Jiří Voskovec, un comédien aux deux vies

Jan Werich et Jiří Voskovec

« Jouer pour un bon spectateur est un bonheur et un plaisir. Mais captiver un mauvais spectateur est un honneur et une gloire. » Ces paroles de Jiří Voskovec (1905-1981) résument en quelque sorte l’œuvre et les ambitions de cet artiste qui a marqué considérablement la culture tchèque malgré le fait qu’il ait vécu pendant une grande partie de sa vie à l’étranger. Le comédien, dramaturge, metteur en scène et écrivain Jiří Voskovec est né il y a tout juste 120 ans.

La famille du futur comédien

Jiří Voskovec | Photo: NFA

On associe presque automatiquement le nom de Jiří Voskovec à celui de Jan Werich et il est vrai que pendant trois décennies ces deux artistes ont formé un duo de comédiens inséparables qui était en même temps des clowns irrésistibles et des dramaturges remarquables. Cependant, il est vrai aussi qu’à partir d’un certain moment les trajectoires des deux amis ont divergé, leurs vies ont complètement changé et ils ont poursuivi leurs carrières séparément, mais toujours avec succès.

Jiří Voskovec est le troisième enfant de Vilém Wachsmann, chef de musique militaire, qui après des engagements en Lituanie et en Pologne, rejoint pendant la Première Guerre mondiale la légion tchécoslovaque en Russie. Après la guerre, il revient en Tchécoslovaquie et décide de tchéquiser son nom. Il s’appellera désormais Václav Voskovec. Sa femme Jiřina est la fille du célèbre peintre Soběslav Pinkas et de son épouse française, Adrienne Denoncin.

Etudiant au lycée Carnot à Dijon

Le lycée Carnot de Dijon,  photo: public domain

Jiří Voskovec a donc une grand-mère française et cet antécédent familial est peut-être pour quelque chose dans un tournant qui intervient dans sa vie en 1921. Cet élève médiocre qui s’ennuie à l’école, change complètement lorsqu’il découvre la possibilité d’obtenir une bourse d’études en France. Le cancre devenu un brillant étudiant décroche la bourse et passe trois ans au lycée Carnot à Dijon. Il évoquera cette expérience beaucoup plus tard dans une lettre adressée à son ancien condisciple du lycée, Jaroslav Trnka :

« Tu as raison, Dijon avait un charme particulier. C’était quelque chose de bizarrement nostalgique et pas seulement du fait que nous étions si jeunes, mais parce que nous, si jeunes, étions si loin de notre pays et parce que la Bourgogne, dont je me souviens toujours avec nostalgie quand je sens la fumée de cheminée quelque part sous la pluie de Pennsylvanie, cette Bourgogne nous ouvrait une fenêtre sur le monde que nous imaginions plus beau qu’il ne l’est. Mais il est beau quand même... »

Jiří Voskovec et Jan Werich | Photo: Voskovec & Werich,  paralelní osudy/ČT

Le début d’une grande amitié

Jan Werich et Jiří Voskovec dans la 'Vest Pocket Revue',  1927 | Photo: Pestrý týden,  1927/Wikimedia Commons,  public domain

Déjà au lycée à Prague, avant de partir à Dijon, Jiří Voskovec a fait connaissance d’un autre lycéen, Jan Werich. Mais leur véritable amitié ne commence qu’après la fin de la Première Guerre mondiale. Et c’est une amitié aussi profonde que fructueuse car Jiří et Jan adorent le théâtre et ont le don de s’inspirer mutuellement. Le premier résultat et le premier succès de leur collaboration dramaturgique est la pièce Vest pocket revue - La revue d’une poche de gilet dont ils sont les auteurs et les protagonistes. Ce succès leur permet de s’imposer dans la troupe d’avant-garde Osvobozené divadlo - Le Théâtre libéré qu’ils transformeront progressivement en un instrument parfait pour réaliser leurs objectifs artistiques. Le public pragois raffole de leurs comédies pleines d’humour, de gags et de numéros de danse et dont la musique est créée par Jaroslav Ježek, un jeune musicien de grand talent. Jiří Voskovec n’oubliera jamais cette période heureuse de sa vie :

« C’est dans ce théâtre que j’ai rencontré le meilleur public du monde. C’était un véritable miracle à Prague. Evidemment, c’est nous qui avons créé ce public mais en même temps ce public nous a créés. Nous avons fréquenté ensemble une école, nous-comédiens et vous-spectateurs, et ensemble nous avons bien rigolé. »

Jan Werich,  Jaroslav Ježek,  Jiří Voskovec | Photo: Tři strážníci/ČT

Les risques et périls de la satire politique

'L’Ane et l’ombre' | Photo repro: Michal Bystrov,  'George Voskovec & John Werich,  Americká cesta'/Pangea 2024

Avec le temps le répertoire du Théâtre libéré change. Les spectacles créés d’abord surtout pour amuser le public, revêtent un caractère de plus en plus satirique car les deux auteurs-interprètes ressentent le besoin de réagir aux maux de la société et aux événements politiques qui deviennent inquiétants. Déjà en 1933, la première de la pièce Osel a stín - L’Ane et l’ombre qui est une satire ouverte du nazisme allemand, déclenche un tollé dans les milieux fascisants tchèques et provoque les protestations de l’Allemagne nazie. Mais Voskovec et Werich ne se laissent pas décourager et leur théâtre reste un îlot de liberté et de démocratie car les deux comédiens savent très bien manier l’arme percutante qu’est le rire libérateur. Evidemment, ils risquent d’être parmi les premières victimes de la vengeance d’Adolf Hitler qui s’apprête à occuper la Tchécoslovaquie. Ils réussissent pourtant à lui échapper, se sauvent au dernier moment et débarquent aux Etats-Unis. Le journaliste Karel Hvížďala retrace ce chapitre mouvementé de leur vie :

