Café Europa : l’UE et son élargissement, grande question du n° 3 de la revue franco-tchèque

Projet lancé à l’automne 2024 par des étudiants français et tchèques du Lycée Carnot de Dijon, la revue Café Europa poursuit son petit bonhomme de chemin. Preuve en est avec la sortie, en ce début septembre, du troisième numéro, disponible en ligne. Un nouveau numéro intitulé « Au-delà des frontières » qui consacre une large place à la question de savoir s’il « faut (encore) élargir l’Union européenne », comme l’explique son rédacteur en chef, Raphaël Joyeux. 

« Ce numéro est dédié au projet européen, non pas à la politique qui est menée par certains élus ou par certaines institutions, mais bien à l’Union européenne en tant que telle, c’est-à-dire ses institutions et son projet fédérateur. Il y a notamment une citation de Jean Monnet que l’on retrouve dans ce numéro : ‘Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes’. C’est donc ce thème-là que nous avons voulu aborder, celui d’un projet européen qui est avant tout un projet humain et non politique. »

Source: Café Europa

« Cela implique de parler de la question centrale, en tout cas du premier article : ‘Faut-il encore élargir l’UE ?’ Cette formulation a été trouvée par l’auteur même de l’article, Lukáš Macek, chef du Centre Grande Europe à l’Institut Jacques Delors et directeur du campus de Sciences Po à Dijon. Dans cet article, il propose plusieurs analyses ainsi que des réponses construites, et c’est cette dualité dans la réponse qui est très intéressante à lire. »

« Pourquoi se poser la question de l’élargissement ? Eh bien, parce que c’est une question particulièrement d’actualité, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais pas seulement. Aussi en raison des divers débats politiques et peut-être plus encore philosophiques - et je dirais même de conscience - sur l’UE. Pour pouvoir participer à ces débats-là, il faut réfléchir sur la question et c’est pourquoi ce numéro propose aussi d’autres articles et entretiens à ce sujet. »

Source: Café Europa

« Si l’intitulé est ‘Au-delà des frontières’, c’est parce que l’on se doit de faire la séparation entre les mots ‘frontière’ et ‘différence’. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la différence ne nous sépare pas, elle nous réunit, tandis que la frontière, elle, nous sépare. Et c’est bien pour cette raison que le projet européen était notamment d’abolir les frontières. D’où le thème ‘Faut-il encore élargir l’UE ?’ »

Pour ce qui est de l’élargissement de l’UE, la Tchéquie y est officiellement plutôt favorable, notamment pour la région des Balkans de l’Ouest, à la différence de la France, plus réticente. Cette différence de vues est-elle également expliquée dans la revue ?

« Pas spécifiquement. Lukáš Macek revient sur la position française, notamment, qui a un rôle, pour ne pas mentir, très important au sein de l’UE, par la puissance militaire et démographique notamment. On ne s'attarde pas spécialement, effectivement, sur la différence de point de vue sur l’élargissement entre la Tchéquie et la France, puisque, avec le temps, finalement, cela évolue. Nous avons préféré avoir une approche qui soit la plus universelle possible, davantage axée sur la réflexion que sur le débat politique, même si, évidemment, un débat politique implique de la réflexion. La réflexion n’est pas forcément politique, elle est avant tout, par exemple, de conscience. »

En tant qu’étudiant et jeune journaliste passionné par ces questions européennes, politiques, de société, vous connaissez bien également la Tchéquie et l’Europe centrale, est-ce que vous ressentez, au sein de votre génération, des regards différents justement sur cette UE ?

Source: Café Europa

« Oui, même si ce n’est qu’avec quelques étudiants, et que c’est donc difficile d’établir une généralité par nature, il y a des différences de perception de l’UE selon les pays. Mais je dirais même selon les âges, selon les régions, et même selon les personnes. Vous ne pensez pas l’UE comme je la pense, et comme la pense mon voisin, et évidemment comme la pense un Polonais, par exemple.

« Maintenant, est-ce que ces différences sont un blocage ou, au contraire, une chance ? Moi, je crois qu’elles sont une chance, et c’était le projet de Café Europa, par son nom même : la discussion autour de l’Europe. Oui, il y a des différences au sein même de notre rédaction et c’est extrêmement intéressant pour ceux qui y travaillent. »

De François Hollande à Milan Kundera

Ces différences sont également évoquées par l’ancien président français François Hollande, avec lequel vous proposez un long entretien toujours sur ces questions européennes. Avez-vous pu le rencontrer personnellement ?

