« A. Babiš moins tenté de sortir du mainstream européen en cas de défaite de V. Orbán aux élections »

Des supporteurs du leader de l'opposition Peter Magyar lors d'une manifestation à Budapest, en mars 2026

Les élections législatives en Hongrie, prévues le 12 avril, sont suivies de près en Tchéquie, tant leurs répercussions pourraient dépasser les frontières du pays. Prague observe notamment avec attention l’évolution en cours à Budapest, dans un contexte régional marqué par des équilibres politiques mouvants.

Au cœur de ces enjeux : le groupe de Visegrád, qui rassemble quatre pays d’Europe centrale - la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la Tchéquie -, mais dont la cohésion est régulièrement mise à l’épreuve par des divergences politiques, surtout depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.

À Prague, la question est d’autant plus sensible que le gouvernement tchèque est aujourd’hui une coalition réunissant le mouvement ANO d’Andrej Babiš, le parti nationaliste SPD de Tomio Okamura et les Automobilistes - trois formations qui, à des degrés divers, affichent une certaine proximité avec la ligne politique de Viktor Orbán.

L'issue du scrutin hongrois et une potentielle victoire du parti Tisza de Péter Magyar pourrait-elle rebattre les cartes en Europe centrale et influencer les choix du gouvernement tchèque ?

Éléments de réponse avec le politologue Lukáš Macek.

Les élections législatives sont prévues dans moins de deux semaines en Hongrie. Quelles sont, selon vous, les potentielles conséquences que ces élections pourraient avoir sur la Tchéquie et sur la coalition actuellement au pouvoir à Prague ?

Lukáš Macek | Photo: Kateřina Cibulka,  ČRo

Lukáš Macek : « Je pense qu’il ne faut pas surestimer ces conséquences, parce que la coalition actuelle tchèque répond surtout à des logiques internes, spécifiques à la République tchèque. Mais il est évident que, pour la Tchéquie comme pour toute l’Union européenne, le résultat du 12 avril en Hongrie aura une influence.

Tout simplement, si Viktor Orbán en ressort victorieux une nouvelle fois, il sera alors conforté. Son influence et, d’une certaine manière, l’attractivité de son message politique seront consolidées, voire renforcées. Dans le cas tchèque, cela pourrait encourager les forces politiques actuellement au pouvoir à aller davantage vers une coopération et une forme de convergence avec la ligne hongroise sur un certain nombre de sujets.

Si, au contraire, il y a une alternance politique en Hongrie, ce sera exactement l’inverse. On pourrait alors supposer que la volonté du Premier ministre Andrej Babiš de mener certaines politiques au niveau de l’Union européenne, notamment sur l’Ukraine ou les questions liées à la Russie, sera moins encouragée à se désolidariser du courant principal de l’Union européenne, faute d’un allié comme Viktor Orbán aujourd’hui. »

Viktor Orbán | Photo: ZUMAPRESS/The Mega Agency/Profimedia

« Andrej Babiš n’est pas du tout dans la démarche idéologique de Viktor Orbán »

Parce qu’on l’a vu récemment, Andrej Babiš soutient Viktor Orbán dans ce scrutin, mais il reste prudent. Il évoquait les tensions récentes à Bruxelles et "le savon passé à Viktor Orbán" notamment en raison de ses accrochages avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, et insistait sur le fait qu’il ne mène "pas la même politique qu’Orbán". C’est donc un soutien prudent...

« Tout à fait. Je pense que la République tchèque sous le gouvernement actuel, comme dans une certaine mesure la Slovaquie sous le gouvernement de Robert Fico, sont des pays qui, lorsque la Hongrie ouvre la voie, sont tentés de la suivre, voire de la soutenir.

En revanche, s’il n’y a plus ce leadership hongrois dans cette direction, cela signifierait qu’ils devraient eux-mêmes devenir leaders sur ces sujets, prendre l’initiative de rompre avec une grande majorité des autres États membres. Et je pense que leur appétence pour ce scénario serait bien moindre.

