de la Tchéquie vers l’euro est inéluctable, et le « grand défi » de l’opposition d’une majorité des citoyens tchèque face à l’entrée du pays dans le système de la monnaie unique est avant tout de l’ordre du « courage politique ».




