Prague appelle le monde ! 90 ans sur les ondes : opérations d’influence (4e épisode)

QSL 1976

Radio Prague International fête ses 90 ans. À cette occasion, nous vous proposons de retracer l’histoire de la station des années 1930 jusqu’à nos jours. Du Chili à l’Afrique, en passant par l’Espagne, l’Italie et la Pologne, retour, dans ce quatrième épisode, sur les opérations d’influence menées par la radio tchécoslovaque durant la période communiste.

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Photo: Archives de ČRo

La mission première des émissions destinées à l’étranger a toujours été d’informer sur l’actualité des pays tchèques. Mais entre 1948 et 1989, Radio Prague s’est également vu confier une autre mission : diffuser les idées du communisme. Tantôt de manière discrète et implicite, tantôt de façon ouverte et assumée. Tantôt elle se contente de rendre compte des succès de la construction du socialisme et de la vie apparemment ordinaire en Tchécoslovaquie, tantôt elle cherche directement à influencer l’opinion publique dans des pays cibles. Force est de constater que Radio Prague remplit ce rôle avec beaucoup de dextérité et une grande capacité d’adaptation.

Des émissions taillées sur mesure pour les auditeurs

Source: Jordan Garner,  Pixabay,  Pixabay License

Aux États-Unis, Radio Prague diffuse deux types d’émissions. Les plus modérées, qui véhiculent la propagande de manière plus subtile, s’adressent aux Tchèques et aux Slovaques installés outre-Atlantique. Elles cherchent à raviver leur attachement à leur pays d’origine, présenté sous son meilleur jour. Alors, quand, en juin 1964, cinq prêtres catholiques installés aux États-Unis retournent dans leur patrie d’origine, leur visite crée l’événement. Radio Prague relate avec enthousiasme leurs moindres faits et gestes.

Au micro de Radio Prague, le père Andrej Biroš se confie :

« Je suis profondément reconnaissant pour l’accueil si chaleureux et si cordial qui m’a été réservé, ainsi qu’à tous ceux qui voyagent avec moi. Aujourd’hui, j’ai eu le bonheur de célébrer la messe dans la chapelle du séminaire, le jour même du 32ᵉ anniversaire de mon ordination au sacerdoce du Christ Seigneur. »

La venue de prêtres américains en Tchécoslovaquie étant un événement rare, le régime entend en tirer un bénéfice idéologique. C’est pourquoi Radio Prague invite également sur ses ondes le père Jan Vašek, venu de Californie. À la question tout sauf innocente : « Pensez-vous que vos compatriotes vivent mieux aujourd’hui qu’autrefois ? », l’ecclésiastique répond, au plus grand bonheur du journaliste qui l’interroge :

« Oui, assurément. Les gens vivent mieux. Bratislava est une ville belle et propre. J’y ai passé deux ou trois jours et cela m’a beaucoup plu. »

Photo: National Archives at College Park - Still Pictures/DPLA/Wikimedia Commons,  public domain

Au grand public américain, Radio Prague s’adresse autrement. Pour celui-ci, elle recourt à une propagande directe, comme l’illustre l’exploitation des négociations de Genève de 1958 sur l’arrêt des essais nucléaires. À la fin des années 1950, l’Union soviétique accuse, en effet, les États-Unis et le Royaume-Uni de faire échouer les efforts en faveur de la paix. La poursuite des essais de bombes atomiques devient, alors, un thème majeur des émissions destinées à l’étranger.

Ainsi, pour le quatorzième anniversaire des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki en août 1959, Radio Prague prépare à destination du public américain une émission spéciale, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, qui met en garde contre les conséquences sanitaires des essais nucléaires. Nul besoin de préciser qu’il n’est alors question que des essais américains.

Pour l’Afrique, du français, de l’anglais et même du swahili

À la charnière des années 1950 et 1960, l’Afrique devient une cible importante des émissions internationales. Sur le continent africain, les empires coloniaux britannique et français se désagrègent, laissant place à de nouveaux États indépendants. Les pays communistes, dont la Tchécoslovaquie, ont tout intérêt à ce que ces nouveaux États rejoignent le « camp socialiste » ou, à tout le moins, entretiennent avec lui une étroite coopération. C’est donc en toute logique, qu’en 1960, Radio Prague lance ses émissions en anglais à destination de l’Afrique.

