Des ondes courtes à Interprogram et au web : RPI toujours au plus près de ses auditeurs (6e épisode)
Radio Prague International fête ses 90 ans. À cette occasion, nous vous proposons de retracer l’histoire de la station des années 1930 jusqu’à nos jours. Dans ce sixième épisode, retour sur 75 ans d’émissions en ondes courtes et sur l’histoire d’Interprogram, l’émission qui, pendant vingt ans, a conquis les auditeurs étrangers et tchécoslovaques – notamment grâce aux chansons de Karel Gott.
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Radio Prague International informe sur l’actualité en République tchèque et, auparavant, en Tchécoslovaquie, depuis 90 ans. Depuis 2011, l’ensemble des émissions est disponible à l’écoute sur Internet et donc facilement accessible partout dans le monde. Mais avant cela, les programmes étaient également diffusés en ondes courtes, permettant ainsi aux auditeurs de les capter sur leur poste de radio, parfois à des milliers de kilomètres de Prague.
« Les ondes courtes ne se propagent pas en ligne droite à la surface de la Terre. Elles se réfléchissent sur les hautes couches de l’atmosphère, situées entre 80 et 400 kilomètres d’altitude. Cette couche atmosphérique courbe progressivement le faisceau d’énergie radio et le renvoie vers la surface terrestre. À cet endroit, le signal peut alors soit être capté, soit être réfléchi à nouveau. Il peut ainsi effectuer plusieurs bonds successifs. Par exemple, pour atteindre l’Amérique du Nord, le signal subissait trois réflexions entre l’ionosphère et la surface de la Terre. Par conséquent, si les conditions de propagation de la fréquence utilisée sont favorables, le signal peut tout simplement parvenir à n’importe quel endroit du monde », expliquait en 2006 Oldřich Číp, qui a dirigé pendant de nombreuses années l’organisation internationale chargée de coordonner l’attribution des fréquences en ondes courtes aux différentes stations de radio.
75 ans d’émissions en ondes courtes
La première liaison réussie en ondes courtes à travers l’Atlantique a été établie en 1923, entre la France et les États-Unis.
Toutefois, ce n’est que la décennie suivante que la radiodiffusion en ondes courtes connaît un véritable essor. Le Royaume-Uni et l’Italie commencent alors à émettre vers leurs colonies, tandis que l’Allemagne diffuse vers l’Autriche, les Sudètes tchécoslovaques et l’Amérique latine. La Russie soviétique fait, elle aussi, son entrée sur les ondes, bientôt suivie par la Tchécoslovaquie.
« C’était en 1936. Le ministère des Postes et Télégraphes a surpris tout le monde en annonçant que, dans son centre radio de Poděbrady, il avait commencé à expérimenter une première liaison transocéanique en ondes courtes », se souvenait en 1966 Karel Koníček, l’un des premiers techniciens de la radio.
Les émissions régulières de la Radio tchèque en ondes courtes à destination de l’étranger débutent, en effet, le 31 août 1936. Hormis une interruption de plusieurs années durant l’occupation nazie, elles se poursuivent sans discontinuer jusqu’au 31 janvier 2011, soit pendant près de 75 ans.
« Les émissions en ondes courtes sont extrêmement coûteuses, car elles nécessitent énormément d’énergie. Leur consommation électrique représentait des millions, voire des dizaines de millions de couronnes par an, soit près de la moitié de notre budget à l’époque. Il a donc fallu faire des choix et renoncer à certaines choses pour pouvoir en développer d’autres », explique l’ancien directeur de Radio Prague, Miroslav Krupička, à qui est revenue la douloureuse décision de mettre fin aux émissions en ondes courtes en 2011.
En 1972, la naissance du légendaire et populaire Interprogram
Le passage progressif des ondes courtes vers Internet a constitué une petite révolution pour Radio Prague et ses auditeurs. Et pour cause, les émetteurs ayant été pendant des décennies orientés principalement vers l’étranger, les auditeurs en Tchécoslovaquie ne pouvaient, par conséquent, pas recevoir ces émissions, à une exception près : la fréquence appelée Interprogram de Radio Prague, qui, outre des informations en langues étrangères, diffusait également beaucoup de musique populaire. Bien qu’elle ne fût pas à l’origine destinée au public national, elle pouvait néanmoins être captée en Tchécoslovaquie.
« Interprogram propose un flux continu d’émissions en quatre langues, auquel succède, l’après-midi, un programme en russe. Il s’adresse à l’Europe occidentale ainsi qu’aux touristes qui passent leurs vacances en Tchécoslovaquie. Nous les informons ainsi non seulement de l’actualité en Tchécoslovaquie mais aussi à l’étranger. Nous leur proposons également des bulletins météo et de la musique pour accompagner leur séjour et agrémenter leurs vacances », détaillait en 1978 Jana Špíšková, rédactrice en chef adjointe de Radio Prague de l’époque.