Andrej Babiš | Photo: John Thys,  AFP/Profimedia

Ils ne sont pas exactement sur la même position, ils n’ont pas les mêmes objectifs. Andrej Babiš n’est pas du tout dans la démarche idéologique de Viktor Orbán. Il y a sans doute une affinité, liée aussi à une certaine vision de la coopération de Visegrád, mais ce n’est pas une ligne qu’il défendrait spontanément. Donc si cette ligne n’est plus portée par la Hongrie, la prise de distance du gouvernement tchèque avec le mainstream européen, notamment sur la question ukrainienne, sera bien moindre. »

Le V4 à l'heure de la reprise des réunions intergouvernementales tchéco-slovaques

Vous évoquez la Slovaquie et le groupe de Visegrád (V4). Dans un contexte particulier, puisque les réunions intergouvernementales tchéco-slovaques reprennent mardi, après trois ans d’interruption en raison des positions du gouvernement slovaque et de la proximité de Robert Fico avec Vladimir Poutine. Une alternance en Hongrie pourrait-elle changer la donne dans le groupe de Visegrád ?

« Je distinguerais d’abord la question du groupe de Visegrád et celle des relations tchéco-slovaques, qui sont deux choses différentes, même si elles se recoupent.

Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Les raisons qui avaient conduit le précédent gouvernement tchèque à prendre ses distances avec Bratislava ne sont plus vraiment d’actualité aujourd’hui. Il serait donc étonnant qu’Andrej Babiš n’aille pas au bout de cette volonté de restaurer un fonctionnement qui existait depuis la séparation des deux pays jusqu’à récemment.

Concernant le groupe de Visegrád, c’est une histoire qui se répète. Depuis au moins 2015, on observe une tentative, notamment de la part de Viktor Orbán, d’en faire une entité politiquement alignée, une sorte d’alternative au sein de l’Union européenne, face au couple franco-allemand ou au mainstream européen.

Mais cela ne fonctionne jamais vraiment, car au gré des élections, il y a toujours au moins un gouvernement qui prend ses distances avec cette ambition. Souvent, le groupe est divisé en deux. Si cette fois-ci la Hongrie change d’approche, ce sera simplement un épisode de plus dans cette recomposition permanente.

Une véritable harmonisation des positions des quatre pays n’arrive pratiquement jamais. Donc je ne surestimerais pas l’enjeu : le groupe a son importance, mais elle est parfois exagérée. Les quatre pays ont chacun d’autres alliances, d’autres priorités. Visegrád est une coopération parmi d’autres, pas quelque chose de fondamental, ni pour eux, ni pour l’Union européenne. »

SPD, Automobilistes et ANO : tous derrière le Fidesz 

À propos du gouvernement tchèque, il s’agit d’une coalition entre trois partis est intéressant de noter que les autres partis, notamment les Motoristes (Automobilistes), soutiennent aussi Viktor Orbán. Le chef de la diplomatie, Petr Macinka, qui est le chef de cette formation, s’est même rendu à Budapest récemment, pour soutenir le Premier ministre hongrois dans le cadre d'une réunion du groupe du parlement européen des Patriotes pour l'Europe. Il n’y a donc pas que le mouvement ANO d’Andrej Babiš...

Petr Macinka prend la parole lors de la réunion du groupe du parlement européen des Patriotes pour l'Europe,  à Budapest,  en Hongrie,  le 23 mars 2026 | Photo: Martin Fejer,  estost.net/ČTK/imago stock&people

« Oui, tout à fait. Et je dirais même que les deux plus petits partis de la coalition sont encore plus favorables à une convergence avec la politique européenne de Viktor Orbán.

Avec des nuances toutefois : par exemple, la position des Motoristes sur l’Ukraine est assez ambiguë. Il y a parfois un décalage entre leurs prises de position internationales, comme le discours de Petr Macinka à l'ONU et les propos tenus à Budapest, ce qui rend leur ligne difficile à interpréter.

En revanche, pour le SPD, on est sur une ligne parfois encore plus radicale que celle de Viktor Orbán lui-même.

Donc oui, actuellement, le gouvernement tchèque est composé de trois partis qui ont, à des degrés divers, une affinité avec Viktor Orbán. Le mouvement ANO apparaît finalement comme le plus modéré ou le plus prudent dans ce soutien, tandis que les deux autres vont beaucoup plus loin. »