Cinq ans plus tard, Radio Prague va même encore plus loin et lance des émissions en swahili, principale langue véhiculaire de l’Afrique de l’Est.

Photo: Archives de ČRo

« De Prague vous parvient une voix empreinte d’amitié. Une voix dont le seul objectif est de renforcer l’unité de tous. Nous croyons en la liberté et en l’indépendance totale. Nous nous opposons à l’impérialisme et à toutes les formes de discrimination. La République socialiste tchécoslovaque n’est pas un grand pays par sa superficie. Elle est toutefois un membre à part entière de la grande communauté des nations socialistes. Nous savons avec quel courage, quelle détermination et quelle force vous avez combattu le colonialisme. Nous vous avons soutenus et avons prié pour votre liberté. Aujourd’hui, nous sommes prêts à aider les jeunes pays africains en voie de développement. Nous souhaitons partager avec vous nos idées et vous faire découvrir la vie dans notre pays. Faites-nous savoir ce qui vous intéresse. Longue vie aux émissions radiophoniques en swahili ! Que la voix de Prague continue de résonner ! », peut-on entendre sur les ondes.

Outre l’anglais et le swahili, Radio Prague diffuse également vers l’Afrique des émissions en français. Ancienne rédactrice de la rédaction francophone, Alena Gebertová, se remémore les programmes préparés alors pour le continent africain :

Alena Gebertová | Photo: Radio Prague Int.

« Tous les documents étaient préparés par la rédaction centrale. À nous ensuite de les reprendre. Les bulletins d’information nous étaient alors imposés. Nous relayions, par exemple, les déplacements du premier secrétaire et des différents ministres. Qu’est-ce qui pouvait intéresser les auditeurs africains dans ce type d’informations ? Je pense qu’ils aimaient correspondre avec des gens éloignés, à l’image des enfants qui aiment s’écrire entre eux. Peut-être leur plaisait-il aussi que notre pays soit communiste ou socialiste. Dans de nombreux pays africains, ce facteur jouait également un rôle. »

En Espagne, Franco s’insurge

Francisco Franco en 1962 | Photo: Paco Marí,  Kutxa Fototeka/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Mais la voix de Prague ne se limite pas à l’Afrique. Elle porte aussi en Europe, et notamment dans l’Espagne de Franco, où, en 1962, des milliers de mineurs se mettent en grève pour réclamer de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés. Le mouvement s’étend rapidement. Les médias espagnols, soumis à une censure rigoureuse, ne rendent évidemment pas compte des manifestations. C’est alors que les stations de radio étrangères, Radio Moscou et Radio Prague, entrent en scène. En peu de temps, elles deviennent des sources d’information majeures dans la péninsule Ibérique.

Antonio Casado | Photo: Archives d'Antonio Casado

« Les gens devaient être très prudents lorsqu’ils écoutaient Radio Prague en espagnol. Ce n’était pas quelque chose que l’on pouvait faire publiquement. Si quelqu’un était pris sur le fait, il pouvait être sûr d’avoir des problèmes. Les autorités présentaient, en effet, nos émissions comme de la propagande et affirmaient que nous incitions à la subversion contre le régime », explique Antonio Casado qui a travaillé à partir de la fin des années 1960 à la rédaction espagnole.

Radio Prague et les autres stations de radio étrangères atteignent leur objectif. Dans un discours de mai 1962, le général Franco s’emporte contre l’Union soviétique et ses satellites, qui, selon lui, dépenseraient des centaines de millions de pesetas dans leur propagande radiophonique. Radio Prague est explicitement visée.

« Le Chili vaincra »

Augusto Pinochet | Photo: Wikimedia Commons,  public somain

La station joue un rôle comparable à l’égard du régime du général Augusto Pinochet. En septembre 1973, celui-ci mène un coup d’État militaire au Chili et instaure une dictature fasciste. Les premières victimes de la répression sont logiquement les communistes, mais aussi, plus largement, toutes les personnes de sensibilité de gauche.

