« La majorité des Tchèques ne se soucient pas de l’euro, mais si le gouvernement le voulait... »

Tandis que la Bulgarie rejoindra la zone euro et en deviendra le vingt-et-unième membre à compter du 1er janvier prochain, l’horizon temporel pour ce qui est de l’adoption de la monnaie unique européenne reste toujours très flou en Tchéquie. Vice-ministre en charge des affaires européennes, et spécialiste de la question, Pavlína Žáková explique, au micro de Radio Prague International, les raisons de ces hésitations tchèques.

Les autorités européennes ont récemment donné leur feu vert pour que la Bulgarie adhère à la zone euro. Quelle est votre réaction à cette annonce en tant qu’experte dans un pays, la Tchéquie, qui fait partie de la minorité des États membres de l’UE à ne pas utiliser la monnaie commune ?

Pavlína Žáková | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

« Cela montre que l’euro reste un projet très attractif. Effectivement, en janvier prochain, vingt-et-un pays feront partie de la zone euro ; seuls six pays de l’UE, dont la République tchèque, en resteront à l’écart. L’euro est un projet attrayant non seulement pour les pays de l’UE, mais aussi pour certains en dehors, comme le montre la volonté de l’Islande qui, dans le contexte des récents événements géopolitiques et de l'augmentation des tensions géopolitiques, a également manifesté un regain d'intérêt. »

« L’euro est un projet qui a du sens pour la plupart des pays membres, et il était très intéressant d’analyser l’Eurobaromètre en mai dernier, qui montre que, tant au sein de l’UE que de la zone euro, le soutien à l’euro est le plus important de l’histoire. 83% des habitants des pays de la zone euro et 74 % dans l’ensemble de l’UE y sont favorables. Cela montre que l’euro est un projet qui a du succès dans les pays qui l’utilisent et qui savent comment il fonctionne, et qu’il est devenu quelque chose de populaire. »

Bien que la Bulgarie, qui reste le pays le plus pauvre de l’UE, remplisse tous les critères économiques et légaux pour pouvoir adopter l'euro, on s’aperçoit néanmoins que pas même là-bas, cette perspective ne fait l’unanimité au sein de la population. Le scepticisme et l’opposition y sont même très importants. Puisque, en Tchéquie, si l’on s’en tient à de récents propos du ministre des Finances, une adoption ne sera pas envisageable tant que le projet ne bénéficiera pas du soutien de la majorité de la population, tout cela signifie-t-il que c’est là d’abord une question de volonté politique ?

« L’euro est un projet à la fois politique et économique. Dans le cas de la Bulgarie, il s'agit d’un cas particulier dans le sens où elle utilise un taux de change fixe pour sa monnaie. Pour les pays qui ont un taux de change fixe, il est plus sûr de rejoindre l’euro car ils n’ont pas à surveiller l’arrimage de leur taux de change à l'euro. La Bulgarie, comme, par exemple, les pays baltes, disposait donc de cet argument économique supplémentaire. Par ailleurs, en termes de développement économique, la Bulgarie occupe effectivement la dernière place au sein de l’UE en termes de niveau de vie, mais cela montre que même un pays qui est moins développé économiquement peut adhérer à ce projet de monnaie commune. »

« Les critères de Maastricht qui déterminent quels pays peuvent adopter l’euro, ne comprennent pas de critère de ‘niveau de vie’. Il y en a d’autres, dits monétaires, comme l’inflation ou les taux d’intérêt, le niveau d’endettement et l’état des finances publiques, mais le critère de maturité économique n’en fait pas partie. Cependant, nous observons que d’autres pays qui ont intégré la zone euro avec un niveau de développement économique relativement bas, tels encore une fois que les pays baltes, s’en sont très bien sortis et rattrapent la moyenne de la zone euro et le niveau de vie dans la zone euro.

Source: FactsMaps,  CC BY 2.0

Dans la région du groupe de Visegrád, la Slovaquie est le seul pays à avoir adopté l’euro, et ce, depuis 2009. Qu’est-ce que la monnaie commune a apporté ou pris à la Slovaquie ?