« Oui, j’ai pu m’entretenir avec lui dans son bureau, à l’Assemblée nationale. Cela a été une vraie chance personnelle, il faut le reconnaître, mais une vraie chance surtout pour la revue, et c'est ce que nous avons voulu mettre en avant. Nous n’avons pas voulu faire de politique avec François Hollande, nous avons essayé le plus possible d’avoir un sujet de réflexion et pas de débat, comme je l’ai dit précédemment, comme pour tout le numéro, c’est-à-dire davantage partager son point de vue d’ancien président de la République, qui est le représentant à l’international de la France. Avoir ce regard-là sur les institutions, sur la situation européenne, passée, actuelle et future. »

Source: Café Europa

« Après, dans la rubrique ‘Mondes d’aujourd’hui’, nous avons aussi un entretien avec la présidente de la IIIe chambre du Tribunal de l’UE, donc à la Cour de justice de l’UE, sur son parcours, comme nous le faisons à chaque fois à Café Europa. C’est malheureusement une cour de justice très peu connue en France, mais pas seulement. Et c’est pour cette raison que nous voulions lui accorder une place importante, puisque la justice est évidemment fondamentale. »

« Il y a également une synthèse du projet européen, pour rappeler les ‘fondamentaux’ qui sont vite oubliés, finalement, comme la devise de l’UE, l’hymne européen, mais aussi l’histoire des différents traités, très brièvement, et les institutions qui composent l’UE, à quoi elles servent et ce qu’elles font... »

La suite de ce troisième numéro est consacrée au thème de la littérature tchèque face à la politique, avec là, un texte signé Jan Rubeš, bien connu des milieux franco-tchèques, et aussi un portrait de Milan Kundera. Pourquoi précisément ce thème ?

Source: Café Europa

« D’abord, la littérature tchèque est quelque chose dont nous voulions absolument parler, puisque c’est un art que toute la rédaction apprécie, mais aussi parce qu’elle regorge de trésors pour la littérature mondiale. Impossible de citer tous les auteurs, il y en a tellement, et nous voulions donc lier cela un peu plus à l’UE. »

« Nous nous sommes concentrés sur l’histoire tchèque par la même occasion, puisque, comme nous l’avons toujours dit, Café Europa, c’est à la fois sur l’Europe et la République tchèque, et  les deux ne sont bien évidemment pas opposés. Au contraire, elles se complètent. A travers les discussions que nous avons eues avec Jan Rubeš, ce très grand spécialiste, nous avons trouvé ce thème de la littérature tchèque face à la politique, notamment sous le régime communiste, puis ce qui a suivi après la révolution de Velours, jusqu’à 2004, notamment, et l’intégration dans l’UE. »

« Donc, finalement, c’était de voir l’UE se développer à partir de la Seconde Guerre mondiale, pour faire très très simple, évidemment, dans les dates. Pendant ce temps-là, à l’Est, il y avait le régime soviétique, et ensuite, seulement après, la révolution et l’UE. Et encore, il a fallu attendre une quinzaine d’années... »

« L’idée, donc, était de voir de l’autre côté de la frontière, au-delà des frontières, et finalement, d'abolir cette frontière. Concernant Milan Kundera, je ne sais pas si ce portrait apporte quelque chose de fondamentalement nouveau dans les recherches qu’il y a sur l’auteur – nous n’avons pas cette prétention-là -, mais nous avons essayé de le présenter tout en menant un travail rigoureux sur un auteur ‘symbole’ d’une certaine manière des relations franco-tchèques. C’est un cas particulier qui a lui aussi été confronté à la politique et qui vient compléter l’article plus général de Jan Rubeš. »

Enfin, dans la rubrique habituelle ‘Regards tchèques’, vous proposez de rester à l’intérieur des frontières de la Tchéquie, même si vous sortez de celles de Prague, puisque vous proposez une présentation des différentes régions qui forment la Tchéquie...

Source: Café Europa

« Effectivement, on reste là dans les frontières de la République tchèque, même si elles ne sont pas une séparation au sein de l’UE. C’est du moins l’idée que nous essayons de défendre. On voulait montrer que la République tchèque, ce n’est pas seulement Prague, que Prague ne résume pas la culture ou l’histoire tchèques. Bien au contraire, les régions tchèques sont fortes d’une très grande histoire, d’une très grande culture, et toutes différentes. Pourtant, elles forment un seul pays aujourd’hui. C’est donc bien qu’au-delà des frontières, il existe une union au sein même des pays aujourd’hui. »

« D’ailleurs, c’est souvent ce qui revient quand on étudie l’histoire tchèque, on voit souvent les mots ‘Bohême’ et ‘Moravie’ revenir. Deux régions différentes qui forment pourtant aujourd’hui le même État. Et donc, encore une fois, au-delà des frontières, il y a des différences qui ne sont pas des séparations. Dans cet article écrit par la rédaction tchèque, nous expliquons assez rapidement les différences historiques, notamment économiques, suite au régime communiste, les régions industrielles, par exemple. Mais aussi les différences culturelles, ou plutôt le patrimoine, c’est-à-dire ce qui est mis en valeur dans ces régions, les différents festivals, les différents musées... »