À Radio Prague, un service spécial est créé afin de diffuser des émissions vers le Chili et les pays voisins. La rédaction est composée de journalistes chiliens de gauche parvenus à fuir le pays. Ensemble, ils préparent et animent une émission intitulée « Le Chili vaincra ».

La rédaction ibéro-américaine | Photo: Archives d’Ivana Vonderková

« Ils travaillaient à partir des informations qu’ils recevaient soit de Radio Moscou, soit par l’intermédiaire d’une agence de presse. À l’époque, c’était l’agence de presse cubaine Prensa Latina qui disposait de nombreuses informations sur toute l’Amérique latine et les transmettait ici par téléscripteur. L’agence de presse tchécoslovaque ČTK pouvait également apporter son aide. C’est ainsi qu’ils obtenaient leurs informations. Ensuite, en s’appuyant sur ces sources et, bien sûr, sur leur propre connaissance de la situation en Amérique latine, ils préparaient chaque jour une émission consacrée au Chili et, plus largement, à l’Amérique latine », raconte l’ancienne journaliste de la rédaction espagnole, Ivana Vonderková.

Oggi in Italia, la bête noire du gouvernement italien 

En Europe, l’Espagne n’est pas le seul pays visé par le service des émissions internationales de la Radio tchécoslovaque. Dès le début des années 1950, la station accroît ses programmes à destination de l’Italie et de la France, où les partis communistes occupent alors une place importante. Radio Prague diffuse déjà dans ces deux pays son programme habituel, composé d’informations et de reportages sur la vie dans la Tchécoslovaquie socialiste, auquel viennent désormais s’ajouter des commentaires idéologiques, plus ou moins virulents.

En 1950, une seconde rédaction italienne est même créée, directement contrôlée par le Parti communiste italien. Son programme, baptisé Oggi in Italia (« Aujourd’hui en Italie »), prétend être diffusé depuis l’Italie. Il critique ouvertement le gouvernement chrétien-démocrate et fait la propagande des idées communistes. Au milieu des années 1950, une émission fonctionnant sur le même principe est lancée à destination de la France, sous le contrôle du Parti communiste français. L’émission, nommée Ici ce soir en France, est finalement interrompue sous la pression du gouvernement français.

La rédaction italienne dite « Rome 2 » poursuit, elle, ses activités jusqu’au début des années 1970. Pour des raisons de confidentialité, ses rédacteurs ne travaillent pas dans les locaux principaux de la Radio tchécoslovaque, comme l’explique le chercheur Ulrico Bovo :

Une affiche du Parti communiste italien datant de 1979 | Photo: Gerd Eichmann,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Il s’agissait, pour la plupart, de partisans qui avaient trouvé refuge en Tchécoslovaquie après la Seconde Guerre mondiale. Comme ils avaient encore des démêlés avec la justice en Italie, ils ont préféré émigrer. Ils ne vivaient pas sous leur véritable identité. Dès leur arrivée à Prague, tous étaient conduits dans un appartement où se trouvaient des responsables du Parti communiste italien, qui leur remettaient des papiers établis sous un faux nom. À partir de ce moment-là, ils adoptaient une nouvelle identité. Dans bien des cas, leur entrée sur le territoire s’était faite illégalement, après un franchissement clandestin de la frontière. Comme il existait un risque que les autorités italiennes les retrouvent et demandent leur retour en Italie, où la plupart auraient été emprisonnés, leur anonymat devait donc être préservé. »

Le gouvernement italien proteste naturellement contre ces émissions. Les autorités tchécoslovaques, de leur côté, ne réagissent généralement pas. Quant à la direction du Parti communiste italien, elle se garde, elle aussi, de reconnaître publiquement être à l’origine de ces programmes.

« C’était illégal. En Italie, il n’existait qu’une seule station de radio : la radio d’État, entièrement contrôlée par le parti au pouvoir. Le Parti communiste italien, qui était le deuxième plus grand parti du pays avec environ 30 % des voix, n’avait pas accès aux médias. C’est pourquoi il a trouvé cette manière d’émettre », explique Ulrico Bovo.

