Ce mercredi, un vote crucial pour l’avenir des médias publics en Tchéquie, « modèle d’indépendance »
Huit mois après son adoption par le gouvernement et de multiples obstructions, depuis, de la part des partis de l’opposition pour empêcher le vote, les députés tchèques se prononceront, ce mercredi, sur l’amendement à la loi relative à la télévision et la radio publiques, qui prévoit notamment une hausse de la redevance audiovisuelle.
Un vote clé, selon beaucoup d’observateurs, pour l’avenir de l’indépendance des médias publics en Tchéquie, alors que se profilent à l’automne des élections législatives qui pourraient aboutir à la formation d’un nouveau gouvernement hostile à cette augmentation.
Responsable du bureau Union Européenne-Balkans à Reporters sans frontières, qui a exhorté les députés députés à adopter le texte, le Slovaque Pavol Szalai était récemment en mission à Prague. Il explique les principaux enjeux de ce vote.
« Les médias publics tchèques sont aujourd’hui un modèle d’indépendance en Europe centrale et nous souhaitons que cette indépendance soit préservée, et ce, non seulement au nom de la liberté de la presse en Tchéquie, mais en tant que phare du journalisme indépendant en Europe centrale. De ce point de vue, le vote de ce mercredi 5 mars est très important et c’est pour cela que nous appelons les députés tchèques à envoyer un signal fort dans ce sens en votant en faveur de l’augmentation de la redevance audiovisuelle. Il est très important que ce financement indépendant, tant pour la Radio tchèque que pour la Télévision tchèque, soit revu à la hausse après des années de stagnation. »
Ce projet d’amendement a été approuvé par le gouvernement en juin 2024. Depuis, les députés se sont déjà réunis à plusieurs reprises sans succès. L’opposition, dont le leader est l’ancien Premier ministre et président du mouvement populiste ANO Andrej Babiš, a fait tout ce qu’elle pouvait pour empêcher la tenue du vote, au moyen notamment de beaucoup d’obstructions. Lors de votre visite à Prague, début février, comment vous a-t-on expliqué cette volonté de faire en sorte que cet amendement ne soit pas adopté ? S’agit-il là essentiellement d’une décision politique à l’approche des élections législatives ?
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« Le plus inquiétant pour nous dans la déclaration de l’opposition, ce sont les attaques politiques et les accusations qui visent l’audiovisuel public. Andrej Babiš les accuse d’être corrompus, tandis que Tomio Okamura, du parti (d’extrême droite) SPD les accuse, lui, d’être biaisés et de censurer son parti, sans aucune preuve. Bien qu’infondées, ces accusations risquent d’affaiblir la confiance du public, alors que ces médias jouent un rôle très important dans l’environnement informationnel actuel, qui est rempli de propagande et de fausses informations. »
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« M. Babiš a décidé de faire de ce sujet un thème de sa campagne électorale. C’est légitime, comme il est légitime de vouloir un débat sur le financement des médias publics. C’est son droit en tant que député et, donc, représentant du peuple, car la redevance n’est effectivement pas le seul modèle de financement des médias publics en Europe. Néanmoins, la proposition de financer les médias publics tchèques directement depuis le budget de l’État est dangereuse. Parce que ce modèle les exposerait aux influences politiques et que leur sort dépendrait alors chaque année des votes des majorités gouvernementales, quelles qu’elles soient. »
« Il faut rappeler ici qu’en août prochain entrera en application la législation européenne sur la liberté des médias qui, dans l’intérêt du droit à l'information des citoyens, oblige les États membres à garantir un financement prévisible, pérenne et suffisant des médias publics. Nous avons donc aujourd’hui un cadre européen auquel la proposition de budgétisation du financement, au niveau des médias publics tchèques, n’est pas conforme. »
« La Tchéquie n’est ni la Slovaquie, ni la Hongrie, mais... »
Quel a été le programme de votre visite à Prague, début février, lors de laquelle vous avez rencontré, entre autres, le directeur de la Radio tchèque, qui est également venu à Paris récemment ? Avez-vous rencontré justement des opposants à cette augmentation du financement des médias publics ?
