Foot - Violence et chaos : la Tchéquie sous le choc après le derby pragois Slavia-Sparta

Envahissement du terrain avant la fin de la rencontre, joueurs agressés par les supporters directement sur la pelouse, jets d’engins pyrotechniques dans les tribunes, et finalement match arrêté. Alors qu’il était censé être une grande fête, le traditionnel des « S » pragois entre le Slavia et le Sparta, décisif pour l’attribution du titre de champion, a basculé dans la violence et viré au chaos, samedi soir.

D’une rare gravité dans l’histoire du football tchèque, ces incidents, abondamment relayés dans les médias étrangers, devraient valoir de très lourdes sanctions au Slavia à quelques journées de la fin du championnat.

Photo: Michal Kamaryt,  ČTK

Jamais sans doute encore dans l’histoire du football tchèque, il n’avait été autant question de son championnat national à l’étranger que lors du week-end écoulé. Les images de l’envahissement du terrain du stade d’Eden par les supporters locaux du Slavia Prague, samedi soir dernier, quelques instants seulement avant le coup de sifflet final du derby contre le Sparta, ont peut-être bien fait le tour du monde tant elles sont impressionnantes et choquantes. D’une rare ampleur, le déferlement de bêtise et de violence qui s’en est suivi sur la pelouse même, avec des joueurs des deux équipes contraints dans la panique de fuir l’aire de jeu en sprintant, devrait coûter très cher au Slavia.

Il ne restait pourtant plus que trois ou quatre minutes à jouer dans le temps additionnel de la deuxième mi-temps, et alors qu’ils menaient trois buts à deux face à leur grand rival, les joueurs et les supporters du Slavia s’apprêtaient à célébrer la conquête d’un nouveau titre de champion de République tchèque, le neuvième depuis la partition de la Tchécoslovaquie. En cas de victoire, avec alors onze points d’avance sur le Sparta à trois journées de la fin du championnat, le Slavia, déjà sacré la saison dernière, aurait en effet eu la garantie de ne plus pouvoir être rejoint en tête du classement.

Mais au lieu d’une soirée remplie de joie, d’embrassades et de chants, c’est une longue nuit de cauchemar qu’ont vécue les dirigeants du Slavia, comme l’a concédé son président, Jaroslav Tvrdík :

Jaroslav Tvrdík | Photo: Pavel Mazáč,  ČTK

« Je peux comprendre les supporters qui étaient impatients de célébrer la fin d’une saison réussie et un nouveau titre de champion. Mais nous ne pouvons pas tolérer ce genre d’excès. C’est impardonnable et il n’existe aucune excuse et aucune circonstance atténuante. C’est une situation compliquée, assurément la plus grande honte que je ressens depuis que je dirige le Slavia, mais nous sommes les seuls fautifs. Nous avons déjà pris certaines décisions concrètes : le supporter qui a arrosé de bière le gardien du Sparta a été interdit de stade à vie et la Tribune Nord restera fermée jusqu’à nouvel ordre. »

Une Tribune Nord redoutée

La Tribune Nord lors du match Slavia Prague - Sparta Prague en 2023 | Photo: Guillaume Narguet,  Radio Prague Int.

Appelée « Tribuna Sever » en tchèque, très réputée dans le milieu des ultras y compris en dehors des frontières de la République tchèque pour la chaude ambiance qui y règne et les tifos (animations visuelles) souvent grandioses qui y sont déployés, la Tribune Nord, située juste derrière l’un des deux buts du stade d’Eden, est l’endroit où, lors de chaque match, se réunissent les supporters les plus fervents et bruyants du Slavia. Les plus violents aussi, pour une minorité d’entre eux, très actifs notamment lors des déplacements de leur équipe et dont le comportement a déjà valu de nombreuses sanctions administratives et financières au Slavia ces dernières années (fermture totale ou partielle de la tribune en coupes d’Europe, lourdes amendes...)

Le gardien Jakub Surovčík du Sparta a été agressés | Photo: Pavel Mazáč,  Profimedia

C’est précisément depuis le bas de cette tribune que plusieurs centaines de supporters, d’abord rassemblés juste derrière les panneaux publicitaires, ont envahi le terrain samedi. Tandis que les joueurs des deux équipes s’empressaient de quitter la pelouse et que la confusion la plus totale s’installait dans un épais nuage de fumée causée par les fumigènes, trois joueurs du Sparta ont alors été agressés, parmi lesquels notamment le gardien slovaque Jakub Surovčík. Sans blessure grave, néanmoins, à l’issue du match, ce dernier, insulté tout au long de la partie et même menacé de mort avec un geste d’égorgement selon le message qu’il a ensuite publié sur son compte Instagram, a informé qu’il avait porté plainte contre son agresseur.

