L’Africain du Groenland enfin en tchèque : Tété-Michel Kpomassie et son extraordinaire odyssée

Tété-Michel Kpomassie

Près d’un demi-siècle après sa parution en français, L'Africain du Groenland, récit devenu un classique de la littérature de voyage, paraît enfin en tchèque. Invité du festival littéraire de Brno, l’écrivain Tété-Michel Kpomassie, parti à 16 ans du Togo où il est né en 1941, revient sur cette aventure hors du commun, née d’une rencontre malheureuse avec un python. S’ensuit une chute puis, au cours de sa convalescence, la découverte d’un livre sur l’Arctique et ses autochtones qui va littéralement changer sa vie et le conduit, huit ans durant, jusqu’au Groenland. Entretien.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité dans la version audio :

Votre livre va être publié en janvier en tchèque par les éditions Argo, près de cinquante ans après sa publication originale. Comment expliquez-vous que cette aventure continue de toucher des lecteurs qui ne connaissent parfois ni l’Afrique ni le Groenland ?

Photo: Flammarion

Tété-Michel Kpomassie : « C’est d’abord une immense joie. Je remercie profondément les éditeurs tchèques. Cette traduction est déjà la douzième édition étrangère de mon livre. La précédente était en portugais, et il existe désormais des traductions dans presque toutes les grandes langues européennes ainsi qu’en japonais. Une édition chinoise est également en préparation.

Mais cette édition tchèque me touche particulièrement. C’est la première fois que je découvre l’Europe centrale et j’espère que la publication tchèque fera ‘tache d’huile’ dans la région. J’ai le sentiment que mon livre continue ainsi son chemin et cela me réchauffe le cœur. »

Comment expliquez-vous cet intérêt durable ?

Tété-Michel Kpomassie | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Honnêtement, je ne l’explique pas. Je n’ai jamais entrepris ce voyage dans un but financier ni avec une quelconque stratégie.

Je voulais simplement retrouver un peuple que j’avais appris à aimer grâce à un livre. Après avoir lu mon premier ouvrage sur le Groenland, il n’y avait plus qu’un seul mot qui résonnait dans mon esprit : Groenland. Je me couchais avec ce nom, je me réveillais avec lui.

Il m’a fallu huit ans pour rejoindre le Groenland depuis le Togo. Plusieurs employeurs voulaient augmenter mon salaire pour que je reste chez eux. Mais je m’étais fixé une règle : dès que j’avais économisé suffisamment d’argent pour atteindre le pays suivant, je repartais. »

Le livre qui a changé votre vie était celui de Robert Gessain intitulé Les Esquimaux, du Groenland à l'Alaska. Le festival de Brno a consacré son édition 2026 à la littérature groenlandaise. Si vous deviez recommander un livre sur le Groenland à quelqu’un qui découvre cette région, lequel choisiriez-vous ?

Photo: Éd. Bourrelier et Cie

« Je crois qu’il faut prendre le premier ouvrage groenlandais qui vous tombe entre les mains.

On peut lire Jean Malaurie, Paul-Émile Victor, Knud Rasmussen, Peter Freuchen, les auteurs russes, japonais... Peu importe.

Je compare cela à la manière dont les Inuits utilisent le phoque. Rien ne se perd. La peau sert aux vêtements, la graisse nourrit et protège, les os deviennent des outils.

Pour moi, la littérature fonctionne exactement de la même façon : tout ce que l’être humain écrit est utile. »

Groenlad dans les années 1960 | Photo: Austin Post,  University of Washington/Wikimedia Commons,  public domain

« Trop souvent, on parle du Groenland sans les Groenlandais »

On parle beaucoup du Groenland aujourd’hui pour des raisons géopolitiques. Avez-vous parfois le sentiment que les Groenlandais eux-mêmes disparaissent derrière ces enjeux ?

Source: Měsíc autorského čtení

« Cela a toujours été le cas. Je ne peux pas répondre sans penser à l’Afrique. Pendant très longtemps, on a parlé de l’Afrique sans écouter les Africains. Aujourd’hui seulement, leur voix commence à être entendue.

Pour le Groenland, c’est la même chose. Trop souvent, on parle du Groenland sans les Groenlandais. »

« Heureusement, certains voyageurs ont vraiment vécu avec eux. Pas les touristes qui traversent un pays comme l’eau glisse sur les plumes d’un canard, mais ceux qui s’immergent totalement, observent les enfants grandir, oublient même la couleur de peau des personnes qui vivent avec eux.

À ce moment-là, on ne voit plus un Blanc, un Noir ou un Inuit. On voit simplement un être humain. Pour moi, c’est cela l’essentiel. »

Vous retournez régulièrement au Groenland. Quel sentiment domine lorsque vous y revenez ?

« Ce qui me frappe toujours, c’est la nature. »

Et sa transformation, avec le réchauffement climatique ?

