Serge Borenstein : « Mister Nobody contre Poutine est plus dangereux qu’un missile »
Coproducteur du documentaire Mister Nobody contre Poutine (Mister Nobody Against Putin), nommé aux Oscars et aux BAFTA, l’homme d’affaires belge installé à Prague Serge Borenstein revient sur son engagement tardif mais décisif dans un film qui dérange autant qu’il interpelle. De la rencontre avec le réalisateur David Borenstein au rôle clé de figures comme Garry Kasparov, en passant par la protection accordée en Tchéquie au lanceur d’alerte russe Pacha Talankin, il raconte les coulisses d’une aventure cinématographique et politique hors norme. Entretien.
Extraits de cet entretien disponible en intégralité dans sa version audio :
À quel moment avez-vous été impliqué dans l’aventure de ce film documentaire remarquable et remarqué ?
Serge Borenstein « Assez tard, je dois l’avouer. En général, un producteur est là au démarrage du film. Moi, je dois dire que je suis devenu coproducteur quand le film était déjà pratiquement terminé et que j’ai rencontré le producteur et le réalisateur qui s’appelait David Borenstein. »
Mais qui n’a aucun lien de parenté avec vous…
« Qui, jusqu’à preuve du contraire, n’a aucun lien de parenté avec moi. On a juste des liens d’amitié très forts et on envisage d’autres projets ensemble. »
Je suppose que ce n’est pas la première fois qu’on vous sollicite. Qu’est-ce qui vous a décidé ?
« J’ai vu le film et je me suis dit que c’était un chef-d’œuvre, un message que j’aurais voulu avoir fait dès le début. Alors je ne suis ni marchand d’armes, ni autres, donc le meilleur moyen de contribuer ou de lutter contre cette guerre, cette horrible guerre contre l’Ukraine, c’était à travers ce documentaire, que je pensais très objectif. C’est pour ça que j’ai vraiment décidé de m’engager là-dedans. »
On a eu David Borenstein à ce micro. C’était d'ailleurs l'une des premières interviews publiées en français à propos du film. C’est donc lui qui vous a démarché, avec également le coproducteur tchèque du film, la société Pink.
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« Pour être tout à fait honnête, ils n’ont pas eu de mal du tout à me convaincre, ça a été automatique. J’ai vu le film, on s’est assis le lendemain et j’ai dit à David : “Qu’est-ce que je peux encore faire pour toi ?” Il m’a dit : “Beaucoup. On a de grandes ambitions pour ce film. On espère aller un jour dans une première sélection, et ça demande du financement.” J’ai dit : “Je vais te donner ce que je peux.” »
« Nous devons une partie du succès du film à Gary Kasparov »
Et on dirait que ça a marché. Ce mois de janvier a été particulièrement fructueux : nomination aux Oscars, nomination aux BAFTA, la presse internationale, notamment The New York Times ou The New Yorker la semaine dernière, avec des critiques plutôt dithyrambiques.
« C’est pour l’instant un paris réellement gagné mais je me désole du fait que le contexte politique ne va soit en notre faveur. Je sais qu’aux États-Unis il y a beaucoup de gens qui rechignent à aller contre certains mouvements, contre les Russes, contre Poutine en particulier, et je pense que ça risque de desservir un peu le film. Mais on va voir. Je reste optimiste. »
Ça coûte cher une campagne pour les Oscars, même une fois sélectionné pour le dernier round. Qu’est-ce qu’il faut faire, dans votre rôle de coproducteur ? Remettre de l’argent ?
« Remettre de l’argent et surtout rencontrer les bonnes personnes. J’ai eu la chance de rencontrer, il y a quelques années, Garry Kasparov, et je l’ai présenté aux autres producteurs du film. Il nous a aidés d’une manière incroyable et je crois honnêtement pouvoir dire qu’on lui doit une partie de notre succès. Et ça continue. Les relations et l’argent sont importants. On essaie aussi de contacter d’autres stars d’Hollywood qui vont soutenir la cause, comme Leonardo DiCaprio et d’autres, et on travaille très dur là-dessus. »
Comment se passe ce travail concrètement ?
« Celui-là en particulier, je ne peux pas vous donner de détails, parce que je le fais depuis Prague. Mon rôle était plutôt d’ordre financier. Mais on a bien sûr des personnes spécialisées dans les relations publiques, avec des contacts à Hollywood. Le film attire l’attention. Quand on parle de Mr. Nobody, tout le monde est enclin à nous recevoir. Les résultats, on les verra d’ici cinq semaines. »
Garry Kasparov, mais pas seulement. Il y a eu aussi Mikhaïl Khodorkovski, qui a fait beaucoup de publicité pour le film.
