Miřenka Čechová : « C’est la vengeance qui est le moteur de mon roman »

'Et moi alors ? Et toi alors ?'

« L’art devrait susciter chez l’homme une certaine métamorphose, provoquer sa pensée et ébranler les stéréotypes de sa vie », déclare Miřenka Čechová et illustre cette idée par son roman intitulé Co já ? Co ty ?, titre ambivalent que nous pouvons traduire comme Et moi alors ? Et toi alors ? ou bien Qu’ai-je fait ? Qu’as-tu fait ? Et il faut dire qu’en décrivant le comportement des deux protagonistes de son roman  l’auteure répond à ces questions d’une façon complexe et exhaustive. Le troisième roman de Miřenka Čechová est un récit dont le thème majeur est la vengeance.

Le crime et le châtiment

Miřenka Čechová (1982) est une artiste à multiples facettes. Tout d’abord danseuse classique elle déserte bientôt vers la danse-théâtre et au théâtre physique. Elle raconte son expérience d’élève d’une école de ballet dans son roman corrosif intitulé Baletky –Les ballerines qui déclenche un tollé parmi les chorégraphes et les danseurs classiques tchèques. Ses activités sont nombreuses et variées, elle monte toute une série de projets artistiques auxquels elle participe en tant que metteuse en scène, chorégraphe, danseuse et actrice, elle est pédagogue d’écoles artistiques et elle poursuit également une œuvre littéraire. Dans son troisième roman sorti aux éditions Paseka le sort individuel de son héroïne Laura lui permet de traiter les grands thèmes de la littérature de tous les temps - le crime, le châtiment, la vengeance, et aussi la situation de la femme dans le monde masculin :

Miřenka Čechová | Photo: Štěpán Ron,  ČRo

« Cela a pris sa source dans le sentiment que je porte dans mon for intérieur, dans l’idée que les femmes actives dans l’espace public et qui cherchent à attirer l’attention sur certains problèmes, sont souvent cibles de la haine, des brimades et des attaques de toutes sortes comme la ridiculisation et l’humiliation. Et je me dis que c’est comme si nous n’avions pas le droit de critiquer l’état de la société, le monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous ne sommes toujours pas égales en droits. Et c’est dans cette frustration de longue haleine qu’a germé le désir d’écrire un livre sur une relation manipulatrice qui couvrirait une vie de l’enfance à l’âge adulte. »

L’enregistrement d’un long monologue

Photo illustrative : Brian Lawson,  Unsplash

Laura, héroïne du roman, est une femme de 29 ans qui gagne sa vie comme une prostituée de luxe. Elle n’est pas complexée et ne cache même pas une certaine fierté de la façon souveraine dont elle pratique «le plus vieux métier du monde ». Mais dans son âme il y a une blessure profonde qui date de son enfance. Orpheline,  elle a passé son adolescence dans un foyer de l’enfance où elle a été d’abord éduquée, puis cajolée et finalement séduite mentalement et sexuellement par son professeur.  Miřenka Čechová a donné à son livre la forme d’un long monologue de Laura :

« J’ai choisi une forme d’enregistrements qui créent une espèce de journal sonore que Laura, une femme de 29 ans, enregistre successivement pour l’homme qui a provoqué dans son enfance chez elle un tel bouleversement que cela a fait dévier de sa trajectoire toute sa vie postérieure. »

Une femme qui cherche à assumer son passé

Photo illustrative: Ivan Oboleninov,  Pexels

C’est à l’intention de cet homme qui a profondément marqué la vie  de son élève par une manipulation raffinée et sans scrupules que Laura enregistre le récit de cette séduction avec son dictaphone. L’évocation du passé criminel de son séducteur fait partie de sa vengeance  qui prend forme d’une confession littéraire car le lecteur lit la transcription de ces enregistrements. Miřenka Čechová explique pourquoi elle a choisi cette forme de narration insolite :

Photo: cottonbro studio,  Pexels

« L’idée de donner à ce monologue la forme d’un enregistrement me convenait beaucoup parce qu’en tant que performeuse et metteuse en scène j’imagine ces situations souvent sous une forme scénique. J’entends ce que le personnage dit, je vois ce qu’il fait, c’est donc comme un enregistrement d’une espèce de ‘one woman show’ , enregistrement du comportement d’une personne qui cherche à assumer son passé. »

Ces choses qu’on passe généralement sous silence

Photo illustrative: Muhammad Anwal Said,  Pexels

Le style de cet acte d’accusation contre un séducteur est nerveux et cru. La narratrice n’est plus une jeune fille ingénue qui obéissait impuissante aux fantaisies de son professeur.  Celle qui raconte son histoire est déjà une femme adulte et assurée qui parle ouvertement et même avec un brin de masochisme de son drame personnel, qui déploie un langage imagé pour évoquer les affres de son adolescence et ne nous cache aucun détail de sa vie intime. Elle brosse un portrait accablant de son séducteur mais elle ne se ménage pas non plus. Elle ne cache même pas une certaine complicité avec son séducteur et l’image qu’elle donne d’elle-même n’est pas toujours sympathique. C’est une femme en colère, une femme qui utilise sa langue comme une arme et qui ne recule pas devant la description des choses qu’on passe généralement sous silence. Dans son récit ne manquent ni des scènes sexuelles explicites, ni des vulgarismes.  Comme si tout dans sa vie et dans sa narration n’obéissait qu’à une seule chose  - son désir de vengeance. Miřenka Čechová considère ce thème comme fructueux et riche d’inspiration :

Photo illustrative: Sebastiaan Stam,  Pexels

« J’ai choisi ce thème parce qu’il génère une certaine énergie. Mon écriture est rapide et énergique et je voulais procéder à un processus antique, purificatoire et cathartique. Je le fais aussi dans mes autres œuvres. Quand il y a quelque chose qui me fait souffrir je le traite et cherche à le résoudre en lui donnant une forme et le hissant à un niveau esthétique et c’est ainsi  que je donne à cette douleur et à ce problème un fondement, une justification, une explication pour apprendre quelque chose de nouveau.  La vengeance comporte une certaine sorte d’énergie et la colère aussi. C’est une énergie qui peut être vivifiante, stimulante et fortifiante et qui est à l’opposé de l’impuissance,  de la passivité,  d’une situation que nous subissons impuissants et brisés par ce que nous vivons. »

Un dénouement imprévu

Photo illustrative: Skylar Kang,  Pexels

Vers la fin du roman la jeune femme et son ancien professeur se rencontrent de nouveau. Ils sont bien différents, leur situation est bien différente mais ce qui reste sans changement, c’est leur haine réciproque, une haine intense et sournoise, qui risque d’exploser. Et c’est à ce moment que le récit psychologique prend un aspect nouveau et permet à Miřenka Čechová de mener son lecteur à un dénouement inattendu :

« Récemment un critique a écrit que mon roman est un thriller psychologique. cela me fait un grand plaisir parce que vers la fin la forme du roman bascule, le récit prend un peu la forme de thriller quasi cinématographique et la vengeance qui touche à son accomplissement, se retourne et se transforme complètement. La vengeance dans ce roman est donc un certain moteur, mais je ne révélerai pas si elle sera accomplie ou non. »

aucun résultat trouvé