Sami Tchak et Annie Ferret : « Brno a été pour nous une grande surprise ! »
Sami Tchak et Annie Ferret composent un couple d’écrivains invité cette semaine au Mois de la lecture d’auteurs, à Brno et Ostrava. Sami Tchak, de son vrai nom Sadamba Tcha-Koura, est né en 1960 au Togo, où il a vécu jusqu'à 26 ans avant d’arriver en France, où il vit et écrit depuis une quarantaine d’années. Annie Ferret est née en France en 1977 et a déjà publié plusieurs ouvrages, dont le dernier cette année, Profaner Ananda, écrit avec Sami Tchak.
Extraits (Audio disponible en appuyant sur Lecture)
Quelle était votre image de la Tchéquie avant cette première visite ?
Annie Ferret : « Mon image de la Tchéquie, comme beaucoup d’autres régions du monde, m’est venue par la littérature. Une image très romantique, peut-être un peu faussée. On a parlé de Kundera, et on est obligé d’évoquer Kafka lorsqu’on parle de la Tchéquie. »
« Je pense aussi à une écrivaine française contemporaine, Lola Gruber, qui connaît bien ces pays et avec qui j’ai eu de nombreuses conversations. Elle les a parcourus pour écrire son précédent roman Horn venait la nuit. Il y a aussi mes lectures de la littérature hongroise contemporaine, comme László Krasznahorkai ou Péter Nádas. Tout cela est médiatisé par mes lectures. »
Le festival a cette année pour thème principal l'exil. Qu'est-ce que cela représente pour vous, l'exil ?
Sami Tchak : « Lorsqu'on me parle d'exil, on part de l'idée que je suis un exilé puisque je vis en France. Mais je ne me suis jamais senti comme un exilé, dans la mesure où je suis arrivé en France avec une bourse et que j’y vis librement, sans contrainte. Je rentre dans mon pays quand je veux, j’y vis comme je veux, parce que la France est mon pays, le Togo est aussi mon pays. »
« Je ne suis pas un exilé, sauf si je considère l’exil dans un sens un peu plus large, où je dirais que, d’une certaine manière, je suis parti du Togo. Je n’ai pas tout l’ancrage de mon enfance en France. Donc, peut-être un peu exilé, mais pas au point de me plaindre comme celui qui a été contraint de quitter son pays et qui ne peut pas y retourner. Je suis plutôt un exilé qui a l’avantage d’avoir deux pays où il est libre. »
Annie Ferret : « Concernant l’exil, qui est le thème du festival : je suis née en France, je vis en France, je n’ai jamais connu l’exil. Je suis la deuxième génération à naître en France dans un contexte de paix. Je ne veux pas galvauder un mot aussi fort, exil, qui signifie tant pour ceux qui ne peuvent pas rentrer chez eux. »
« Mais il y a une forme d’exil littéraire. Une forme de refuge, d’isolement. Ne pas partager les mêmes expériences que son milieu, ne pas être lue, c’est aussi quelque chose que je vis, y compris dans ma famille. Ne pas se sentir à sa place, chercher ailleurs, faire un pas de côté par la littérature, c’est une forme d’exil, oui. C’est un exil littéraire, encore une fois, je ne mélange pas tout. Mais en ce sens-là, oui, parfois, l’exil, c’est simplement avoir du mal à trouver sa place. »
Nous sommes ici à la gare d’Ostrava où vous arrivez après une première lecture à Brno dans le cadre de ce festival. Comment cela s’est-il passé à Brno ?
Sami Tchak : « Brno a été pour nous une grande surprise. Déjà, un festival de cette configuration, nous ne connaissions pas d’équivalent. Ensuite, nous sommes deux parfaits inconnus dans ce pays. On se disait qu’il n’y aurait peut-être personne. Il y avait le présentateur, que nous ne connaissions pas, avec qui nous avons échangé, et on pensait se retrouver à trois à parler français, à rigoler. Et puis, il y avait un public. En 25 ans, un public s’est formé, habitué à ce festival. Nous avons eu un public attentif, avec de bonnes questions. Nous avons même été obligés d’interrompre à cause du programme suivant. Nous sommes sortis de la salle avec une grande satisfaction, une incroyable surprise. Cela s’est très, très bien passé. »
La littérature comme religion avec Kundera comme prophète
Vous avez déclaré à plusieurs reprises que la littérature était comme une religion pour vous. À Brno, ville natale de Milan Kundera, vous avez dit qu’il en était l’un des prophètes. Le terme est peut-être bien choisi, car nul n’est prophète en son pays, et Kundera a eu bien des controverses avec son pays natal, comme vous le savez. Est-ce pour vous un prophète parmi d’autres ou un prophète exceptionnel ?
