Bohumil Hrabal, écrivain « à la manière de Jackson Pollock »

Lundi, l’Institut français de Prague organisait une soirée spéciale dédiée à l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal autour de deux films-portraits créés dans les années 1990 par le réalisateur Patrick Cazals. Présent lors des projections, il est également en tournage en Tchéquie pour son prochain film consacré à la visite d’André Breton et Paul Eluard en Tchécoslovaquie dans les années 1930. Radio Prague Int. l’a rencontré.

Patrick Cazals, vous êtes l’auteur de nombreux films et la raison pour laquelle on se rencontre aujourd’hui c’est parce que vous avez réalisé autrefois deux documentaires consacrés à Bohumil Hrabal : « Hrabal, le tendre barbare » qui date de 1992 et puis un numéro de la série Un siècle d’écrivains en 1995.

Patrick Cazals | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« C’était une belle série consacrée aux auteurs du XXe siècle. Bernard Rapp, journaliste et réalisateur, avait souhaité cette collection d’émissions, exemplaire pour la télévision française. Aujourd’hui, ces films sont devenus difficiles à voir. C’est regrettable : ils disparaissent dans les profondeurs de l’Institut national de l'audiovisuel, dont les archives restent peu accessibles, et il est compliqué de revoir ces parcours d’écrivains. Pourtant, ces œuvres devraient être ouvertes à tous. On y trouve des auteurs classiques, mais aussi des figures plus singulières, comme Bohumil Hrabal, personnage merveilleux que j’ai eu la chance de rencontrer. Je l’avais d’abord approché pour le journal Libération, à l’occasion d’articles que j’avais écrits sur lui, liés notamment au vingtième anniversaire de l’arrivée des chars à Prague. A cette époque, j’avais aussi rencontré toute une génération de cinéastes : Jaromil Jireš, Evald Schorm, Věra Chytilová et Jiří Menzel, qui avaient travaillé avec Hrabal dans le cadre de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Ce cinéma m’a profondément bouleversé lorsque j’étais étudiant au lycée Voltaire. J’allais à la Cinémathèque, mais aussi dans les salles du Quartier latin, pour découvrir ces films : c’était une période formidable. Le film qui m’a particulièrement marqué, c’est Du courage pour chaque jour, de Schorm. Et puis Trains étroitement surveillés qui a été un véritable coup de foudre. »

Il faut rappeler oui que ce film est tiré d’un roman de Bohumil de Hrabal, il a reçu l’Oscar du meilleur film étranger en 1968. Ce n’est pas le seul film de la nouvelle vague tchécoslovaque adapté de Bohumil Hrabal…

'Les Petites perles au fond de l’eau' | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« D’abord, ils ont tous commencé à adapter des textes de Bohumil Hrabal. Leur point de départ a été un hommage, intitulé Les Petites perles au fond de l’eau. Comme l’appelait Jiří Menzel, c’était un film ‘omnibus’, c’est-à-dire composé de plusieurs épisodes, chacun adapté d’une nouvelle de Hrabal. A travers ce projet, ils ont voulu rendre hommage à l’écrivain et montrer l’importance que ses histoires avaient eue dans leur manière nouvelle de scénariser la vie et de créer des films de fiction. L’influence de Hrabal a donc été déterminante, comme un déclencheur d’une liberté nouvelle : une autre façon d’être, de vivre et de communiquer, notamment entre acteurs et réalisateurs. On retrouve cet esprit dans les films de Menzel, bien sûr. Mais, pour ma part, un autre film m’a profondément bouleversé. J’ai aussi beaucoup de tendresse pour ma rencontre avec Evald Schorm. Son film Du courage pour chaque jour n’a rien d’une fantaisie comme celles que pouvait réaliser Menzel. C’est à Karlovy Vary que je l’ai rencontré, avec mon épouse, et nous avons été très touchés par son parcours. C’est un homme que les difficultés ont, bien sûr, profondément éprouvé dans son cheminement vers la création, mais qui faisait preuve d’une gentillesse remarquable. »

Bohumil Hrabal est né en 1914 à Brno en Moravie. Il faut le rappeler car dans l’esprit de beaucoup, il est indissociable de Prague, du quartier de Libeň et des fameuses brasseries pragoises dont le Tigre d’Or. Il est mort en 1997 à Prague. Comment expliquer finalement ce lien très particulier qu’il entretenait avec Prague et qu’on l’associe en fait beaucoup plus à cette ville qu’à sa Moravie natale ?

