Novembre, la dystopie glaçante d’Alena Mornštajnová paraît en France

La découverte de l’autre – telle est la ligne éditoriale des Editions Bleu et Jaune. Fidèle à cette maxime cette maison d’édition parisienne vient de publier déjà le deuxième roman de l’écrivaine tchèque Alena Mornštajnová intitulé Listopád – Novembre. Nous avons demandé à Tatiana David Sirotchouk, fondatrice et présidente des Editions Bleu et Jaune, de nous présenter ce livre traduit du tchèque par Anaïs Raimbault Biret (par ailleurs collaboratrice régulière de Radio Prague Int.) et de nous éclairer aussi sur la mission de sa maison d’édition.     

Sortir de l’ombre toutes ces belles littératures européennes

Vous écrivez sur le site de votre maison d’édition que les langues moins répandues produisent de grandes œuvres littéraires. Que pouvez-vous dire de votre maison, Editions Bleu et Jaune, et dans quelle mesure réussissez-vous à présenter ces œuvres littéraires aux lecteurs francophones ?

Tatiana David Sirotchouk | Photo: M. David,  Les Éditions Bleu et Jaune

« Les Editions Bleu et Jaune que j’ai fondées à Paris ont justement pour ligne éditoriale la découverte de l’autre et surtout la découverte de nos voisins européens à travers la littérature. Le nom Bleu et Jaune renvoie entre autres aux couleurs du drapeau européen. Mais le nom m’a été inspiré par Goethe, le grand penseur allemand, qui écrivait dans sa théorie des couleurs que le bleu apporte toujours une ombre et le jaune apporte toujours une lumière. Et justement la vocation des éditions Bleu et Jaune est de sortir de l’ombre toutes ces belles littératures européennes et de les mettre en lumière notamment en France et dans le monde francophone. »

Hana, un des romans les plus lus de la collection Fiction Europe

Vous avez déjà publié la traduction française du roman Hana d’Alena Mornštajnová. Ce livre devenu un best-seller en Tchéquie a été décoré de prix littéraires et adapté pour le théâtre.  Comment a-t-il été reçu par vos lecteurs ?

Photo: Les Éditions Bleu et Jaune

« En effet, nous avons déjà publié le roman Hana d’Alena Mornštajnová. Quand j’ai découvert ce roman qui était déjà un best-seller en République tchèque, nous avons tout de suite voulu, avec mon associé, le publier en France. Notre démarche éditoriale consiste à introduire en France le meilleur de la littérature européenne contemporaine et ce roman qui a eu un énorme succès en Tchéquie y correspondait parfaitement. Aujourd’hui c’est un des romans les plus lus et les plus aimés de notre collection Fiction Europe. On peut dire que le public français et francophone a été au rendez-vous. »

Les livres d’Alena Mornštajnová sont des romans de fiction mais ils sont souvent inspirés de la réalité. Quel est le rapport entre la fiction et la réalité dans ses romans et comment sont-ils perçus en France ? Le public français les perçoit-il comme le fruit de l’imagination de la romancière ou comme le reflet d’une réalité ?

Le livre Novembre a été traduit du tchèque par Anaïs Raimbault Biret | Photo: Radio Prague Int.

« Ces romans partent souvent d’une réalité historique et sociale, mais ce sont avant tout de grands récits de fiction. Quand les lecteurs lisent ces romans, ils découvrent surtout une grande autrice tchèque, ce qui est, à mon sens, le plus important. Vous savez, aujourd’hui en France la littérature traduite est surtout anglophone, avec plus de 70 % des titres traduits. Si l’on ajoute l’allemand, l’espagnol, l’italien et le japonais, ces cinq langues dominent le marché français de la littérature étrangère avec 90 % des titres traduits. Nous cherchons à faire bouger les lignes en publiant en France de la littérature européenne contemporaine et les romans d’Alena Mornštajnová, qu’ils soit absolument fictionnels ou inspirés de la réalité, contribuent à changer la donne. »

La promesse d’un grand voyage romanesque

Pourquoi avez-vous décidé de faire traduire et de présenter au public francophone le roman Listopád - Novembre d’Alena Mornštajnová ? Pourquoi avez-vous choisi justement ce livre dans l’œuvre de cette écrivaine qui est déjà autrice de sept romans et de plusieurs livres pour enfants ?

'Novembre' | Photo: Radio Prague Int.

