Futur gouvernement tchèque : résoudre l’équation Babiš 2.0 + SPD + Automobilistes
Avec 34,51% des voix, le mouvement ANO d’Andrej Babiš a largement remporté les élections législatives ce week-end, mais devra former une coalition – ou une alliance au minimum – avec deux autres formations pour avoir une majorité à la Chambre des députés. Les négociations ont commencé dès samedi soir entre ANO et le parti SPD (Liberté et Démocratie directe, 7,78%) ainsi qu’avec les Automobilistes (Motoristé sobě, 6,77%), pour jeter les bases de la formation d’un futur gouvernement, tandis que le président de la République Petr Pavel a reçu ces dimanche et lundi les leaders de tous les partis représentés dans la future Chambre basse du parlement tchèque. Pour faire le point en ce lundi post-électoral, RPI a posé quelques questions à Michel Perottino, le directeur du département de science politique de la faculté de sciences sociales de l’Université Charles.
Extraits de cet entretien à écouter dans son intégralité en appuyant sur Lecture
Que ressort-il en premier de ce scrutin législatif selon vous ?
Michel Perottino : « En premier, c'est évidemment la victoire claire et nette d'Andrej Babiš et de son parti ANO. Et puis, disons, un camp libéral, ou libéral-conservateur, qui est en net recul. »
Peut-être aussi une sévère défaite pour les partis dits « partis de gauche » ?
« "Partis de gauche", on peut les appeler comme ça. Effectivement, si vous pensez à Stačilo! et au Parti communiste, ainsi qu’à la social-démocratie, ou plutôt aux restes du parti social-démocrate qui se sont réunis sous une bannière un petit peu compliquée. Je rappelle quand même qu'en 2024, quand cette coalition s’est formée, elle regroupait surtout les communistes, mais aussi un petit parti qui avait viré à l'extrême droite : le Parti socialiste national, qui, à l'origine, était de gauche, mais il y a très longtemps. En réalité, c’est une coalition extrêmement nationaliste, plus que de gauche. »
Et décrite comme pro-russe également…
« Effectivement. »
Trois formations dans des groupes classés à l’extrême-droite au Parlement européen
Est-ce qu’il y aura, selon vous, un nouveau gouvernement tchèque avant la fin de l'année, avant la carpe de Noël ?
« Avant Noël, oui, c'est assez probable. On commence à envisager plutôt novembre, peut-être même avant, si A. Babiš réussit à trouver un compromis avec deux partenaires qui vont être difficiles : les Automobilistes et le SPD. Mais a priori, on devrait pouvoir trouver un terrain d'entente. »
Ces partenaires potentiels du mouvement ANO d’Andrej Babiš soulèvent beaucoup de questions, notamment les Automobilistes. Pour les replacer dans le contexte européen, les Automobilistes ont rejoint le Groupe des Partriotes pour l’Europe tandis que le SPD est dans le groupe Europe des Nations souveraines…
« Je dirais que le SPD est resté dans le groupe des Nations souveraines. C'est-à-dire que c'est l'extrême droite européenne qui a fait scission, laissant un peu tout seuls ceux qu'ils considéraient comme secondaires ou avec lesquels ils ne voulaient pas jouer, notamment l’AfD allemande. »
Les Automobilistes : « Des eurosceptiques durs dans la ligne de Václav Klaus »
Effectivement. Le Rassemblement national de Marine Le Pen était allié au SPD de Tomio Okamura avant de rejoindre, avec Viktor Orbán notamment, le nouveau groupe des Patriotes pour l'Europe, avec aussi Andrej Babiš et le FPÖ autrichien. Mais alors, pour revenir à ma question sur les Automobilistes, comment les définiriez-vous en quelques mots ?
« En quelques mots, ce sont des eurosceptiques durs. C'est un peu la ligne de l’ODS, ou en tout cas d’une partie de l’ODS il y a vingt ans. C'est encore la ligne que défend aujourd'hui l'ancien président Václav Klaus, avec une différence : chez Klaus, la position pro-russe est beaucoup plus claire. L’euroscepticisme des automobilistes est dur, traditionnel, ancré dans la droite conservatrice tchèque. Mais ils vont tenir cette ligne dure sur de nombreux thèmes, notamment l’immigration — l’un de leurs chevaux de bataille —, le Green Deal, qu’il faut abattre selon eux, et, plus largement, toute la politique européenne qu’ils veulent mettre entre parenthèses. »
Cette filiation avec Václav Klaus est intéressante, tout comme Stačilo! était soutenu par l’autre ancien président, M. Zeman. D’ailleurs, les leaders des Automobilistes ont rencontré V. Klaus samedi soir après les résultats. Est-ce que, selon vous, le côté pro-russe est simplement dissimulé chez les Automobilistes?