« Absolument. Et ces deux-là, on leur doit une fière chandelle. Je ne connais pas personnellement Khodorkovski, mais je le remercie pour ce qu’il a fait. Garry Kasparov, lui, ne s’est pas contenté de parler en bien du film : il a vraiment accompagné Pavel 'Pasha' Talankin, qui est le héros, le narrateur et celui qui a réellement initié ce documentaire. Il l’a soutenu à bout de bras. »
Pavel Talankin, ce héros
À quel moment avez-vous rencontré Pasha ?
« Je l’ai rencontré à Prague peu après son arrivée, arrivant tout juste de Russie. Il avait énormément de charme, de l’humour, et c’est un héros. Il a pris énormément de risques. Je me souviens d’une phrase qu’il a prononcée récemment à New York : un journaliste lui a demandé quels étaient ses projets pour le futur immédiat. Il a répondu : “J’ai 34 ans maintenant et mon projet le plus important, c’est d’essayer de vivre jusqu’à 35.” Il a dit ça avec humour, mais très sérieusement. Ce film dérange énormément. Il est plus dangereux que certains missiles, parce qu’il dérange. »
Le coproducteur tchèque du film, Radovan Sibrt, disait récemment que Pasha n’avait aucune ambition politique, qu’il était même prêt à devenir conducteur de tramways à Prague. Cette coproduction tchèque a été importante ?
« Absolument. Les Danois, et principalement David Borenstein – qui est américain mais vit au Danemark – ont porté le film à Hollywood. Les Tchèques auraient pu le faire car ils ont pris de grands risques : ils ont aidé à exfiltrer Pacha, l’ont accueilli, lui ont donné l’asile politique. C’est une coproduction tchéco-danoise, même si on pense souvent que c’est uniquement danois. »
Héros du Louvre : un film après la BD sur Babi Maklouf
Est-ce que ce rôle de coproducteur vous a permis de rencontrer de nouvelles personnes dans le cinéma tchèque ?
« Pas vraiment. Mais cela m’a aidé pour un autre film de fiction que je coproduis en France, Le Héros du Louvre, avec notamment Kad Merad, qui sortira en septembre. Être nommé aux Oscars et aux BAFTA m’aide à me faire une petite place dans le milieu du cinéma français. »
Ce héros du Louvre s’appelle Babi Maklouf – il s’agit d’une histoire vraie déjà racontée dans une BD d’Élie Chouraqui et Letizia Depedri.
« La productrice Alexandra Fechner m’a contacté au début du tournage. Élie Chouraqui est le réalisateur. C’est l’histoire d’un gardien de nuit du Louvre qui, en 1940, se retrouve chargé de sauver des œuvres avant l’arrivée des nazis. »
Ce gardien, Babi Maklouf, était le grand-père d’Élie Chouraqui. Y a-t-il un lien avec la Tchéquie, des scènes tournées ici ?
« Pas encore, mais un industriel tchèque propriétaire de médias en France s’intéresse au film. Cela pourrait évoluer. »
Vous avez par le passé été impliqué dans le projet du film tchèque Úsvit, sorti en 2023. Avez-vous de futurs projets dans le cinéma à Prague ?
« Pour le moment non. Je travaille avec Élie Chouraqui sur un documentaire sur l’Iran, un pays que j’affectionne particulièrement et où j’ai vécu. C’est ma manière d’essayer d’aider ces gens qui souffrent énormément. Les images sont récentes, terribles, et le travail est en cours. »
Coproduction tchèque, le film Mister Nobody contre Poutine est en libre-accès en France sur le site de la chaîne Arte.
La radio publique tchèque (Český rozhlas) joue un rôle non négligeable dans ce film grâce à son Chœur d’enfants (Dětský pěvecký sbor Českého rozhlasu), à qui l’on doit une partie importante de son atmosphère musicale. Ce sont dans les studios de la radio que quatre morceaux particulièrement émouvants ont été enregistrés sous la direction de la cheffe de chœur Věra Hrdinková. Plus d'infos sur ce sujet également dans l'entretien avec le réalisateur du film : https://david-borenstein-mr-nobody-against-putin.