Bohumil Hrabal dans son chalet à Kersko | Photo: Hrabalova chata/ČT

« Oui, parce que cette personnalité ‘hrabalienne’, on la rencontrait au fil des jours, au fil des brasseries. C’était quelqu’un en permanence à l’affût, scrutant le spectacle qu’offre la ville, tout en en faisant pleinement partie. Encore en repassant devant le Tigre d’Or qui était fermé, j’aurais aimé y entrer à nouveau. Après le Clementinum, aller au Tigre d’Or, c’est un peu de la même ampleur sur le plan des sentiments et des émotions que celles que l’on pouvait éprouver en rencontrant un personnage comme Bohumil Hrabal. C’était quelqu’un d’assez rugueux, pas facile d’accès au premier abord. Lorsque nous sommes allés le voir pour la première fois, en 1988, dans son jardin à Kersko, nous avions presque dû le débusquer pour qu’il accepte de nous parler de sa vie, de ses nouvelles adaptées au cinéma. Il s’est montré d’abord très prudent, presque inquiet. Puis il a aperçu mon épouse, Claudine. Et soudain, son visage s’est éclairé : il a cru reconnaître en elle sa femme, récemment disparue : elle était blonde, comme elle. A partir de là, tout a changé, comme si un nouvel enchantement s’installait. Car Hrabal avait aussi un art très fin de la séduction. Il savait, au fil des conversations et des moments partagés, quand les choses pouvaient se dire et quand, au contraire, il préférait se taire. C’était un personnage profondément touchant. »

Vous dites qu’il avait une personnalité rugueuse Comment est-ce que vous caractériseriez son écriture ? Rugueuse aussi ?

Bohumil Hrabal | Photo: Hrabalova chata/ČT

« Non, son écriture… comment dire ? Ce sont plutôt des chemins qui s’ouvrent, qui s’entrecroisent, qui se recoupent. Au fil de son travail, il fallait voir comment il écrivait, comme il le disait lui-même, ‘à la manière de Jackson Pollock’. C’était une écriture jetée. Il partait de là : sa machine à écrire, parfois posée au sol, et un flux premier. Puis venaient différentes méthodes. L’une des premières consistait à redécouper ses textes avec des ciseaux, à reconstruire les phrases, à recomposer une forme : c’était toute une géométrie, toute une alchimie de l’écriture. Chez Bohumil Hrabal, beaucoup de choses naissent d’une émotion initiale, puis se reconstruisent progressivement. Son écriture est un long flot, continu, qui vous emporte peu à peu au rythme des émotions. Quand on le lit, on est pris dans ce mouvement. Je disais encore récemment combien Une trop bruyante solitude est un livre qui m’a bouleversé et que je garde toujours près de moi. J’y reviens sans cesse, lisant quelques pages à chaque fois. Parce qu’il contient tout : la vie, l’attente, la patience nécessaire pour que les choses adviennent, le désir de rencontrer les autres, et, en même temps, celui de s’en détacher pour continuer son chemin. »

Une trop bruyante solitude a d’ailleurs été adapté par une réalisatrice tchèque Věra Cais, avec Philippe Noiret dans le rôle principal. Voilà une belle passerelle franco-tchèque entre littérature et cinéma…

'Une trop bruyante solitude' | Photo: Lucernafilm

« C’est-à-dire que le film de Věra Cais, je l’aime moins que ceux de Jiří Menzel, par exemple. Mais c’est autre chose, une approche différente. Et puis la présence de Philippe Noiret lui donne un certain relief, une tonalité particulière. Dans le choix des acteurs, c’est toujours très délicat. On peut se demander comment, soi-même, on aurait imaginé les choses. Peut-être aurais-je vu quelqu’un d’autre à la place de Noiret,  mais lui a su, avec sa faconde, installer un véritable climat. Et ce climat, lui, fonctionne. Je me souviens que, pour une première émission radiophonique autour d’Une trop bruyante solitude, j’avais fait appel à Jacques Dufilho. Il lisait les textes de Hrabal avec beaucoup de finesse, et surtout avec une grande compréhension de leurs multiples niveaux de sens. Au fond, on peut toujours imaginer d’autres interprètes, d’autres voix. »