« Le réchauffement climatique est une réalité. Si nous pouvons agir, alors il serait irresponsable de ne rien faire.

Quand un enfant est malade, on ne reste pas les bras croisés. On le soigne. Si nous savons que la nature est malade, nous devons faire tout notre possible.

Après, il existe aussi des choses qui nous dépassent... »

« Nos dirigeants étaient parfois devenus plus colonialistes que les colonisateurs eux-mêmes »

Vous êtes déjà parti en direction du nord quand votre pays, le Togo, devient indépendant en 1960. Comment apprenez-vous cette nouvelle et quelle est votre réaction ?

« Je m’en souviens très bien. Même avant l’indépendance, mes parents, qui luttaient pour la liberté du Togo, n’avaient qu’un mot d’ordre : "Vodou, protège-nous." Personne n’invoquait Jésus-Christ, parce qu’à leurs yeux, Jésus était du côté des persécuteurs. C’était le vodou qui incarnait notre résistance.

Le Togo,  frontière avec le Ghana en 1962 | Photo: Maarten van Dis,  NSAG  (Nederlands studenten Afrika Gezelschap)/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

Lorsque j’ai appris, par la presse, que le Togo était devenu indépendant, j’étais au Groenland. Comme je ne pouvais pas poursuivre jusqu’à Thulé, je me suis dit : "Mon pays est libre. Il est temps de rentrer. Les éducateurs vont enfin pouvoir ouvrir les yeux de la jeunesse africaine." C’est cette conviction qui m’a poussé à revenir. »

« Mais ma déception a été immense. Au Groenland, dans les administrations, on travaillait en kalaallisut, la langue groenlandaise, avant toute traduction en danois. Quand je donnais des conférences dans les écoles, mes paroles étaient d’abord traduites en groenlandais. Chez nous, c’était exactement l’inverse.

À mon retour au Togo, j’ai voulu publier des extraits de mon journal de voyage au Groenland. Au ministère de l’Intérieur, on m’a répondu que je ne pouvais le faire sans être titulaire du baccalauréat. Moi qui n’avais fréquenté l’école que six ans et qui m’étais instruit seul, je découvrais qu’on m’interdisait de transmettre mon expérience parce que je ne possédais pas le diplôme exigé par le colonisateur. Nos dirigeants étaient parfois devenus plus colonialistes que les colonisateurs eux-mêmes. »

Des élèves au Togo,  en 1962 | Photo: Maarten van Dis,  NSAG  (Nederlands studenten Afrika Gezelschap)/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Regardez l'ONU : le président chinois s’exprime en chinois, le président français en français, les Britanniques en anglais. Les chefs d’État africains, eux, parlent presque tous dans la langue héritée de la colonisation. Aucun ne s’exprime dans la langue de son peuple.

C’est la même logique qui m’a imposé le prénom de Michel à l’école. Chez moi, tout le monde m’appelait Tété. Pourquoi m’imposer un prénom français ? Aucun Européen ne reçoit un prénom mina lorsqu’il entre à l’école. Pourquoi cette asymétrie ? »

Êtes-vous aujourd’hui un militant de l’indépendance du Groenland ?

« Toute libération vient de l’intérieur. C’est aux Groenlandais de mener leur propre combat. Moi, dans mes livres, je suis toujours resté observateur, jamais juge. Décrire plutôt que dicter : c’est une leçon que j’ai apprise de Gustave Flaubert. On dit que les paroles s’envolent et les écrits restent. J’ajouterai dans le contexte lié au Groenland que les responsables politiques passent et les peuples, eux, restent. »

Dans votre récit, il y a cette jeune femme groenlandaise que vous rencontrez sur le bateau entre le Danemark et le Groenland lors de votre voyage. Était-ce la première Inuite que vous rencontriez ?

Tété-Michel Kpomassie au Groenland | Photo repro: Tété-Michel Kpomassie,  'An african in Greenland'/Éd. NYRB

« Oui. C’était la première fois que je voyais une Groenlandaise. Et ce fut exactement le même étonnement que celui des enfants groenlandais lorsqu’ils m’ont découvert. Certains m’ont pris pour un diable ou une divinité. Je raconte d’ailleurs dans mon livre que, parti pour découvrir un peuple, c’est finalement moi qui suis devenu une curiosité. Il y avait une fascination réciproque, difficile à expliquer. Quand deux personnes se regardent longuement, c’est qu’elles cherchent à voir au-delà des apparences.

Je suis parti du Togo uniquement pour aller au Groenland. Je n’avais ni le temps ni l’esprit aux distractions. Pourtant, c’est là-bas, en tant qu’Africain, que j’ai entendu pour la première fois une femme me dire : "Je t’aime." Et elle me l’a dit en groenlandais : "asavakkit". »

Tété-Michel Kpomassie au Groenland,  Qaqortoq,  1965 | Photo repro: Tété-Michel Kpomassie,  'An african in Greenland'/Éd. NYRB

« Ceux qui perdent leurs racines deviennent beaucoup plus vulnérables » 

Vous évoquez aussi sans détour les conséquences de la colonisation. Je pense notamment à l’alcool. Vous racontez que le bateau sur lequel vous arriviez transportait déjà d’importantes cargaisons d’alcool destinées au Groenland. Les ravages de l’alcoolisme ou encore le taux de suicide vous ont-ils marqué ?