Les émissions d’Interprogram débutent le 8 mai 1972. Elles ne sont alors ni plus ni moins qu’un dérivé des émissions internationales de Radio Prague déjà existantes. Cette nouvelle formule doit néanmoins permettre de mieux tirer parti des compétences des rédacteurs et des moyens techniques, comme le rapporte Václav Richter.
« Quand je suis arrivé en 1972, les émissions internationales étaient dirigées par Vladimír Vipler, un cadre communiste placé ici pour débarrasser la radio des ‘éléments impérialistes’. Puis, en 1972 ou en 1973, Vladimír Landovský lui a succédé. En tant que nouveau responsable, souhaitant insuffler un vent nouveau à la station, il a cherché un moyen d’accroître l’audience des émissions. Il a ainsi eu l’idée de créer une nouvelle rédaction, internationale, et a cherché de nouveaux rédacteurs pour celle-ci. C’est ainsi qu’il m’a fait passer de la rédaction française à Interprogram. »
La réalisatrice Jana Hořínková, qui a également participé à la création d’Interprogram, poursuit :
« Pour moi, cette émission était vraiment agréable. On y passait de la bonne musique, dont environ 40 % provenait de l’Occident. Il y avait aussi un petit côté adrénaline, parce qu’une émission en direct en procure forcément. C’était quelque chose de totalement nouveau et, finalement, ça a fonctionné pendant vingt ans. »
Un juste équilibre entre musique et propagande communiste
Interprogram de Radio Prague vise juste. Sous l’apparence séduisante d’une radio musicale diffusant des tubes, elle véhicule la propagande communiste de manière discrète et édulcorée auprès de ses auditeurs. L’ancien rédacteur de la rédaction française et d’Interprogram, Václav Richter, raconte :
« Le programme était organisé par tranches d’une heure. Chaque rédaction – tchèque, française, anglaise, allemande – disposait d’un quart d’heure. On commençait par le tchèque, avec cinq minutes d’informations, suivies de dix minutes de musique. Puis venaient cinq minutes d’informations en allemand, suivies de dix minutes de musique. Ensuite, cinq minutes d’informations en anglais et dix minutes de musique. Et enfin, cinq minutes d’informations en français et dix minutes de musique. On avait ainsi bouclé une heure de programme.
« L’heure suivante, il y avait toujours un commentaire qui durait lui aussi environ cinq minutes. Le reste du quart d’heure était consacré à la musique. C’était une musique qui, à l’époque, n’était pas forcément très courante sur les stations tchécoslovaques. C’est pourquoi, au bout d’un certain temps, Interprogram a acquis une certaine popularité et était très écouté. »
Jana Hořínková complète :
« À neuf heures, il y avait toujours un commentaire, ou plutôt une sorte de récit mélioratif sur la Tchécoslovaquie : comment nous vivions ici, ce qui s’y passait... À onze heures, venait un commentaire beaucoup plus politique, souvent consacré à la critique de l’Occident. À l’époque, Reagan et Thatcher étaient particulièrement visés. On s’en prenait beaucoup à eux. Puis, il y avait à nouveau les informations, le mot de la fin, et c’était terminé pour la journée : on reprenait le lendemain. »
Travailler à Interprogram dans les années 1970
Les enregistrements des émissions d’Interprogram n’ont pas été conservés dans les archives de la Radio tchèque. Néanmoins, grâce aux témoignages d’anciens employés de la radio, nous avons une idée des sujets abordés dans les commentaires politiques.
« Dans l’ensemble, cela ressemblait beaucoup à la presse tchèque et slovaque de l’époque. Sur le plan politique, les émissions étaient évidemment très orientées. Il s’agissait en grande partie de propagande communiste. Mais bien sûr, cela variait en fonction du moment.
« La pire période a été autour de 1977, avec la signature de la Charte 77 et la campagne qui a ensuite été lancée contre ses signataires. À cette époque, j’ai souvent eu envie de quitter la radio, car c’était extrêmement pénible et déprimant d’y travailler. Même si nous n’écrivions pas les commentaires, nous étions malheureusement souvent obligés de les lire », confie Václav Richter.
Le contenu d’Interprogram de Radio Prague n’a cependant pas toujours été aussi marqué par l’idéologie. Dans ces années-là, la principale raison pour laquelle les auditeurs se tournaient vers la station était d’ailleurs la musique. Celle-ci se distinguait nettement de celle diffusée sur les autres stations de la Radio tchécoslovaque et se voulait particulièrement moderne. Programmateur musical à Interprogram au milieu des années 1980 et futur dirigeant de la radio Petr Dvořák, précise :
« On m’avait donné carte blanche pour essayer, de mon côté, de renouveler le contenu des programmes musicaux. On m’avait simplement donné pour consigne, oralement et de manière assez vague, d’écouter en amont Interprogram et d’essayer de préparer quelque chose que la station ne diffusait pas, mais qui était déjà sorti chez nous sur disque, ainsi qu’à l’étranger, et qui pourrait apporter un peu de nouveauté. J’ai donc préparé des programmes dans lesquels figuraient Abraxas, Žentour et Tango. Parmi les artistes étrangers, je me souviens avoir piqué chez Bob Marley et même chez The Pretenders. Tout cela a été diffusé.
