Bookbot, le bouquiniste tchèque en ligne à la conquête de la France

Né en 2019, le bouquiniste en ligne Knihobot s’est fait un nom en Tchéquie, avant de s’implanter dans plusieurs pays d’Europe centrale. Aujourd’hui, c’est à l’Europe de l’Ouest, latine, qu’il décide de s’attaquer, avec l’ouverture de sites de dépôt-vente de livres d’occasion en France, mais aussi en Italie et en Espagne. Pour parler de cette aventure entrepreneuriale et littéraire, Radio Prague Int. s’est entretenue avec Marie Muchová, manager de Bookbot pour la France.

Marie Muchová | Photo: Knihobot/Bookbot

« Knihobot est à l’origine une petite entreprise familiale fondée par trois amis, dont deux frères qui sont fils de brocanteurs et qui ont donc grandi parmi les livres anciens. Avant de se lancer dans la création de Knihobot, Dominik Gazdoš, qui est donc le fondateur et le directeur, avait à peine à 20 ans quand il a ouvert sa première boutique de bouquinistes à Zlín, sa ville natale. La version online s’est assez vite imposée pour pouvoir revendre et racheter des livres au-delà de cette petite ville morave. Cette entreprise qui a commencé avec quelques livres vendus sur eBay est vraiment devenue, en quelques années un joueur global, le numéro 3 mondial dans la revente de livres. Mais à la base, c’est une petite histoire familiale. »

Photo: Knihobot

Un petit projet devenu grand, donc. Quelques chiffres pour illustrer ce développement réussi ?

Dominik Gazdoš | Photo: Knihobot/Bookbot

« Sans exagérer, on peut dire que ça fait partie des ‘garage business’, des business qui sont nés dans un petit garage ou un petit entrepôt. En Tchéquie, Knihobot a connu un vrai succès fulgurant et s’est très rapidement imposé comme la référence du livre d’occasion. Et aujourd’hui à Prague, nous avons deux gigantesques entrepôts qui comptent un million et demi de livres. Donc, tout ça en six ans. »

Photo: Knihobot/Bookbot

Knihobot est également sorti de ses frontières. D’abord, en Europe centrale, donc évidemment, en Slovaquie voisine, mais en Allemagne également et en Autriche. Actuellement, Knihobot part à la conquête de l’Europe latine, c’est-à-dire France, Italie, Espagne. Avec quel objectif ?

Photo: Knihobot/Bookbot

« L’objectif est de devenir en quelques années la référence du livre d’occasion. Du livre d’occasion d’Europe et même à l’échelle globale. On ne manque pas d’ambition, mais c’est certainement dû au succès qu’on rencontre auprès de nos lecteurs et de notre public. Comme vous l’avez mentionné, après avoir conquis la Slovaquie, l’Autriche et l’Allemagne, qui ont assez bien accueilli Knihobot, on a toutes les raisons d’espérer de séduire aussi les lecteurs et les lectrices de l’Europe latine. Une des raisons est aussi parce que nous commencions spontanément à agrandir le stock de livres français, italiens et espagnols et on trouvait dommage de les laisser prendre de la poussière sur nos étagères. La vocation première, c’est justement de ne pas gaspiller les livres et de leur donner une deuxième vie. Donc, on va essayer de remettre en circulation les livres français, italiens et espagnols qu’on a en stock. »

Ça veut dire aussi que vous aviez en fait des commandes de ces pays-là faites vers le Knihobot d’Europe centrale, c’est ça ?

« Exactement. C’est assez étonnant, mais sans aucune communication particulière et sans même avoir un site en français, Knihobot a enregistré à peu près entre 500 et 900 commandes mensuelles depuis la France. »

Photo: Knihobot/Bookbot

 Les femmes lisent beaucoup plus que les hommes

Sur la base du marché tchèque d’un côté et peut-être de l’Europe centrale plus globalement, sait-on quel est le profil type des clients de Knihobot ? Qui achète via Knihobot ?

Photo illustrative: Michael Satterfield,  Unsplash

« C’est assez compliqué de sortir une seule typologie de lecteur, puisque tout comme n’importe quelle librairie, on s’adresse par définition à un lectorat très varié. Il y a déjà les familles qui, par définition, ont un turnover important de livres à mesure que les enfants grandissent. Il y a aussi les lecteurs ‘addicts’, les ‘serial readers’, mais ça peut être aussi les chasseurs de livres rares ou des lecteurs occasionnels. Donc, c’est vraiment très difficile de déterminer une seule typologie. Ce qu’on va retenir à travers tous nos marchés, c’est les clients de Knihobot et de Bookbot sont majoritairement des femmes. »

Une tranche d’âge peut-être ?