Dans le même temps, d’autres supporters du Slavia, hooligans cagoulés pour beaucoup d’entre eux, ont traversé le terrain en direction du parcage visiteur où se trouvaient les fans du Sparta et, toujours depuis la pelouse, ont alors lancé en leur direction une multitude d’engins pyrotechniques. Sous le choc, les joueurs du Sparta ont quant à eux refusé de reprendre le jeu après avoir rejoint les vestiaires, estimant que leur sécurité n’étais plus garantie, et ont quitté le stade en autocar.

Photo: Michal Sváček,  MF DNES,  LN/Profimedia

Traditionnellement, tant dans les tribunes entre supporters que sur le terrain entre joueurs et encadrements techniques des deux équipes, les derbys de Prague entre le Slavia et le Sparta se disputent dans une ambiance généralement très tendue et font toujours l’objet d’importantes mesures de sécurité. Mais cette fois, toutes les bornes ont été dépassées, comme l’a vivement regretté, dans un entretien accordé à la Radio tchèque, Ondřej Kasík, directeur de la communication du Sparta :

Photo: Michal Sváček,  MF DNES,  LN/Profimedia

« C’est une situation complètement folle, personne ne peut être préparé à cela. Notre interprétation est très claire : ce dont nous avons été les témoins aujourd’hui (samedi) est la conséquence d’une haine envers le Sparta exprimée ouvertement et de longue date à tous les niveaux, y compris sur les réseaux sociaux et par les responsables du Slavia eux-mêmes dans leurs interventions médiatiques. Nous avons beaucoup de respect pour le Slavia qui, comme le Sparta, compte de nombreux supporters. Le derby entre nos deux clubs est le sel du football tchèque. Le Sparta sans le Slavia, et le Slavia sans le Sparta, ne seraient pas ce qu’ils sont. Mais nous avons vraiment besoin que le football dans son ensemble sorte de cette situation. Il en va de sa crédibilité aux yeux du public. La grande majorité des supporters vivent pour ce sport et pour leur club, et ils ne méritent pas ce genre d’incident. »

Le Slavia acceptera toutes les sanctions, deux joueurs internationaux priés de quitter le club

Samedi soir, aussitôt après le match, Jaroslav Tvrdík, ancien ministre de la Défense (2001-2003) et ancien président-directeur général de la compagnie aérienne Czech Airlines (2003-2006) qui occupe les fonctions de président du Slavia depuis sa reprise par un groupe chinois en 2015 (suivie par son rachat par le milliardaire tchèque Pavel Tykač en 2023), a annoncé que le club, qui entend interdire de stade les fauteurs de troubles et leur réclamer le réglement des dommages qu’ils ont causés, accepterait toutes les sanctions qui seront prises à son encontre et ne ferait appel d’aucune d’entre elles, quelle que soit leur sévérité. De même, l’attaquant international Tomáš Chorý et le défenseur David Douděra, expulsés samedi après avoir asséné un coup de coude à un adversaire pour le premier et insulté très vulgairement l’arbitre pour le second, ne porteront plus le maillot du Slavia et ont été priés par sa direction de se trouver un nouveau club dès cet été.

Asger Sörensen et Tomáš Chorý | Photo: Vít Šimánek,  ČTK
David Douděra | Photo: Vít Šimánek,  ČTK

De son côté, réunie en urgence dimanche, la commission de discipline de la Fédération tchèque de football a annoncé qu’elle statuerait ce mardi, soit la veille de la 33e journée de championnat prévue au calendrier. Une journée où le Slavia accueillera Jablonec pour un nouveau match à l’issue duquel le club pragois pourrait décrocher le titre de champion, mais cette fois dans un stade qui devrait rester à huis clos.

Photo: Pavel Mazáč,  CNC/Profimedia

En attendant, selon les médias tchèques, l’issue la plus probable à ce « derby scandaleux » est la perte du match sur tapis vert pour le Slavia (sur un score final de 0-3 en faveur du Sparta), la fermeture de son stade et une amende qui devrait atteindre un montant record de plusieurs millions de couronnes. À trois journées de la fin de la saison, la lutte pour le titre de champion entre le Slavia et le Sparta pourrait ainsi se retrouver relancée de manière tout à fait inattendue, mais pour le football tchèque, à un mois du premier match de son équipe nationale à la Coupe du monde (contre la Corée du Sud, le 12 juin), là n’est vraiment plus l’essentiel.

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