Martin Ryšavý au pays des ours polaires

'La toundra et la mort'

« C’est le projet de ma vie », dit l’écrivain et cinéaste Martin Ryšavý (1967) à propos de son intérêt pour la Sibérie, plus précisément pour la toundra et ses habitants. Cet intérêt profond pour cette région lointaine, austère et d’un accès extrêmement difficile lui a donné la matière pour écrire trois livres dont le dernier est intitulé Tundra a smrt – La toundra et la mort.

Une expédition sur une île arctique

Martin Ryšavý | Photo: Pavel Sladký,  ČRo

Cinéaste, scénariste et pédagogue, Martin Ryšavý est l’auteur de toute une série de films documentaires et ethnographiques mais ce qui lui a permis de s’imposer vraiment sur la scène culturelle tchèque, c’est, en 2008, la publication de son livre Cesty na Sibiř – Voyages en Sibérie, livre couronné du prestigieux prix Magnesia litera. La Sibérie et ses habitants sont également le thème central  de son livre La toundra et la mort qui retrace une expédition dont le premier objectif était de tourner un film documentaire sur les ours polaires. Martin Ryšavý avoue cependant que ce n’était pas la véritable raison de ce voyage :

« Il était évident qu’avec ma caméra, avec mon matériel et avec mes moyens financiers je ne pourrais pas réaliser un film documentaire sérieux sur la vie des ours qui serait comparable aux travaux de grandes chaînes de télévision d’aujourd’hui. Depuis le début, ce n’était donc qu’un prétexte pour me rendre dans cette région qui m’intéresse depuis longtemps. Mais ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les gens, tandis que mon intérêt pour les ours n’est que secondaire. »

Comme un spaghetti interminable

Les Iles Medveji | Photo: Ansgar Walk,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Dans ce récit autobiographique l’auteur nous amène dans les régions arctiques presque inhabitées parce que la vie dans ces conditions climatiques est extrêmement difficile. L’objectif du voyage sont les Iles Medveji - les Iles des ours, archipel de six îles situées près de l’estuaire de la rivière Kolyma dans la Mer de Sibérie orientale. Avant l’effondrement de l’Union soviétique se trouvait sur une de ces îles une station météorologique. Ces baraquements abandonnés depuis longtemps peuvent cependant encore servir d’abris aux membres de cette expédition insolite composée d’un cinéaste tchèque et de quelques hommes de Sibérie. L’auteur raconte son voyage mais y a joute aussi beaucoup d’épisodes de sa vie et de la vie de ses protagonistes ainsi que les réflexions que cette expérience suscite dans son esprit. C’est ainsi qu’il explique les spécificités de sa narration qui n’a rien de linéaire :

Les Iles Medveji | Photo: Ansgar Walk,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« Le texte semble plein de digressions, mais ce n’est qu’une apparence. Cette narration est toujours entrecoupée par des passages sur l’avenir et les faits que je décris sont donc confrontés avec ce qui va arriver. Le récit est donc constitué par de nombreux allers-retours qui obéissent à un algorithme constant mais ce n’est pas assez évident pour qu’on s’en rende compte tout de suite. Dans le texte il y a des alinéas mais il n’y a pas de chapitres. Ce livre est donc comme un spaghetti interminable qu’on n’arrive pas à couper et c’est fait exprès parce que je voudrais tenir le lecteur en haleine et lui donner envie de ne pas abandonner sa lecture jusqu’à la fin du livre. »

La toundra, un terrain propice à la méditation

La mort rôde autour des participants à ce voyage entrepris avec des moyens de transport assez vétustes et rendu extrêmement difficile par le froid terrible, les tempêtes de neige et les situations imprévues. Mais l’omniprésence de la mort développe chez ces gens une volonté de résistance et une énergie vitale qui leur permet de surmonter même des épreuves en apparence insurmontables. Le récit de ces aventures est entrecoupé par des souvenirs, des réflexions et des expériences de l’auteur, ce globe-trotter, cinéaste et écrivain qui revient sur les aspirations et les objectifs de sa vie qu’ils soient accomplis ou non. Il constate que son état d’esprit a été influencé par la monotonie extrême des paysages de la toundra :

Photo illustrative: Kirill Zhbakov,  Pexels

« C’est un espace qui ressemble un peu à la mer. Je dirais même que c’est le genre de paysage qui évoque le vide infini qu’un cosmonaute peut trouver en orbite où il n’y a rien aussi loin qu’on puisse regarder. Sur la Terre, il y a toujours quelque chose où le regard ou une pensée peuvent s’accrocher. Mais de tous les paysages terrestres, la toundra est la plus proche du vide de l’espace cosmique et l’homme y éprouve, même sans le souhaiter, un penchant pour la méditation. »

Les problèmes et les maux

Photo illustrative: ArtHouse Studio,  Pexels

Evidemment, les dimensions quasi cosmiques du paysage ne peuvent pas cacher les problèmes et les maux de cette région de la fin du monde et de sa population. L’auteur évoque entre autres le dégel du pergélisol (permafrost), cette couche de glace sur laquelle repose toute la Sibérie et qui fond progressivement à cause du réchauffement climatique ce qui risque non seulement d’ébranler la Sibérie mais aussi de provoquer une catastrophe à l’échelle de la planète. Et l’auteur donne également quelques exemples de la bureaucratie et de la corruption qui font partie intégrante de la vie des habitants de la Sibérie et ne cache pas non plus leur conviction qu’une guerre entre la Russie et l’Occident est inévitable. Ses visites répétées de cette région lui permettent aussi de faire une comparaison entre les différentes périodes de son évolution récente. Il constate :

Photo illustrative: Putulik Jaaka,  Pexels

« Quand vous y arrivez, vous voyez toujours la même chose, et c’est ce qui est déjà inquiétant. On s’imagine qu’une société vivant en paix doit évoluer, que la situation matérielle des gens doit s’améliorer. Mais cette périphérie de la Russie ne change presque pas, ce qui est typique pour cette région et qui n’apporte rien de positif pour ses habitants. C’est pourquoi beaucoup de jeunes gens partent faire la guerre pour gagner de l’argent. Et c’est affreux parce que d’un côté ils tuent et d’autre part ils se font tuer. Et comme ils font partie de petites minorités ethniques, cela réduit encore le nombre des membres de ces minorités et on peut dire que c’est une véritable tragédie. »

Photo illustrative: cottonbro studio,  Pexels

Un récit de voyage qui n’en est pas un

Photo illustrative: Mikhail Nilov,  Pexels

Martin Ryšavý dit que son intérêt pour cette périphérie de la Russie est celui d’un chercheur qui écrit néanmoins des romans parce qu’il n’arrive pas à rédiger des textes scientifiques. Dans le rôle de chercheur, il se sentirait comme un charlatan. Le lecteur sent à chaque page de son livre une profonde sympathie de l'auteur pour ces gens qui vivent au bout du monde. Il partage leur vie difficile, il s’efforce de comprendre leur état d’esprit et cherche à éveiller leur confiance. L’œuvre qui en résulte est donc un portrait original et haut en couleurs de la Sibérie, de ses habitants et aussi de son auteur qui y a inséré beaucoup  de sa vie intime. Son livre est présenté officiellement comme un récit de voyage mais il avoue que le véritable genre de ce texte est bien différent :

«Je crois que ce livre peut être caractérisé comme un roman. Dire que c’est un récit de voyage n’est qu’un appât pour attirer les lecteurs qui aiment ce genre de littérature. »

Auteur: Václav Richter
mots clefs:
lancer la lecture