D’aucuns ont qualifié Bohumil Hrabal d’écrivain « ordinaire ». Pour la deuxième moitié du XXe siècle, si l’on regarde les plus grands noms de la littérature tchèque, connus hors du pays, on a Milan Kundera, mais Hrabal ne s’exile pas comme lui. On a Václav Havel, mais Hrabal ne résiste pas comme lui qui est allé en prison. Mais Bohumil Hrabal a souffert de la chape de plomb du régime communiste puisqu’il a été interdit à partir des années 1970. Ses œuvres paraissaient en samizdat. C’est intéressant de voir ces trois personnalités de la littérature tchèque et leurs destins très différents…

La maison natale de Bohumil Hrabal à Brno-Židenice. À la demande de l'écrivain,  la plaque commémorative a été installée de manière à ce que les chiens puissent uriner dessus | Photo: Mapy.com

« Oui, mais c’est curieux. Par exemple, lorsque je suis allé à Brno, j’ai bien sûr visité la bibliothèque Kundera qui y a été installée. Elle est très émouvante, parce qu’on y trouve tous les livres, dans toutes les traductions possibles et imaginables, des œuvres de Milan Kundera. Et là, on mesure vraiment l’importance qu’a pu avoir un tel écrivain, en partant de cette ville. On sait aussi qu’un écrivain comme André Breton est venu à Brno en 1935, lorsqu’il a rendu visite aux surréalistes tchèques. C’est une ville qui possède une certaine magie. A Brno, on a ainsi deux grandes figures, nées dans cette ville : Bohumil Hrabal et Milan Kundera. Et l’on se dit : quel vivier ! Et puis, quand on sait qu’on a découvert non loin de là la célèbre Vénus de Věstonice, on se dit que, décidément, beaucoup de choses se jouent à Brno. »

Il est vraiment intéressant d’observer dans le cas de la Tchécoslovaquie, cette synergie entre la littérature et le cinéma. Je ne connais pas vraiment d’autres exemples où un écrivain aurait autant alimenté un cinéma particulier…

« Tous ces réalisateurs étaient profondément admiratifs de ce personnage, dont on oublie trop souvent qu’il a passé un long moment comme machiniste de théâtre, travaillant dans l’ombre. L’un des metteurs en scène que j’ai interviewés dans le second film me racontait que Hrabal adorait, dans ce rôle, une chose en particulier : accompagner l’acteur sur scène et le placer exactement à l’endroit où il devait se trouver au moment où le rideau allait se lever. Tout cela dans le noir, avec une précision presque invisible. Puis, une fois l’acteur en place, il s’éclipsait aussitôt. »

Bohumil Hrabal | Photo: Hrabalova chata/ČT

Il y avait un côté « démiurge » qu’il appréciait…

Bohumil Hrabal | Photo: Hrabalova chata/ČT

« C’est cela. Et, en même temps, installer des personnages dans les romans, c’est aussi cela : on les place à un endroit précis, on peut les déplacer, leur donner une étoffe, une couleur particulière, comme sous des projecteurs. Lui, en tant que machiniste, installait les acteurs exactement là où ils devaient être dans l’espace de la scène. C’est un symbole formidable. Et c’est vrai que cela le définissait bien. Il y avait aussi, pour lui, une autre symbolique très importante. Il m’en parlait souvent. Il parlait un peu français, il comprenait très bien ce que je lui disais, même si, hélas, je ne parlais pas tchèque, mais nous arrivions tout de même à échanger. Par exemple, le jeu de tarot était essentiel pour lui, notamment le tarot de Marseille. Il pouvait aussi passer des heures à regarder des photographies. Il m’avait parlé d’un reportage réalisé par un photographe allemand, montrant Jackson Pollock et sa femme, chez eux, parfois endormis dans leur maison. Un jour, il m’avait dit : ‘J’ai passé tout un après-midi à regarder ces photos, à essayer d’en percer le mystère.’ Il avait cette capacité à se plonger longuement dans les images, dans les œuvres. Je lui avais rapporté de Beaubourg un livre de Kurt Schwitters, et cela l’avait enchanté. Il savait qu’il pouvait passer des heures à observer, à contempler les toiles, les photographies. Il éprouvait une admiration profonde pour les artistes plasticiens : aussi bien Bruegel que Schwitters, Andy Warhol, et bien d’autres encore. »

On fait un petit pas de côté pour aborder un sujet annexe : vous évoquiez le séjour d’André Breton et de surréalistes français en Tchécoslovaquie en 1935. La raison de votre présence ici à Prague, c’est aussi parce que vous êtes en tournage et que vous vous intéressez à ce séjour. Peut-on en dire quelques mots ?