« La monnaie commune a apporté à la Slovaquie ce qu’elle aurait apporté aussi à l’économie tchèque, aux citoyens et aux entreprises tchèques. Pour les citoyens, l’euro représente d’abord un plus grand confort lorsqu’ils voyagent, séjournent ou étudient dans les pays de la zone euro puisqu’ils n’ont plus d’opérations ni de frais de change. Les crédits immobiliers, par exemple, sont aussi moins chers, et, plus généralement, l’euro a contribué à la stabilisation du niveau des prix en Slovaquie. »

Photo illustrative: Pexels

« Les entreprises orientées vers l’exportation, qu’elles soient slovaques ou tchèques, bénéficient elles aussi très clairement de l’euro parce qu’elles n’ont pas de frais de transaction et que les risques liés au cours de la monnaie et aux taux de change disparaissent. Elles peuvent aussi mieux planifier leurs investissements et leurs activités. Ce sont autant de choses que l’euro a apportées aux Slovaques et aux entreprises slovaques, et dont nous aussi pourrions bénéficier. »

Vous avez travaillé et vécu à Bruxelles pendant un certain nombre d’années. Je suppose que l’on vous a souvent demandé pourquoi la Tchéquie n’avait pas encore adopté l’euro, alors que le pays respectait les critères d’adhésion. Que répondiez-vous, ou répondez-vous encore, à cette question ?

Václav Klaus s’est exprimé devant les députés européens en 2009 | Photo: European Union 2011 - EP

« En ce qui concerne la République tchèque, la raison pour laquelle nous n’avons pas encore l’euro est avant tout politique. Lorsque seulement un peu plus de 20 % de la population est favorable à l’euro, comme cela est le cas actuellement, adhérer à un tel programme demande du courage à chaque parti politique, et je comprends qu’il puisse être problématique de se lancer dans une campagne électorale avec l’adoption de l'euro dans son programme. »

« Dans une large mesure, cela est également dû à des raisons historiques, car traditionnellement, dans le discours politique tchèque et dans l’espace public, il y avait un euroscepticisme très fort, qui était basé sur les croyances de certaines figures éminentes de la vie politique, dont Václav Klaus en particulier. Dès le début, Václav Klaus a parlé de l’euro comme d’un projet utopique voué à l’échec et qui amènerait la République tchèque à se dissoudre dans l’Union européenne comme un morceau de sucre dans un verre d’eau chaude. »

Miloš Zeman au Parlement européen en 2014 | Photo: Sebastien Bozon,  European Union 2014 - EP

« De même, après la crise économique de 2009-2011, Miloš Zeman s’est lui aussi exprimé sur un ton très critique à propos de la zone euro, qu’il considérait comme un projet dans lequel nous serions responsables des dettes des autres pays. En somme, il disait que nous n’étions pas là pour rembourser les dettes grecques. Ces personnalités ont grandement influencé l’opinion publique et renforcé le scepticisme à l’égard de l’euro en tant que monnaie commune. Et plusieurs années sont désormais nécessaires pour que l’opinion publique ne bascule à nouveau en faveur de l’euro. »

« Ce que disent les élites politiques a toujours un effet très fort. On le voit bien aussi avec le président actuel, Petr Pavel, qui, lui, s’est déjà exprimé publiquement à plusieurs reprises en faveur de l’adoption de l’euro, comme par exemple dans son discours du Nouvel An. Lui aussi a un impact sur l’opinion publique et ces déclarations venues d’en haut ont renforcé le soutien à l’euro et intensifié, je dirais, le débat autour de l’euro. »

À vous entendre, on a quand même le sentiment que l’euro en Tchéquie, ce ne sera vraiment pas avant un certain temps. Même lorsque la coalition gouvernementale est composée d’un certain nombre de partis favorables à son adoption, comme cela est le cas actuellement, et que le Premier ministre, Petr Fiala, à force de participer aux réunions à Bruxelles, est devenu un plus grand partisan de l’UE qu’il ne l’était avant son arrivée au pouvoir, on ne peut pas dire que le débat sur la question ait beaucoup avancé ces quatre dernières années. Et si l’on s’en tient aux résultats des sondages avant les élections législatives qui se tiendront en octobre, il est fort probable que le prochain gouvernement qui sera formé ne fera pas de l’euro une priorité non plus...

« Je ne dirais pas que rien n’a été fait ces quatre dernières années, car le gouvernement a commandé deux études, l’une juridique et l’autre économique. Avec cette question en toile de fond : que signifierait l’adoption de l’euro pour la République tchèque ? L’étude juridique visait à examiner la législation pour voir quelles lois nous devrions modifier si nous voulions adhérer au MCE II (mécanisme de taux de change européen) ou adopter l’euro. Cette étude a conclu, par exemple, qu’il n’était pas nécessaire de modifier les lois constitutionnelles. C’est très important, car cela constituerait un obstacle majeur à l’adoption de l’euro. »

« Quant à l’étude économique à laquelle j’ai participé, elle a montré que l’euro représente à la fois des avantages et des risques potentiels pour la République tchèque. Elle établit qu’en fait, pour la plupart des secteurs de l’économie, l’euro ne représente pas un risque majeur ; et ce, qu’il s’agisse des entrepreneurs, des citoyens, du secteur public ou des banques. Le seul secteur où l’adoption de l’euro pourrait être problématique, est celui des groupes à faibles revenus, qui ont peut-être moins de connaissances financières et pourraient avoir davantage de difficultés à faire face au changement. »

Photo illustrative: European Parliament

« Par ailleurs, ce rapport économique constate également que si un gouvernement envisageait d’adopter l’euro, il devrait entreprendre la démarche dès le début de son mandat. En effet, l’ensemble du processus nécessite de trois à quatre ans, et il serait donc souhaitable que le gouvernement le mène à son terme et, bien évidemment, qu’il n’y ait pas de changement de gouvernement en cours de route. Le gouvernement en place s’est donc intéressé à la question de l’adoption de l'euro et c’est désormais au prochain gouvernement qu’il appartient éventuellement de poursuivre le travail.»