« Tout d’abord on a fermé à Prague le Théâtre libéré de Voskovec et Werich et ils ont été obligés de quitter la Tchécoslovaquie pour échapper à Hitler. Ils sont partis pour les Etats-Unis au dernier moment, autrement ils auraient été arrêtés par la Gestapo. En Amérique, ils ont cherché à apprendre rapidement l’anglais pour pouvoir continuer leurs activités entamées à Prague. Et après la guerre, le rideau de fer est tombé et leur rêve s’est effondré pour la deuxième fois. »

Werich et Voskovec  en route pour l'Amérique | Photo: Michal Bystrov,  'George Voskovec & John Werich,  Americká cesta'/Pangea 2024

La guerre et l’après-guerre

'George Voskovec & John Werich - Le voyage américain' | Photo: Radio Prague Int.

Pendant longtemps nous n’avons eu que de rares informations sur les activités de Voskovec et Werich aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui nous disposons d’un livre important que son auteur Michal Bystrov a intitulé George Voskovec et John Werich - Le voyage américain. Cet ouvrage volumineux démontre avec d’innombrables documents écrits et photos que malgré les difficultés initiales, les deux comédiens ont réussi à gagner les sympathies du public américain et qu’ils ont remporté toute une série de succès dont le plus grand était sans doute leur prestation dans La Tempête de Shakespeare dans un théâtre de Brodway à New York.

Photo: Michal Bystrov,  'George Voskovec & John Werich,  Americká cesta'/Pangea 2024

Après la guerre les chemins des deux amis se séparent. Tandis que Jan Werich, après son retour à Prague, cherche à composer avec les autorités communistes, Jiří Voskovec détecte avec inquiétude les signes précurseurs de l’arrivée du régime autoritaire. En 1948, il part d’abord en France pour occuper un poste à l’UNESCO et en 1950, il revient définitivement aux Etats-Unis. Sa deuxième vie commence et c’est un début bien pénible.

Le deuxième retour et la deuxième vie de Jiří Voskovec

Jiří Voskovec | Photo: Columbia Pictures

En débarquant à New York, Jiří Voskovec est écroué et interné pendant onze mois parce que le maccarthysme bat son plein et ce comédien venu d’un pays au-delà du rideau de fer est soupçonné d’être un agent communiste. Après de nombreuses interventions en sa faveur, il est finalement libéré et peut renouer avec sa carrière américaine. L’amitié profonde qui le lie à Jan Werich ne se démentira pas malgré la distance et le rideau de fer. Après une pause de quelques années, les deux comédiens entament une abondante correspondance qui sera publiée beaucoup plus tard en plusieurs volumes par l’éditeur Jiří Buřič :

La correspondance V + W | Photo: Tebenas

« Ce n’est pas une simple correspondance, c’est comme un manuel, un immense manuel d’histoire. Une partie du XXe siècle est décrite dans ces lettres avec une franchise et une sincérité incroyables parce que c’était une correspondance privée. Ils n’envisageaient pas que ces lettres puissent être lues par quelqu’un d’autre. »

Une carrière américaine

'Douze hommes en colère' | Photo: 1957 United Artists/Metro-Goldwyn-Mayer

En 1955, Jiří Voskovec obtient la citoyenneté américaine et les trois dernières décennies de sa vie seront jonchées de nombreux succès. Bien qu’il n’ait pas l’étoffe d’une star, il obtient de beaux rôles au théâtre et il jouera au total dans 72 films dont cinq seulement ont été tournés en Tchécoslovaquie. Le reste, ce sont des films américains et britanniques. Le sommet de sa filmographie est sans doute le rôle d’un des jurés dans le célèbre film de Sidney Lumet, Douze hommes en colère.

Michael Douglas,  Jiří Voskovec et Miloš Forman | Photo: Jan Lukas,  Musée de Dobrovice

Devenue acteur américain, Jiří – George – Voskovec n’oubliera pas pour autant ses racines tchèques et entretiendra jusqu’à la fin de vifs contacts épistolaires avec sa patrie. Il meurt en 1981 en Californie à l’âge de 76 ans, neuf mois seulement après la mort de son ami Jan Werich. Il laisse une série d’excellentes comédies écrites avec Jan Werich et beaucoup d’autres textes ainsi qu’une abondante correspondance, une prestigieuse filmographie et le souvenir d’un homme épris de liberté. Dans sa vie, sa passion pour la liberté lui a valu énormément de complications mais il a trouvé un remède efficace. Deux fois chassé de son pays, deux fois exilé, il n’a eu d’autres moyen que de chercher refuge et protection en son for intérieur :

« Vous savez, on dit que nous avons perdu notre foyer, notre chez-nous, c’est-à-dire notre pays natal. Oui, c’est vrai. Mais en revanche nous avons trouvé le monde. Et puis, le foyer, le chez-soi, ce n’est pas nécessairement un lieu. Ce sont aussi nos pensées, nos sentiments, notre mémoire, nos colères, nos joies et nos amours, tout ce qu’il y a en nous. C’est ça, notre foyer. C’est ce qu’il y a en nous et non pas l’endroit où nous nous trouvons. Nous pouvons le porter avec nous et personne ne peut nous le prendre. »

Jiří Voskovec et Jan Werich à Vienne,  1971 | Photo repro: K. Hájek,  Éd. Orbis