« Quand nous introduisons en France un auteur ou une autrice, nous cherchons ensuite à l’accompagner dans la durée en publiant plusieurs de ses livres.  C’est aussi le cas d’Alena Mornštajnová. Par ailleurs, nous construisons notre programme éditorial comme un ensemble cohérent pour fidéliser nos lecteurs et leur donner envie de poursuivre leur aventure avec nous. Le roman Novembre s’inscrit pleinement dans cette logique avec une thématique forte que nous n’avons pas abordé dans notre catalogue. »

Que pouvons-nous dire du sujet de ce livre sans révéler trop de détails et pour laisser aux lecteurs le plaisir de se laisser subjuguer par ce récit captivant ?

« Dans ce roman l’autrice se pose une question : ‘Et si le communisme n’était jamais tombé en 1989 ?’ Elle aborde ce sujet sous un angle très intime à travers l’histoire d’une famille tchèque. D’abord on suit une jeune femme condamnée à vingt ans de prison. En parallèle, une fille de quatre ans est placée dans un pensionnant d’Etat sous prétexte qu’elle aurait été abandonnée par ses parents. Et c’est seulement à la fin qu’on comprend comment leurs destins s’imbriquent et se répondent d’une manière assez bouleversante d’ailleurs. Le roman Novembre est donc la promesse d’un grand voyage romanesque. »

Une mise en garde contre les régimes totalitaires

Il s’agit donc d’une dystopie, c’est-à-dire d’une vision sombre de l’avenir. C’est le récit d’une situation qui ne s’est pas produite en réalité mais qui pourrait se produire, image d’un régime totalitaire, cruel et inhumain, qui aurait pu être instauré en Tchéquie, si la révolution de novembre 1989 avait échoué. C’est donc un livre qui peut être perçu comme une mise en garde contre les régimes totalitaires. A votre avis, le public francophone sera-t-il sensible à cet aspect du livre ?

Photo: Les Éditions Bleu et Jaune

« Il ne s’agit pas seulement d’une dystopie mais d’une uchronie. On part d’un événement historique réel, ici c’est la chute des régimes communistes en Europe, et on imagine ce qui aurait pu se passer si l’histoire avait tourné autrement. Et je pense que les lecteurs y sont sensibles mais pas tous de la même manière. Pour les plus jeunes, c’est une vision dystopique, parfois même une effroyable dystopie. Pour d’autres, c’est un écho très direct à une réalité vécue. De près ou de loin, c’est certainement une mise en garde contre les régimes totalitaires, surtout dans le monde d’aujourd’hui où la liberté est menacée et où des guerres éclatent à tout bout de champ. »

Dans ce genre de dystopie excellaient des auteurs célèbres comme George Orwell ou Michel Houellebecq.  Quelles sont les spécificités d’Alena Mornštajnová, comment voit-elle, comment présente-t-elle la vie sous un régime totalitaire ?  Ces visions dystopiques sont-elles crédibles ?

« Les dystopies de George Orwell sont très politiques, presque théoriques, elles montrent des systèmes de contrôle très structurés et je dirais même froids. Les romans d’anticipation de Michel Houellebecq sont plus contemporains, plus sociaux avec une vision souvent désenchantée de l’individu dans la société. Chez Alena Mornštajnová, la dystopie est beaucoup plus intime. On n’est pas dans un système abstrait, on est dans des vies, dans des émotions, dans le quotidien sous contrainte. Elle montre le régime totalitaire à hauteur d’individu. Avec des choix, des peurs, des silences, et c’est justement ce qui rend son écriture très forte.  Est-ce que c’est crédible ? Oui, parce que dans certains pays, ce n’est pas une dystopie mais la réalité. »

Alena Mornštajnová | Photo: Markéta Macháčková,  ČRo

La narration d’une grande fluidité

Quelles sont les qualités littéraires des textes d’Alena Mornštajnová qu’on trouve également dans son roman Novembre ? Quelles sont ses qualités de narratrice et les moyens qu’elle utilise pour séduire et capturer son lecteur ?

« Les qualités des romans d’Alena Mornštajnová sont évidentes. Déjà ses histoires sont toujours bien ficelées, bien construites avec des personnages très attachants et souvent il s’agit des personnages féminins, ce qui reste encore rare dans la littérature contemporaine. Sa narration est d’une grande fluidité ce qui fait qu’on ne lâche pas le livre avant la dernière page. Elle sait créer une vraie tension tout en restant très proche de ses personnages ce qui rend ses récits à la fois prenants et profondément humains. Et plusieurs lectrices nous ont dit avoir été bouleversées parfois même jusqu’aux larmes en lisant ses romans. Vous savez, la véritable vocation de la littérature est d’émouvoir et de faire réfléchir et je pense qu’Alena Mornštajnová y parvient avec brio. »

Envisagez-vous de faire traduire et de publier aussi d’autres romans d’auteurs tchèques ?

« D’autres romans tchèques, oui. D’autres auteurs tchèques, peut-être. »

Auteur: Václav Richter
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