« Car si les politiques hésitent, les entrepreneurs, eux, beaucoup moins et se tournent naturellement vers l’euro. Le degré d’euroïsation de la République tchèque est déjà très élevé, notamment dans le secteur des affaires, où la moitié des emprunts que les entreprises contractent sont déjà en euros. Ou, par exemple, 20 % des transactions nationales, entre les entreprises en République tchèque, se font également déjà en euros, simplement parce que ces entreprises veulent éviter le risque de change, économiser de l’argent et elles évitent donc la couronne. »

« Mais je pense que cela aboutit à une situation très indésirable avec une économie qui fonctionne en quelque sorte selon deux modes. Une partie de l’économie, en particulier les grandes entreprises internationales, fonctionne déjà avec l’euro, tandis que leurs sous-traitants, les petites entreprises, utilisent, elles, essentiellement la couronne, mais le risque de change demeure. »

Malgré ces deux analyses, pas plus la Banque nationale tchèque que le ministère des Finances ne recommandent au gouvernement d’intégrer la zone euro. Et même s’il y a des arguments en faveur et en défaveur de l’euro, ce sont pour l’instant toujours ceux en défaveur qui prévalent, et, là aussi, on a le sentiment, vu de l’extérieur, que le gouvernement est bien content de se plier aux recommandations de la Banque nationale tchèque et que celle-ci lui retire en quelque sorte une épine du pied.

Banque nationale tchèque | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Bien sûr, la Banque nationale tchèque a une attitude spécifique sur cette question, car l’une de ses missions est de veiller à la monnaie, non seulement au niveau des prix, mais aussi à la couronne tchèque en tant que telle, et à un environnement sûr dans le secteur bancaire. La Banque nationale tchèque est particulièrement attachée à la qualité du contrôle bancaire et, pour autant que je sache, elle émet certains doutes quant à savoir si, dans la zone euro, la Banque centrale européenne garantirait un contrôle bancaire de la même qualité que le sien. »

« En ce qui concerne le ministère des Finances, nous avons eu, mes collègues et moi, des débats longs et intenses, et si vous lisez le dernier rapport du ministère des Finances et de la Banque nationale tchèque sur la convergence entre l’économie tchèque et la zone euro, vous verrez que les principaux arguments, ou plutôt les contre-arguments, mentionnés par le ministère des Finances et la Banque nationale tchèque, portent sur l’état des finances publiques, sur le fait que nous n’avons pas encore achevé la consolidation fiscale, que nous n’avons pas achevé la réforme des retraites et d’autres choses similaires. »

« Ils mentionnent également le rattrapage économique encore insuffisant par rapport à la zone euro, mais c’est un argument qui est utilisé depuis vingt ans maintenant alors que nous sommes désormais à 91 % de la moyenne des Vingt-Sept pour ce qui est du niveau de vie, à 80% pour le niveau des prix, et que nous avons même dépassé un certain nombre de pays qui sont dans la zone euro depuis longtemps. En outre, le ministère et la banque centrale mentionnent un certain nombre de risques, par exemple le fait que nous ne pourrions pas utiliser librement notre politique monétaire pour influencer le développement économique de la République tchèque. »

« Personnellement, je comprends cette position, je comprends ce risque, mais les faits montrent que pas même notre politique monétaire indépendante n’a protégé la République tchèque d’une inflation élevée. En 2022 et 2023, il a fallu augmenter les taux d’intérêt de manière très significative, ce qui démontre que les risques mentionnés par le ministère des Finances et la Banque nationale tchèque ne prévalent pas sur les avantages que l’adoption de l’euro pourrait avoir. »

Justement, où en est la Tchéquie actuellement pour ce qui est du respect des critères de convergence ? L’inflation est désormais revenue à un taux stable et plus ou moins normal, mais quid des autres critères ?

Source: Pixabay/Radio Prague Int.

