« Nous sommes moins de 3 000 à parler notre langue » : sauver le tunumiisut, à l'est du Groenland
Invitée à Brno par le festival du Mois de la lecture d'auteur (Měsíc autorského čtení), qui met cette année le Groenland à l'honneur, l'écrivaine et journaliste Lotte M. Christensen est l'une des voix qui comptent dans l'est groenlandais. Originaire de Tasiilaq, elle milite pour la standardisation du tunumiisut, le dialecte des habitants de la côte orientale, parlé aujourd'hui par moins de 3 000 personnes. Au micro, elle évoque aussi les menaces qui pèsent sur son territoire, notamment le projet d'exploitation pétrolière dans la région de Jameson Land, au nord-est du Groenland, ainsi que le rôle essentiel de la radio publique KNR dans un pays immense où les communautés vivent très éloignées les unes des autres.
Comment préserver le tunumiisut ?
« Nous voulons lui donner une forme écrite standardisée. Aujourd'hui, notre langue repose encore énormément sur la mémoire des gens. Or une mémoire finit toujours par disparaître. Si nous parvenons à fixer une orthographe et des règles communes, nous pourrons conserver notre patrimoine linguistique, transmettre les histoires, les traditions et les connaissances aux générations suivantes. »
C'est assez étonnant que l'un des premiers dictionnaires du tunumiisut ait été réalisé… par des chercheurs français.
« Oui. Les chercheurs français travaillent sur le Groenland oriental depuis très longtemps, dès le début du XXe siècle. Plusieurs générations sont venues étudier notre langue. Mais ces ouvrages ont été conçus pour un public francophone, du coup je ne peux pas les utiliser. »
À quel point le tunumiisut est-il différent du kalaallisut, la langue officielle parlée dans l'ouest du Groenland ?
« Il existe quelques ressemblances. Par exemple, pour dire « merci », nous disons aussi qujana. Mais beaucoup de mots sont complètement différents. Les yeux se disent isi en kalaallisut, mais uitsari en tunumiisut. Les oreilles sont siuti à l'ouest et dusari chez nous. Les différences sont nombreuses. »
Combien de personnes parlent encore aujourd'hui le tunumiisut ?
« Moins de 3 000. Les enfants apprennent très tôt le kalaallisut, le danois et l'anglais à l'école. Finalement, il reste très peu de place pour notre propre langue. Moi-même, mes enfants n'ont pas appris le tunumiisut. Je vivais alors dans l'ouest du Groenland et j'ai préféré qu'ils maîtrisent parfaitement le kalaallisut. »
Nous aimons profondément notre culture
Que ressentez-vous en arrivant à Brno et en découvrant que la littérature groenlandaise est au centre d'un festival au centre de l’Europe ?
« C'est très étrange ! Nous ne sommes pas habitués à recevoir autant d'attention, surtout nous, les habitants de l'est du Groenland. Les Tunumiit sont surtout connus pour leurs danses au tambour et leurs chants traditionnels. Moi, je ne danse pas et je ne chante pas - j'écris. »
Si un lecteur européen ne devait retenir qu'une seule chose de la littérature groenlandaise, laquelle serait-ce ?
« J'aimerais qu'il comprenne que nous continuons à vivre avec notre culture. Même si l'industrie pétrolière arrive, nous continuons à manger les animaux que nous chassons. Même si nous sommes très peu nombreux, nous continuons à parler notre langue. Nous aimons profondément notre culture. C'est cela que je voudrais que les gens retiennent. »
Le Groenland est aujourd'hui au centre de l'attention. Pour vous, le danger n'est pas seulement géopolitique : il est aussi environnemental.
« Oui. Je pense que la situation est très dangereuse. Pendant des années, les biologistes nous ont imposé des quotas très stricts sur notre chasse traditionnelle. On nous disait combien de narvals ou d'ours polaires nous pouvions chasser chaque année, et ces quotas restent très faibles aujourd'hui.
En revanche, personne ne semble élever la voix lorsqu'il est question des compagnies pétrolières. Pourtant, elles doivent commencer des activités d'exploration dans le nord du Groenland oriental dès le mois de septembre. »
Vous faites référence au projet de Jameson Land ?
« Oui. Jameson Land se situe au nord de ma région, sur la côte est. C'est aussi un territoire où vivent des habitants. Cette zone existe administrativement depuis les années 1920, à l'époque où le Danemark et la Norvège se disputaient la souveraineté sur le nord-est du Groenland. »
Des liens ont récemment été établis entre l'entreprise Greenland energy qui veut prospecter sur place et le président américain, qui ne cache pas ses ambitions au Groenland. Cela vous inquiète-t-il ?
« La licence pétrolière concernant cette zone a été accordée il y a longtemps. Ce dossier n'a donc pas commencé avec Donald Trump.
Je distingue les deux sujets. Donald Trump est le choix des électeurs américains. Ce n'est pas le mien. Beaucoup de personnes ont une opinion sur lui, je le vois comme le choix des Américains. Mais pas comme le mien ! »
Vous travaillez également pour la radio publique KNR. Dans un territoire aussi immense que le Groenland, quel rôle joue encore la radio ?
« Elle relie les gens. Nous sommes dispersés sur une île gigantesque. Chaque jour, je lis les informations, mais aussi les messages personnels, les anniversaires, les avis de décès. Les habitants apprennent ainsi ce qui se passe dans les autres localités. Je présente également les bulletins météorologiques pour toute la côte, en kalaallisut et en danois. »
Dans beaucoup de pays européens, les médias publics sont fragilisés. Est-ce aussi le cas au Groenland ?
« Je pense que KNR occupe une place unique. Nous avons bien Internet, les réseaux sociaux, les plateformes vidéo… mais il n'existe pas vraiment d'alternative à notre radio publique. Les réseaux sociaux sont très présents au Groenland, bien sûr, mais la radio continue d'accompagner la vie quotidienne. Les gens la laissent allumée chez eux.
En quelque sorte, cette radio appartient à toute la population. C'est pour cela qu'elle reste aussi importante. »