« C'est une bonne question... Ce que je constate, c'est qu’il était beaucoup plus proche du SPD sur la politique vis-à-vis de l'Ukraine et de la Russie. Il y a eu des tensions entre les automobilistes et Klaus sur cette question : il les reconnaissait comme forces eurosceptiques, mais il mettait en doute leur position ambiguë vis-à-vis de Poutine. »
SPD, « une pseudo-coalition d’ultra-conservateurs » et ANO « plus conciliant avec l’UE »
Parlons aussi du SPD et de sa coalition avec plusieurs petits partis (Svobodní, PRO et Trikolora). Finalement, ils n’ont pas eu les résultats que les sondages leur promettaient…
« Ce sont des partis qu’on peut qualifier d’ultra-conservateurs, sur une même ligne très dure vis-à-vis de l’Union européenne. Pourquoi ces partis différents ? Essentiellement pour des raisons de personnes, d’histoires particulières, qui ont fini par s’entendre pour concourir sous la bannière du SPD.
« Techniquement, ce n’est pas une coalition classique, mais une pseudo-coalition. La Cour constitutionnelle l’a confirmé : il s’agit d’un seul parti, avec des formations cachées derrière. Cela a des conséquences : un seul groupe parlementaire et tout le financement vers le SPD. »
Pour en revenir au grand vainqueur, le mouvement ANO, qu’attendre de cet Andrej Babiš 2.0, qui a déjà été chef du gouvernement entre 2017 et 2021 ?
« Il nous a déjà donné les premiers éléments : une politique contre l’immigration, même si en Tchéquie ce n’est pas vraiment un problème, et surtout une lutte contre le Green Deal (Pacte vert) et les injonctions de l’Union européenne en matière de climat. Il faudra observer les relations entre ANO et les Automobilistes, et dans une moindre mesure le SPD, pour voir quelles concessions Babiš sera prêt à faire face à des partenaires extrêmement eurosceptiques, alors qu’ANO est plus conciliant envers l’UE. »
La marge de manœuvre du président extrêmement ténue et l'audiovisuel public en ligne de mire
Le président Petr Pavel a déjà indiqué qu’il ne nommerait pas de ministre ouvertement anti-UE ou anti-OTAN. Quelle est sa marge de manœuvre ?
« Elle est extrêmement ténue. La première question, c’est le conflit d’intérêts d’Andrej Babiš : pourra-t-il réellement être Premier ministre ? A priori le président a indiqué que ce dernier lui avait présenté plusieurs solutions pour le régler, ce qui ouvre la voie à sa nomination. »
« Mais la Constitution ne donne pas au président de domaine réservé. Petr Pavel pourra discuter, éventuellement poser un veto symbolique, mais la responsabilité des ministres revient au Premier ministre. Son veto sera discursif, pas constitutionnel. »
Le président a aussi souligné des points de vigilance : orientation pro-occidentale, protection de la justice, de l’armée, et surtout de l’audiovisuel public, cible privilégiée de ces partis.
« Exactement. Essentiellement contre la Télévision publique. A. Babiš a d’ailleurs refusé de participer à des débats sur la Télévision publique. Pavel a dit clairement que l’audiovisuel public était un des points cruciaux. Il a aussi mentionné les universités. On voit qu’il veut protéger ce qui est indépendant du pouvoir. »
Andrej Babiš, futur médiateur entre Bruxelles et Budapest ou Bratislava ?
Au niveau européen, certains craignent un tournant illibéral à la hongroise ou à la slovaque. Mais, connaissant Andrej Babiš, pourrait-il tenter de se poser en médiateur entre ces pays et Bruxelles ?
« Absolument. Je pense que c’est la carte qu’il jouera. Babiš admire Orbán, notamment parce qu’il gouverne seul, ce qui est pour lui l’idéal. Mais il peut se présenter comme l’intermédiaire, celui qui trouve des compromis, à la fois à Bruxelles et à Budapest ou Bratislava. Ce sera probablement sa stratégie. »
Son ambition passée était de devenir président, mais il a été battu par Petr Pavel. Comment cela influera-t-il sur son potentiel futur gouvernement, sachant qu’on ne sait pas encore si Petr Pavel va se représenter ?
« Pour Petr Pavel, je pense qu’on s’oriente vers une deuxième candidature. Quant à sa relation avec Andrej Babiš, pour l’instant, elle semble apaisée. Mais cela pourrait pousser le président Pavel à renforcer son rôle, à devenir une opposition institutionnelle capable de contenir les coups de boutoir du SPD ou des Automobilistes. »
La Tchéquie prend-elle, selon vous, un tournant illibéral ?
« Je pense que c’est déjà le cas. Pendant la campagne, on a vu moins de débats que de slogans-chocs, des formules toutes faites qui ne laissent aucune place à la discussion. C’est très proche de ce que l’on observe du côté de la communication du président des États-Unis. »