« Je ne pense pas qu’on ait des chiffres à ce niveau-là, mais en tout cas, il y a un décalage très net entre les femmes et les hommes. En tout cas, quand on regarde les statistiques de lecture, les femmes lisent beaucoup plus que les hommes. »

De Knihobot à Bookbot 

Le nom du concept, Knihobot, a été évidemment adapté pour le public hors des frontières tchèques et slovaques, puisque ça s’appelle Bookbot. Comment est-ce que cela va fonctionner en France ? Sur le même modèle qu’en Tchéquie ?

Photo: Knihobot/Bookbot

« On espère que le concept sera bien accueilli évidemment. C’est un pari qu’on fait sur un nom à consonance anglaise, certes. Mais on a fait un ‘benchmark’. Nos confrères de la mode comme Vinted ou de la seconde main comme Geev ou encore l’application française phare qui aide les restaurants et les épiceries à vendre les invendus, Too Good To Go, ont aussi fait ce pari de nom universel et anglophone qui parle à tout le monde et qui va nous aider à très vite être identifiés comme un vendeur de livres. »

Quel est le principe de Bookbot ? Comment ça se passe quand on veut acheter ou quand on veut vendre aussi ?

Photo: Knihobot/Bookbot

« Bookbot, c’est un revendeur de livres d’occasion qui fonctionne sur le principe du dépôt-vente. On est tous confrontés à ce fléau d’avoir des bibliothèques qui débordent et on a parfois besoin de faire de la place pour des nouvelles lectures. Bookbot permet de très facilement revendre les livres que nous avons à la maison. Par rapport à nos confrères et consœurs, on accepte beaucoup plus de livres. On n’accepte pas seulement les best-sellers et les livres qui sont très en vogue en ce moment, mais on va accepter une large gamme. Donc, vous allez très facilement pouvoir nous envoyer une bibliothèque entière qui va être ajoutée sur Bookbot dans votre compte personnel et au fur et à mesure que vos livres seront vendus, vous percevrez les commissions de vos livres. »

Source: Knihobot/Bookbot

« Ce qui va nous différencier aussi, ce sont  les commissions qui nettement plus élevées que chez d’autres revendeurs qui rachètent des livres pour des dizaines de centimes. Bookbot va être un peu plus généreux. On va donner 60% de la recette aux vendeurs et on va retirer 1,99€ par livre pour toute la manutention du livre. Les livres sont photographiés un par un pour permettre aux acheteurs de ne pas avoir de mauvaises surprises, pour qu’ils sachent exactement quel exemplaire ils achètent. Si on achète un exemplaire pour soi, on va peut-être être moins exigeant sur son état. Si on achète un livre en tant que cadeau, on va vouloir recevoir à la maison un exemplaire qui est en parfait état. Et Bookbot s’occupe de tout. Vous n’avez qu’à emballer vos livres qu’on vient retirer gratuitement à nos frais jusqu’à chez vous, ou alors vous pouvez les déposer dans un point relais. Ensuite, vous n’avez qu’à attendre votre commission. Bookbot s’occupe du tri, de la mise en vente, de la définition du prix, de l’emballage, de l’envoi, de la facturation. Vous n’avez vraiment qu’à attendre votre argent. »

Photo: Knihobot/Bookbot

Une taxe sur les livres d’occasion ?

Actuellement, il y a un débat assez brûlant en France autour d’une potentielle taxe sur les livres d’occasion. Et ça arrive pile au moment où Bookbot arrive sur le marché français. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de venir s’implanter en France dans ce contexte ?

« C’est vrai, on arrive en plein milieu de ce débat, mais il faut aussi dire qu’il qui revient en boucle depuis plusieurs années. Ce n’est donc pas tout à fait un sujet nouveau. Ce qui est vrai, c’est que cette fois, le ministère de la Culture et la Société française des intérêts des auteurs, la SOFIA, ont mené une enquête inédite sur le livre d’occasion en France pour faire vraiment un état des lieux et pour comprendre de quoi on parle – ce qui permet indéniablement de mener un débat basé sur des chiffres et sur des faits. Tout comme certains de nos confrères et consœurs et les autres plateformes qui revendent des livres d’occasion l’ont mentionné, nous ne sommes pas persuadés qu’une taxe supplémentaire puisse aider ou sauver le marché du livre qui, ceci étant dit, ne se porte pas mal. Il faut simplement s’adapter aux nouvelles façons d’acheter. La seconde main est un mode d’achat qui prend de plus en plus d’ampleur. On est persuadés que c’est l’avenir de beaucoup d’autres secteurs aussi. Mettre en place cette nouvelle taxe reviendrait avant tout à pénaliser les lecteurs et les lectrices dont on sait que leur première motivation pour acheter de la seconde main, ce sont justement des motivations financières. Donc la question, c’est : est-ce que dans le contexte inflationniste qu’on connaît aujourd’hui ce serait vraiment une bonne idée que d’augmenter des prix des biens de culture ? »