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Sami Tchak : « Milan Kundera est pour moi un prophète exceptionnel pour deux raisons. Voici quelqu’un qui a commencé son œuvre dans sa langue maternelle. C’est une œuvre magnifique, qui le lie à jamais à son pays. Et il a tenté de la poursuivre dans sa langue d’adoption, le français. Même les Français disent qu’il était meilleur quand il écrivait en tchèque. Et dans son propre pays, on considère aussi qu’il était meilleur dans sa langue maternelle, qui est aussi la langue dans laquelle il est contesté.
Pourquoi est-il un prophète particulier pour moi ? Parce qu’il est peut-être celui auquel j’aurais pu m’identifier si, ayant deux pays, j’avais eu deux langues. Mais ma langue maternelle n’est pas écrite. Je suis ‘unilingue’. Je suis français d’écriture et je mourrai français d’écriture. J’aurais voulu être ce prophète qu’on conteste dans la langue qu’il a choisie, et qui reste maître dans sa langue maternelle.
La différence entre lui et moi, c’est que le français, il l’a choisi tardivement, alors que moi, c’est depuis l’âge de six ans ma langue principale. »
Comment s’appelle votre langue maternelle ?
Sami Tchak : « Ma langue maternelle s’appelle le tem. Elle est aussi appelée kotokoli, selon les régions. C’est une langue parlée au Togo, au Ghana et au Bénin. On trouve aussi une partie de locuteurs au Burkina Faso. C’est une langue d’une population pas très étendue, mais qui a une présence qu’on ne peut ignorer. Par exemple, au Togo, nous sommes musulmans, dans un pays qui n’est pas majoritairement musulman comme le Sénégal. Donc, si nous devions être qualifiés de minorité, ce serait une minorité très bruyante. »
Vous avez peut-être un autre point commun avec Kundera : vous avez déjà évoqué le fait que vos livres n’étaient pas lus dans votre village natal, comme ce fut le cas pour Kundera quand il écrivait en français (sauf des traductions pirates). Est-ce aussi cela, l’exil ?
« Oui, c’est vraiment cela, l’exil. Nous étions dans mon village en décembre dernier. Les gens sont fiers de "l’enfant du village" qui est parti ailleurs. Ils disent que ce serait bien que mon premier roman, Femme infidèle, soit traduit dans notre langue maternelle, car personne ne lit dans ce village.
Mais ce livre est traduit depuis 2016. Non seulement ils ne le savaient pas, mais ils ignoraient aussi qu’il est au programme scolaire. Le fils du village, dont ils sont fiers, ils ne savent même pas ce qu’il écrit. Ils sont fiers simplement parce que je suis de là.
Personne ne me lit dans le village. Nous avons essayé avec les élèves de 4e, puisque le livre est au programme. Lecture à voix haute, avec des prix promis pour ceux qui liraient bien le premier paragraphe. Aucun élève n’a été capable de le lire. Nous avons été obligés de ne pas donner de prix car tous ont mal lu cinq lignes. Cinq lignes seulement… »
« L’URSS tentait d’endoctriner nos pays »
Nous sommes donc ici à Ostrava, ville passablement défigurée sous le communisme. C’est votre première fois en Tchéquie mais vous avez un lien particulier avec le communisme, ayant étudié à Cuba la prostitution et les conséquences de la chute du Mur de Berlin sur la prostitution locale. Pourquoi ce choix ?
Sami Tchak : « Le hasard m’a conduit à Cuba pour cette étude. Mon pays, comme beaucoup d’autres en Afrique, avait des relations fortes avec l’Union soviétique. Elle offrait des milliers de bourses pour que des Togolais y étudient. Je ne comprenais pas ce que cela signifiait, mais on disait que faire ses études là-bas, c’était un peu au rabais. Le vrai luxe, c’était d’aller en France.
Beaucoup de Togolais y sont allés. En allant à Cuba, je me suis dit que je comprendrais peut-être mieux ce que représentait ce type de parcours, car Cuba a aussi accueilli des dizaines de milliers d’Africains. »
« J’ai compris que le communisme tentait de former, dans nos pays, des relais pour un endoctrinement. Cela n’a pas tellement marché, mais ils ont essayé. À Cuba, j’ai découvert que derrière les belles images de Castro, il y avait des restrictions très dures : ne pas voyager, ne pas lire certains livres, ne pas utiliser une monnaie étrangère qui ouvrait vers le monde. J’ai compris à la fois la portée et les limites d’un tel système. »
Le Mois de la lecture d'auteurs continue avec des écrivains invités chaque soir à lire leur création jusqu'au 31 juillet : www.autorskecteni.cz
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