Radio Archive (1983): Radio Prague Czechoslovakia Interprogram Night Concert
« Le Comité central a appelé ! Arrêtez tout ! »
Cette liberté de programmation ne s’est toutefois véritablement imposée qu’à partir de la deuxième moitié des années 1980. Jana Hořínková, qui a elle aussi travaillé à Interprogram, garde un tout autre souvenir de cette période. Elle se rappelle très bien une feuille de papier rose portant le titre « Embargo », sur laquelle figurait une liste d’artistes interdits d’antenne pour diverses raisons. Après son départ pour les États-Unis, le chanteur Valdemar Matuška y figurait notamment.
« C’était à l’occasion d’une de mes émissions. Je ne sais plus en quelle année c’était, mais je me souviens que Marie Kabrhelová [ndlr : figure de premier plan du Parti communiste tchécoslovaque et présidente de l’Union tchécoslovaque des femmes] avait alors réuni des femmes du monde entier au Palais de la Culture. C’était vraiment un événement énorme. Nous étions allés sur place pour réaliser des interviews, notamment avec Marie Kabrhelová, elle-même. J’avais diffusé son entretien à l’antenne, puis enchaîné avec l’annonce : ‘Ici Radio Prague Interprogram’, avant de lancer le titre Shaddap You Face comme musique de transition.
« Environ une heure plus tard, mon chef m’a appelée, complètement affolé : ‘Qu’est-ce que tu as passé ? Où est-ce que tu l’as passé ? Qu’est-ce que c’était ?’
« Je lui ai répondu que je n’en savais absolument rien.
« Il m’a rétorqué : ‘Le Comité central a appelé, le Comité central a appelé ! Il faut arrêter immédiatement. Arrêtez tout et passez de la musique d’orchestre à partir de maintenant. Ne diffusez plus rien d’autre.’
« Les auditeurs nous ont à leur tour appelés pour nous demander si nous n’étions pas devenus fous, alors que nous diffusions de la musique de fanfare depuis neuf heures du matin. C’était bien la preuve que le Parti surveillait ce que nous faisions, qu’il nous écoutait et qu’il comprenait l’anglais. »
Pour l’anecdote, la chanson Shaddap You Face, dont le titre peut se traduire poliment par « Tais-toi » et qui avait tant indigné les responsables communistes, a dominé les hit-parades en 1980 et 1981. La chanson a été un immense succès de l’auteur-compositeur australo-américain Joe Dolce.
Interprogram : la station-relais entre Gott et son public
Interprogram recevait également un grand nombre de courriers d’auditeurs, principalement en provenance de l’étranger. Les auditeurs pouvaient participer à des sondages et demander également la diffusion d’une chanson ou d’un interprète en particulier.
« Nous recevions aussi des lettres à la rédaction française, mais le service qui en recevait le plus était incontestablement celui allemand. C’était énorme ! Ils étaient submergés de lettres, parce qu’Interprogram était devenu, à certains égards, ce que j’appellerais ‘la station de radio de Karel Gott’.
« Nous diffusions sans arrêt ses tubes. À l’époque, il était extrêmement populaire en Allemagne. Ses fans allemandes nous écrivaient constamment et demandaient sans cesse ses succès pour notre émission de dédicaces. Nous étions donc devenus, en quelque sorte, une station-relais entre Gott et son public allemand », note Václav Richter de la rédaction française.
La réalisatrice Jana Hořínková poursuit :
« Cette euphorie autour de Karel Gott concernait surtout les Allemands, qui sont d’ailleurs toujours aussi fous de lui aujourd’hui. Ils envoyaient à notre adresse toutes sortes de cadeaux destinés à Gott.
« Karel venait, quant à lui, à la radio une ou deux fois par an, surtout au moment de Noël, soit pour nous remercier de diffuser ses chansons, soit simplement pour se montrer. Nous lui remettions alors les cadeaux que nous avions reçus pour lui tout au long de l’année.
« Les Allemands voulaient vraiment entendre Gott à longueur de journée, surtout Die Biene Maja [Maya l’abeille] et Babička. »
Interprogram de Radio Prague ne diffusait cependant pas uniquement des titres de Karel Gott. Ceux qui l’ont connu s’en souviennent sans doute : dans la grisaille de la période de normalisation, l’émission constituait, notamment grâce à la musique, une fenêtre ouverte sur un autre monde.
Bien qu’elle ne fût pas à l’origine destinée aux auditeurs tchécoslovaques, l’émission Interprogram de Radio Prague est finalement devenue très populaire en Tchécoslovaquie. Les fréquences hertziennes étaient loin d’être aussi encombrées qu’aujourd’hui et il était donc facile de capter l’émission.
Interprogram de Radio Prague a été diffusé pendant vingt ans. Après 1989, le nombre de langues a d’abord été réduit à trois : l’allemand, l’anglais et le français. Puis, en avril 1992, les émissions d’Interprogram de Radio Prague ont définitivement cessé.
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