Photo illustrative: Priscilla Du Preez,  Unsplash

« Posons-nous aussi la question de l’efficacité d’une telle taxe quand on sait que le livre d’occasion représente certes 20% des livres vendus, donc un livre sur cinq, mais quand on se parle de vente, on est sur à peu près 8 ou 9%. Donc est-ce qu’une taxe de 3% sur 8% de vente, qui reviendrait à peu près à 0,03%, du volume des ventes, est un chiffre qui va permettre d’efficacement aider et soutenir les auteurs et toute l’industrie ? Et puis évidemment, dans un monde où la conscience écologique monte de plus en plus, où on se pose la question du zéro déchet, où on veut moins gaspiller, et où on incite justement les consommateurs à consommer de manière positive, plus raisonnable et plus durable, est-ce que pénaliser les acteurs qui soutiennent l’économie circulaire serait judicieux ? Donc chez BookBot, on tend plutôt vers un débat sectoriel. On aimerait qu’on puisse tous se poser autour d’une table et inventer ensemble l’avenir du livre, tout en s’adaptant aux nouvelles tendances, et évidemment en garantissant la pérennité à notre beau secteur. Il ne faut pas se tromper de bataille. Les deux priorités que nous avons tous, c’est de préserver l’envie de lire, la joie de la lecture, quand on sait que les gens lisent de moins en moins, ou de manière très différente, de manière hachée parce qu’on oscille entre les écrans et les livres. C’est vraiment là la première préoccupation qu’on devrait tous avoir. Et la deuxième, évidemment, c’est la juste rémunération des auteurs. »

Des habitudes de lecture en plein changement

De ce que vous avez pu observer, quelles sont les caractéristiques du lecteur tchèque par rapport au lecteur français ? Est-ce que vous savez un peu ce que recherchent vos clients quand ils achètent ?

Photo illustrative: Hitoshi Suzuki,  Unsplash

« Je pense qu’à ce stade, ça va être un peu difficile pour nous de tirer des grandes conclusions, des comparaisons et des différences. Je me concentrerai peut-être sur ce qui rapproche les lecteurs tchèques et les lecteurs français. Et c’est indéniablement une culture littéraire, un attachement à la lecture et à des auteurs qu’on aime. Ce serait aussi cette tendance quand même à la baisse en termes de lecture, il ne faut pas l’oublier. Les études le montrent : en France, comme en Tchéquie, on lit moins, on a moins de temps pour la lecture à 100%. On lit de manière beaucoup plus dissipée. On a tendance à lire plusieurs livres en même temps : trois, quatre, et puis on abandonne, et puis on reprend. Et peut-être ce qui pourrait nous différencier un tout petit peu, ce serait le fait que le débat écologique est un peu plus vif en France qu’en Tchéquie, qui est un petit pays. Dans les pays qui sont petits, ces préoccupations sont encore moins virulentes. Donc, ce serait peut-être ça, la différence. »

On disait en effet que les habitudes de lecture changent, mais les Tchèques ont quand même toujours la réputation d’être de grands lecteurs. On mentionne souvent l’existence de ce grand réseau de bibliothèques qui quadrille le pays, jusque dans les petites villes – une tradition qui remonte à la Première République tchécoslovaque, mais qui s’est maintenue. Comment expliquez- cet engouement des Tchèques pour Knihobot ?

Photo: Knihobot/Bookbot

« Dans un premier temps, on est persuadés que c’est d’abord l’excellence du service. On sait que les Tchèques sont, beaucoup plus que d’autres pays européens, très exigeants sur les temps de livraison. En Tchéquie, merci Alza, qui a imposé ce rythme de 24 heures de livraison. BookBot a cette marque de fabrique d’avoir un service client irréprochable. Chaque livre est expédié sous 24 heures au plus tard. Les commandes qui sont faites le soir sont souvent expédiées, avant midi, le lendemain. Il y a aussi la facilité du service car BookBot s’occupe de tout. Vous n’avez qu’à envoyer vos livres, ou même, juste commander un coursier qui vient toquer à votre porte. BookBot, ensuite, prend en photo, livre par livre, le met en vente, détermine le prix, l’emballe, l’envoie, et facture. Quand vous vendez des livres un par un, vous avez souvent une multitude de mails pour chaque livre, puis on vient négocier, puis on vous pose des lapins, on vient, on ne vient pas, alors que là, c’est vraiment zéro tracas. »

Photo: Knihobot/Bookbot

« Je dirais aussi qu’en République tchèque, il y a cet effet de proximité, avec le nom Knihobot, et le site qui a un ton très amical, presque informel. Il y a aussi une pointe d’humour aussi, dans nos communications, dans nos échanges, qui font que le lecteur tchèque a vraiment créé un lien de proximité avec la marque. J’ai passé quelques jours au service client, à mon arrivée chez BookBot : j’ai été très étonnée, car sur une dizaine d’appels, il y en avait deux où c’était juste des remerciements, du type ‘Merci d’être là’, ‘Bonjour, je vous appelais juste pour dire que mon livre est bien arrivé, il est dans un état impeccable. Merci pour ce que vous faites’. Donc, je pense que c’est vraiment un service qui est top. »

Photo: Knihobot
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