André Breton,  Jacqueline Lamba Breton,  Vítězslav Nezval,  Jindřich Štyrský,  Toyen,  Paul Éluard,  1935 | Photo: Musée de la littérature

« C’est la folle équipée du Trésor des Jésuites, une pièce de théâtre construite autour de la légende du trésor des jésuites dans le quartier de Malá strana. En 1935, deux figures majeures du surréalisme français se rendent à Prague à l’invitation des surréalistes tchécoslovaques. Il s’agit d’une véritable tentative de connexion intellectuelle, artistique, mais aussi politique. Breton et Paul Eluard veulent observer comment leurs homologues tchèques réagissent face au pouvoir, comment ils se positionnent par rapport à la pensée communiste, s’ils s’y intègrent ou non. Toute une réflexion se met alors en place, nourrie par ces échanges. Autour d’eux, plusieurs figures sont présentes : Toyen, Vítězslav Nezval, et Jindřich Honzl, qui met en scène Le Trésor des jésuites. La pièce, écrite par Breton et Aragon, se prépare dans ce contexte, alors même que des tensions existent déjà entre les deux auteurs. Ils ne viennent pas assister à la première qui aura lieu plus tard, en mai mais aux prémices de la création, pensée spécialement pour leur venue. Il y a là une véritable épopée artistique, un récit fascinant. La pièce ne connaîtra d’ailleurs qu’une seule représentation, le 17 mai 1935 à Prague, puis plus rien. Un événement unique, presque mythique. Dans cette œuvre, la figure de Musidora revient sans cesse, sous différentes formes, différents noms. Muse et actrice, elle hante littéralement la pièce, et sera incarnée par une actrice tchèque. J’avais moi-même beaucoup travaillé sur Musidora, héroïne des films de Louis Feuillade, ce qui rendait cette présence d’autant plus fascinante. J’ai eu la chance de filmer le manuscrit original de Breton et Aragon, qui appartenait à la collection de Daniel Filipacchi. C’est un document magnifique, écrit à quatre mains, mêlant textes et dessins, notamment ceux de Breton. La pièce a d’ailleurs été écrite dans des cafés, là où se retrouvaient les surréalistes. Ils étaient jeunes, à peine 31 ans, et cette œuvre relevait presque d’une fantaisie, qu’ils imaginaient faire jouer par Musidora. »

'Musidora,  la dixième muse' | Photo: Moscow International Film Festival

Pour terminer j’aimerais revenir sur Bohumil Hrabal : quel est votre souvenir le plus marquant de vos rencontres avec cet écrivain tchèque majeur ?

Bohumil Hrabal devant son pub préféré,  « U Zlatého tygra » | Photo: Dániel Kertész,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.5

« Si je suis là, c’est parce que j’ai une dette, non pas à payer, mais à honorer. Nous avions organisé une projection pour lui présenter le second film à Paris. Il a été profondément ému de se voir ainsi raconté, mis en perspective. Il avait une manière bien à lui de réagir : il pouvait dire, avec une forme de malice, ‘c’est formidable…’, puis ajouter qu’il aurait envie de « casser la gueule » au journaliste. Mais nous savions que, derrière cela, c’était sa façon de dire qu’il avait aimé. Nous nous sommes quittés en nous disant : ‘à l’été prochain, à Kersko’. Mais cet été-là n’a jamais eu lieu. Moi, je n’ai pas pu y aller. Puis il est tombé malade. Et ensuite… il est mort. Si je suis venu présenter ces films à Prague, c’est aussi pour lui rendre un hommage véritable, fidèle à cette rencontre qui n’a pas eu de lendemain. »