La fin des émissions italiennes de « Rome 2 » coïncide avec la période dite de la normalisation – le Parti communiste italien ayant condamné l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 par les troupes du Pacte de Varsovie. Les journalistes italiens sont indirectement impliqués dans les événements d’août. En effet, lorsque les soldats soviétiques ferment les studios de la Radio tchécoslovaque, les rédacteurs italiens n’hésitent pas à mettre leurs propres installations de diffusion à la disposition de leurs collègues tchécoslovaques. Pour ces raisons, ils sont désormais contraints de quitter le territoire.

Il faut sauver le soldat Jaruzelski

La dernière grande opération d’influence menée par le service des émissions à destination de l’étranger de la Radio tchécoslovaque a lieu dans les années 1980 et vise la Pologne voisine. L’année 1980 y est marquée par une vague de grèves historique et par la création du syndicat indépendant Solidarność. Le régime socialiste polonais est profondément ébranlé. La Radio tchécoslovaque vient alors à son secours. Sur instruction des instances du Parti, elle met rapidement en place des émissions en polonais.

Les rédacteurs de Radio Praha,  Josef Kubeczka et Milena Štráfeldová | Photo: Radio Prague Int.

« Je suis arrivé à Prague à onze heures et demie, le 4 avril 1981. C’était un dimanche. Le directeur de la radio d’Ostrava nous y avait envoyés. Nous étions quatre. Il nous avait même prêté sa Tatra 603 pour l’occasion. Nous pensions partir pour une quinzaine de jours seulement. À la demande du gouvernement polonais, notre gouvernement avait donné pour mission de créer un service d’émissions en polonais. Il y avait ici suffisamment de personnel, mais personne n’avait la moindre expérience du travail radiophonique. Alors j’ai demandé : ‘Et quand comptez-vous commencer ?’ Il m’a répondu : ‘Demain, le 5’ », se souvient Josef Kubeczka, qui travaillait alors pour le service des émissions internationales.

La situation est inédite. Depuis près de vingt ans, Radio Prague ne diffuse plus vers les pays dits « socialistes ». Comment, dès lors, s’adresser aux auditeurs polonais ?

« Informer sur la vie en République socialiste tchécoslovaque et dans les pays socialistes, et montrer les réussites du socialisme réel. »

C’est ainsi que Jana Špíšková, rédactrice en chef adjointe de l’époque, définit les objectifs des émissions. La direction du service polonais lui est finalement confiée. Comme le montre son intervention lors de la conférence de programmation organisée deux mois après le lancement des émissions, les premiers retours sont jugés très encourageants :

« Bien que nous ayons commencé à émettre sans aucune annonce préalable, les réactions suscitées par nos activités ont été immédiates. Solidarność nous attaque dans ses bulletins. Nous recevons des lettres anonymes, dont le contenu en dit long sur l’éducation de leurs auteurs, mais qui montrent surtout qu’ils se sentent visés. Et c’est cela qui est important. Mais nous recevons aussi de magnifiques lettres, très chaleureuses, de personnes honnêtes qui apprécient énormément nos émissions. Elles écrivent que ces programmes sont nécessaires et qu’ils les aident à traverser les moments difficiles. »

Des écrans de télévision diffusant des images du 13 décembre 1981 au Centre européen de Solidarité  | Photo: Wojciech Pędzich,  European Solidarity/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Nous avons commencé à émettre le 5 avril 1981. Puis, le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski a proclamé la loi martiale – ou stan wojenny, comme disent les Polonais. Cependant, dans un tel contexte, nous n’avons jamais fait de propagande directe. Nos émissions destinées à l’étranger avaient essentiellement pour vocation d’informer les auditeurs étrangers de ce qui se passait en Tchécoslovaquie », note Josef Kubeczka.

Les émissions en polonais prennent fin le 31 décembre 1986. Il reste alors un peu moins de trois ans avant la révolution de Velours.

Auteurs: Jaromír Marek , David Hertl , Aleš Krupka , Paul-Henri Perrain
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