« Nous avons rencontré un certain nombre de responsables politiques lors de cette mission à Prague. Nous avons aussi cherché à écouter les arguments de l’opposition et à rencontrer des représentants du parti ANO, sans malheureusement obtenir de réponse positive. Néanmoins, nous restons une organisation politiquement neutre qui, tout en formulant des propositions de consultation, est ouverte à la discussion. »
« Mais ce que nous avons entendu de la part des dirigeants des médias publics tchèques, c’est d’abord une inquiétude à la fois par rapport à l’avenir, mais aussi à ce projet de fusion des deux médias (Česká televize et Český rozhlas) évoqué par Andrej Babiš et Tomio Okamura ; un projet qui, en soi, peut apparaître comme une pure décision managériale pour économiser l’argent du contribuable. Mais ce que nous craignons, c’est que cette fusion ne devienne un prétexte pour changer la direction des médias publics, comme cela s’est produit en Slovaquie. »
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« En Slovaquie, certes, la disposition législative était différente, mais le prétexte était le même, c’est-à-dire limoger une direction des médias publics qui résistait aux pressions politiques. Nous craignons, donc, effectivement un scénario similaire en Tchéquie, et c’est pourquoi nous faisons le maximum pour soutenir l’indépendance des médias publics tchèques. »
Malgré cet exemple, on a toutefois davantage tendance à parler d’une possible « orbanisation » de la situation en évoquant le cas de la Hongrie de Viktor Orbán. Néanmoins, en Tchéquie, le public fait énormément confiance aux médias publics, comme on en a encore eu la confirmation à l’automne dernier lors des inondations ou, avant cela, à travers la couverture de la guerre en Ukraine ou de l’évolution de la situation lors de la crise du Covid-19. Autant de moments qui démontrent que, lors d’événements vraiment importants, la télévision et la radio publiques restent des médias de référence et une des principales sources d’informations pour une majorité de Tchèques. Malgré, donc, ce risque de voir la scène médiatique publique en Tchéquie évoluer comme en Hongrie ou en Slovaquie, où les médias publics sont devenus des médias d’État, ne pensez-vous pas que la situation en Tchéquie soit différente de ce qu’elle est ou de ce qu’elle a pu être par le passé en Slovaquie et en Hongrie ?
« La Tchéquie n’est effectivement ni la Slovaquie, ni la Hongrie, et cette menace d’orbanisation qui pèse sur l’Europe centrale peut être arrêtée par des institutions fortes, dont les médias publics tchèques font partie. Ces médias sont également les piliers de la démocratie tchèque qui peuvent la protéger. »
« Je tiens d’ailleurs à dire que les citoyens tchèques peuvent vraiment être fiers de leurs médias publics dans le cadre européen. Ce niveau d’indépendance, stable et pérenne, est rare dans la région. Que nous regardions la Pologne, la Slovaquie, sans parler de la Hongrie ou même de l’Autriche, cette indépendance est vraiment forte et unique. Ce qu’il faut aussi souligner en Tchéquie, c’est que les médias privés apportent eux aussi une contribution très importante au journalisme indépendant, et ce bien que eux soient depuis longtemps confrontés à une autre menace qui est celle d’une certaine concentration et des interventions de la part de leurs propriétaires dans leur indépendance éditoriale. C’est d’ailleurs là un problème quelque peu endémique en Tchéquie. »
« Donc, encore une fois, de ce point de vue, les médias publics tchèques jouent un rôle vraiment singulier pour le droit à l’information des citoyens tchèques. Cette menace d’orbanisation est aussi une des raisons qui motivent notre action dans cette région et c’est aussi pour cela que nous réfléchissons à ouvrir un bureau pour l’Europe centrale et orientale précisément à Prague. »