« Énormément. J’ai surtout vu l’influence insidieuse de l’Europe.

Dans mon village, au Togo, il n’existait qu’un seul verre. Lors des fêtes, une seule personne servait toute la communauté. L’aîné versait d’abord quelques gouttes d’alcool à la terre pour honorer les ancêtres : c’est la libation. À la fin, il ne lui restait qu’une goutte qu’il portait à ses lèvres. Puis le verre passait au suivant. Nous étions ivres de musique et de danse, pas d’alcool.

Les missionnaires ont condamné cette pratique sans jamais comprendre la sagesse qu’elle contenait. Les quelques gouttes versées à la terre étaient autant d’alcool qui n’entrait pas dans notre corps. Aujourd’hui, chacun boit seul sa bouteille, exactement comme en Europe. »

« Au Groenland, lors de mon premier hiver, j’ai vu tout un village ivre à Noël. Je n’avais jamais connu cela chez moi. Par ailleurs, on dit souvent que le Groenland est un pays sans arbres. Pourtant, j’y ai vu des sapins... des sapins de Noël importés. Après les fêtes, ils étaient abandonnés dans les rues. Est-ce cela, le christianisme ? »

Tété-Michel Kpomassie au Groenland | Photo repro: Tété-Michel Kpomassie,  'An african in Greenland'/Éd. NYRB

Aviez-vous déjà perçu ce mal-être des Groenlandais dans les années 1960 ?

« Bien sûr. Chez moi, au Togo, mon père avait huit femmes et nous étions vingt-six frères et sœurs. Aucun ne s’est suicidé. Nos traditions encadraient la vie. Les missionnaires n’ont jamais compris cette force et l’ont détruite.

Les traditions existaient aussi au Groenland, mais elles ont été profondément fragilisées. L’alcool est venu d’Europe. Les missionnaires ont imposé des prénoms chrétiens. Autrefois, les Groenlandais s’appelaient Akaluk, Tupernak, Aviaja ou Naja. Aujourd’hui, beaucoup portent des noms comme Christian, Erik ou Andersen.

Quand on déracine une culture, on affaiblit aussi les individus. Ceux qui perdent leurs racines deviennent beaucoup plus vulnérables. »

Retour prévu au Groenland

Après avoir inspiré tant de lecteurs, vous avez décidé de repartir bientôt, à l’âge de 86 ans, vivre au Groenland. Pourquoi ce retour ?

Uummannaq | Photo: Aningaaq Rosing Carlsen,  Unsplash

« Ce n’est pas un nouveau projet. Depuis mes seize ans, je poursuis exactement le même rêve. Un journaliste allemand m’a demandé un jour quel conseil le Tété-Michel Kpomassie de 86 ans donnerait au garçon de seize ans que j’étais. Je lui ai répondu que je n’aurais jamais cette prétention. Au contraire, c’est moi qui demande conseil à ce jeune garçon. C’est lui qui a créé l’homme que je suis devenu. Dans ma culture, on respecte toujours son aîné. Or mon véritable aîné, c’est ce jeune Tété qui est parti du Togo. »

« Lorsque je retourne à Upernavik, à Uummannaq ou à Ilulissat, je regarde les montagnes. Elles sont toujours là, immobiles, comme lors de mon premier voyage. Depuis des milliers d’années, elles n’ont pas bougé. Moi, je n’ai cessé de courir d’un endroit à l’autre. Alors je me demande : qui est le plus heureux ? Elles ou moi ? Je n’ai pas la réponse. »

Savez-vous déjà où vous allez vous installer au Groenland et sur quoi portera votre prochain livre ?

Ilulissat | Photo: Luke Stackpoole,  Unsplash

« Pas encore. Je choisirai l’endroit où je pourrai vivre le plus sereinement, là où le Blanc a laissé le moins de traces. Quant au livre, il parlera de moi. Ou plutôt de cette question qui m’habite depuis toujours : pourquoi m’appelait-on Tété, et pourquoi a-t-on voulu faire de moi Michel ?

Parmi mes vingt-six frères et sœurs, certains ont reçu des prénoms comme Robert, Norbert ou Grégoire, que nos propres mères ne pouvaient même pas prononcer. Quelle arrogance ! Quelle violence culturelle !

Et c’est exactement ce qui s’est produit chez les Inuits. L’Église a détruit notre vodou comme elle a voulu effacer une partie de leur culture. On n’a pas le droit de détruire ce qui appartient à un autre peuple. »

Ilulissat | Photo: Gitte Winter,  Unsplash
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