Célèbre en Amérique, redécouvert en Tchéquie : la double vie du photographe Jan Lukas
C’est une exposition qui passe presque inaperçue en Tchéquie : à tort, car elle présente l’œuvre de l’un des plus grands photographes tchèques du XXe siècle. Jusqu’au 29 mai, le musée de Dobrovice, petite ville de Bohême centrale, revient sur l’immense carrière de Jan Lukas dans l’ancienne Tchécoslovaquie, où il est né il y a 110 ans, et aux États-Unis, où l’artiste a passé près de la moitié de sa vie.
Ce n’est qu’après la chute du rideau de fer que le nom de Jan Lukas, que le régime communiste avait cherché à effacer de la mémoire collective, a ressurgi dans le petit monde de l’art tchèque. Installé à New York, où il est mort en août 2006, quelques jours après son 91e anniversaire, le photographe s’est alors rendu à plusieurs reprises à Prague, entre autres pour y photographier son ami, le président Václav Havel.
« Il est plutôt bien d’avoir une longue vie. Cela permet de vivre des choses inattendues », prétendait le photographe Jan Lukas, un homme connu tout à la fois pour son optimisme et son courage, mais aussi et surtout pour son talent.
« Alors qu’il n'était que lycéen, ses photos faisaient déjà la couverture des revues et magazines de société comme ‘Eva’ ou ‘Ahoj na neděli’ que l’on trouvait dans tous les kiosques et bureaux de tabac en Tchécoslovaquie », avait ainsi constaté, en 2007, le spécialiste de la photographie Jan Mlčoch.
Le journal de Prague (1937-1965)
Sa réputation d’enfant prodige lui ouvre très tôt les portes d’institutions et collectifs artistiques tchèques de l’entre-deux-guerres. Parallèlement, Jan Lukas étudie la photographie à Vienne, devient photographe et caméraman de l’entreprise Baťa à Zlín avant d’entamer, en 1937, la création du précieux cycle intitulé « Pražský deník » (Le journal de Prague) sur lequel il allait travailler jusqu’à son émigration en 1965. Avec son appareil photo, le jeune homme qu’il était encore a ainsi documenté les événements majeurs de la vie de son pays, liés à l’occupation nazie, sa libération en 1945 et le putsch communiste de 1948. Il a non seulement photographié les acteurs de l’histoire, les présidents T. G. Masaryk et Edvard Beneš, l’archevêque Josef Beran ou le rabbin de Prague Gustav Sicher, le chef de la diplomatie Jan Masaryk ou encore le général Dwight D. Eisenhower, mais aussi capté l’ambiance qui régnait alors dans les rues et les émotions des gens ordinaires.
Parmi ces images de la vie de tous les jours figure une photo iconique de Jan Lukas, celle d’une fille juive, Vendulka Voglová, prise en 1943. Elle est actuellement exposée au musée de Dobrovice.
« Jan Lukas connaissait la famille Vogl. C’étaient ses amis. Il a photographié Vendulka, qui était alors âgée de douze ans, et ses parents juste avant qu’ils ne soient déportés au camp de transit de Terezín, puis à Auschwitz et dans d’autres camps. Jan Lukas les connaissait si bien qu’il aurait même réussi à leur envoyer des vêtements chauds », raconte Hana Hlaváčová, directrice du musée.
Vendulka et sa mère ont survécu à la guerre et ont émigré, à la fin des années 1940, au Canada, avant de s’installer aux États-Unis.
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C’est aussi aux États-Unis qu’émigrent Jan Lukas, son épouse et leurs deux filles au milieu des années 1960. Un choix qui permettra aux deux familles de se retrouver et de continuer à se fréquenter de l’autre côté de l’Atlantique.
Entre-temps, la photo de Vendulka que le photographe a tenue cachée pendant toute la guerre, a fait le tour du monde. Devenue symbole de l’Holocauste, elle est exposée au mémorial Yad Vashem en Israël. Ce n’est qu’en 2019 que l’histoire de Hana Vendula Voglová et son amitié avec le photographe Jan Lukas sont révélées au grand public en Tchéquie grâce au livre du journaliste Ondřej Kundra.