« Actuellement, on peut considérer que l’économie tchèque satisfait à tous les critères de Maastricht qui ne sont pas déterminés par des décisions politiques. Nous remplissons donc le critère du déficit budgétaire, le critère de la dette publique, le critère des taux d’intérêt sur le long terme. Pour ce qui est de l’inflation, elle a effectivement baissé, mais nous ne pouvons pas dire avec une certitude absolue que nous remplissons ce critère, parce qu’il est évalué par la Banque centrale européenne, la Commission européenne, sur la base d’une valeur de référence qu’ils fixent en fonction de l’inflation dans les trois pays ayant l’inflation la plus faible, et cela se fait de manière un peu arbitraire. Néanmoins, selon le ministère des Finances et la Banque nationale tchèque, nous devrions remplir ce critère aussi dès cette année. »

« Le seul critère que nous ne remplissons pas est donc celui de l’appartenance pour deux ans au mécanisme de taux de change, mais c’est là un critère qui relève d’une décision politique. Mais même dans ce cas, je ne crains pas qu’il y ait un problème pour respecter le critère de stabilité du taux de change, parce que la couronne tchèque, depuis 2008, a toujours été très stable et s’est située dans la bande hypothétique du mécanisme de taux de change. Je pense donc qu’il n’y aura pas de problème non plus pour respecter ce critère, même si nous avons traversé un certain nombre de crises économiques et financières, puis la crise énergétique, la crise du Covid, etc. »

Parmi les quelques pays n’ayant pas adopté l’euro figurent notamment trois des quatre membres du groupe de Visegrád : outre la Tchéquie, donc, la Pologne et la Hongrie. Même si ce quator d’Europe centrale a plus ou moins cessé de fonctionner au fil de l’évolution de la guerre en Ukraine, en raison de positions diamétralement opposées, il n’en demeure pas moins qu’il a souvent été considéré comme faisant bande à part parmi les Vingt-Sept sur un certain nombre de questions. Concernant concrètement l’euro, dans quelle mesure la classe politique tchèque est-elle sensible au fait qu’intégrer la zone euro favoriserait aussi une plus grande intégration, non seulement économique mais aussi politique ?

« Il est vrai que le rôle des pays qui ne possèdent pas l’euro s’affaiblit dans l’UE. Les pays qui n’ont pas l’euro ne représentent plus qu’environ 20 % des citoyens de l’ensemble de l’UE. En ce qui concerne la République tchèque et l’Europe centrale, je pense que le jour où la Pologne décidera d’adopter l’euro, la République tchèque la suivra. D’ici là, je ne pense pas que le facteur du rattachement au noyau de l’UE jouera un rôle clé dans la décision de la République tchèque. »

« Bien sûr, des voix divergentes résonnent également dans la politique tchèque. Certains considèrent que si nous avions la possibilité de nous asseoir à la table des ministres de la zone euro, la voix de la République tchèque serait davantage entendue, d’autres contestent ce point de vue. Je pense que ce n’est pas là le facteur le plus important dans le processus décisionnel tchèque. »

« D’autre part, de nombreux politiciens sont conscients que la force de l’UE dépend aussi de son unité. Et que dès lors que nous nous engageons sur la voie de l’unité européenne, y compris via l’adoption de l'euro, nous pouvons renforcer cette unité. Cela n’aidera peut-être pas la République tchèque en tant que telle dans sa position au sein de l’UE, mais cela renforcera l’unité européenne en tant que telle, ce qui est important également dans le contexte géopolitique. »

Puisque donc, en Tchéquie, l’euro apparaît d’abord essentiellement comme une décision politique, on peut penser qu’il suffirait d’une campagne d’information pour que l’opinion de la majorité des Tchèques évolue en faveur de son adoption. Question plus personnelle pour conclure : lorsque vous évoquez le sujet avec les gens autour de vous, en dehors de votre cercle professionnel, ou lorsque vous en entendez parler, quel est votre sentiment ?

Photo: Tomáš Adamec,  ČRo | Photo illustrative: Tomáš Adamec,  ČRo

« Il est vrai que la majorité des Tchèques ne se soucient pas de l’euro et, sauf s’ils en ont besoin pour coopérer, comme les entrepreneurs, la plupart d'entre eux ne s’y intéressent pas et ne le comprennent pas vraiment. Ils ne savent pas très bien ce qu’ils doivent en penser, et ils acceptent donc ce qu’ils entendent de la part des élites politiques. »

« Je suis convaincue que si le prochain gouvernement commençait à expliquer que l’euro est non seulement sans risque mais aussi bénéfique pour la République tchèque à ce stade de son développement économique, avec le soutien, par exemple, du président de la République, l’opinion publique évoluerait dans le sens d’une adoption. Et si la Banque nationale tchèque adoptait également ce point de vue, je suis convaincue que trois ou quatre ans suffiraient non pas peut-être pour inverser la tendance, mais pour faire pencher la balance davantage en faveur d’une adoption de l’euro. »