Vacances d’été à Dobrovice
Récemment, le musée de Dobrovice, bourgade située près de Mladá Boleslav et connue pour sa sucrerie Tereos TTD, a découvert une autre trace « tchèque » du célèbre photographe, comme l’explique Hana Hlaváčová :
« Notre musée présente principalement l’histoire de l’industrie sucrière dans notre région, depuis la culture de la betterave jusqu’à l’activité de distillation, mais nous nous intéressons aussi, plus généralement, à l’histoire de notre petite ville et aux personnalités qui y ont vécu. C’est comme ça que nous sommes tombés, un peu par hasard, sur Jan Lukas et ses filles qui, quand elles étaient adolescentes, passaient ici leurs vacances d’été. Elles se souviennent même y avoir un peu travaillé à la sucrerie : c’était leur ‘job d’été’ ! L’une des deux filles de Jan Lukas, Helena Lukas Martemucci, est photographe, elle-aussi. Elle vit entre les États-Unis, l’Italie et Londres, mais elle a gardé des amis à Dobrovice. Et c’est avec elle que nous avons mis sur pied cette belle exposition de photos de son père. »
Au micro de la rédaction anglophone de Radio Prague International, Helena Lukas Martemucci s’est souvenue :
« Ma grand-mère avait une cuisinière, madame Čumpelíková, qui était originaire de Dobrovice. Mon père la connaissait depuis son adolescence et c’est elle qui s’est ensuite occupée de ma sœur et moi pendant un certain temps. Nous l’appelions tante et nous sommes toujours restés en contact. C’est pourquoi nous passions nos étés à Dobrovice et, pour moi, c’étaient les plus belles vacances que l’on puisse imaginer… Je m’y suis fait des amis et y ai vécu mes premières amours. C’est d’ailleurs lors de l’un de ces beaux séjours d’été que nous avons reçu un télégramme de notre père dans lequel il nous demandait de rentrer au plus vite à Prague. Il préparait notre émigration... »
Une seconde vie à New York
C’est en 1965 que Jan Lukas et sa famille prennent le chemin de l’exil. Un long périple qui les emmène d’abord en Yougoslavie, puis en Italie, où ils passent dix mois dans les camps de réfugiés, et enfin à New York. Alors âgé de 50 ans, le photographe laisse tout derrière lui, y compris près de 200 clichés restés dans son appartement pragois qui, depuis, n’ont jamais été retrouvés.
« Nous sommes partis avec une simple petite valise, sans pouvoir dire au revoir à personne, pas même à notre grand-mère. Cela a été très dur », se souvient encore Helena Lukas Martemucci. « Mais mon père », raconte-t-elle, « était la personne la plus optimiste que j’ai connue. (…) Bien sûr, il se considérait déjà un peu vieux pour entamer une nouvelle vie, mais en même temps il disait qu’il s’en fichait un peu, que réussir ou échouer lui importait peu, et que ce qui comptait le plus à ses yeux, était de nous voir grandir dans un monde libre. »
Ses craintes n’eurent d’ailleurs jamais raison d’être, Jan Lukas réussissant mieux encore peut-être qu’il ne l’avait rêvée sa seconde carrière à New York. Le photoreporter qu’il était devenu allait travailler pour les journaux et magazines américains les plus prestigieux, photographier les présidents Kennedy, Nixon et Regan, ainsi que les figures les plus célèbres de la communauté tchèque émigrée aux États-Unis, parmi lesquels le journaliste Ferdinand Peroutka, le comédien Jiří Voskovec ou le réalisateur Miloš Forman. Jan Lukas ne manquera pas non plus de documenter le séjour de Václav Havel outre-Atlantique en 1968, ce Václav Havel qui, selon Helena Lukas, « ne connaissant personne à New York, est instinctivement allé dans une cabine téléphonique pour y chercher dans l’annuaire, le nom de Lucas ».
L’exposition qui retrace les carrières tchèque et américaine de Jan Lukas est à voir au musée de Dobrovice jusqu’au 29 mai prochain.












