Edvard Beneš face au jugement de la postérité
« L’histoire tchèque moderne ne connaît pas d’homme plus controversé », écrit Pavel Kosatík dans son livre consacré au deuxième président tchécoslovaque Edvard Beneš (1884-1948). Il jette un regard critique sur cet homme politique qui a joué un rôle décisif dans plusieurs moments cruciaux de l’histoire tchèque du XXe siècle et constate que les conséquences de ses décisions se répercutent sur la société tchèque encore aujourd’hui. Son livre intitulé O tom Benešovi – A propos de Beneš est sorti aux éditions Euromedia Group.
La carrière d’un brillant diplomate
Quoi qu’on puisse en penser, nous devons constater qu’Edvard Beneš était une personnalité déterminante de l’histoire tchécoslovaque de la première moitié du XXe siècle. Avec Tomáš Garrigue Masaryk et Milan Rastislav Štefánik, il a fondé en 1918 sur les ruines de l’Empire austro-hongrois l’Etat commun des Tchèques et des Slovaques et dans l’entre-deux-guerres, il s’est imposé comme une figure importante de la diplomatie européenne. L’œuvre politique de ce grand diplomate a déjà été analysée, étudiée et discutée d’innombrables fois, mais Pavel Kosatík a pourtant décidé d’écrire un nouvel ouvrage sur cet homme et de souligner certains aspects de sa personnalité qu’il considère comme importants :
« La littérature sur Beneš est abondante. J’ai fait le calcul et j’ai répertorié 272 livres sur Beneš que j’utilise pour mon travail. C’est donc relativement beaucoup. Et si vous voulez donc écrire un nouveau livre sur ce sujet, vous devez le faire différemment. Vous devez vous poser la question de savoir pourquoi Beneš est important encore aujourd’hui, pourquoi il faut s’y intéresser. Et parce que les enfants apprennent à l’école toujours et encore l’histoire d’une façon simplifiée, par exemple les vieilles thèses sur la conférence de Munich en 1938, je me suis dit qu’il fallait reposer ces questions. »
Les moments cruciaux de la carrière d’Edvard Beneš
Devenu président de la Tchécoslovaquie, Edvard Beneš s’est retrouvé face à de terribles dilemmes qu’il a résolus à sa façon. En 1938, il a décidé de ne pas se lancer dans un conflit armé contre l’Allemagne nazie et il a accepté les résultats de la conférence de Munich et le démantèlement de la Tchécoslovaquie. Après la Seconde Guerre mondiale, revenu de son exil londonien et redevenu président, il a accepté en 1948 la démission d’une partie des ministres du gouvernement tchécoslovaque ce qui a permis aux communistes de prendre le pouvoir et d’instaurer dans le pays un régime totalitaire. Et depuis ce temps-là, on se demande dans quelle mesure Beneš aurait pu résister à ces pressions historiques, si ses décisions étaient justifiables ou s’il devait défendre plus rigoureusement les principes démocratiques sur lesquels la Tchécoslovaquie avait été fondée. Cette interrogation traverse tout le livre que Pavel Kosatík lui a consacré. Il ne met pas en question l’âpreté à la tâche, l’infatigabilité et les qualités diplomatiques de cet homme qui a été pendant 17 ans ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères :
« Beneš était un homme politique européen de grande envergure. Il faisait partie et contribuait aux négociations importantes décisives pour la situation en Europe. Et il n’œuvrait pas que pour les intérêts tchèques mais il s’engageait aussi pour les intérêts des autres. Dans toutes les conférences internationales auxquelles il participait, il s’imposait comme un des diplomates les plus actifs. Sur le plan européen, il se rangeait parmi les personnalités essentielles mais il n’arrivait pas à estimer la valeur réelle des négociations politiques. »
Beneš et Masaryk
C’est la crise ayant abouti aux accords de Munich en 1938, ses racines et ses conséquences, qui est le thème majeur du livre de Pavel Kosatík. Après la signature de ces accords par les dirigeants allemand, britannique, français et italien, la Tchécoslovaquie a été amputée de ses régions frontalières (les Sudètes) et livrée pratiquement sans défense à l’expansionnisme d’Hitler. Et Pavel Kosatík estime que dans ces circonstances la réaction de Beneš manquait de consistance. Pour mettre en relief les spécificités de son caractère et de sa politique, l’auteur fait une comparaison entre Edvard Beneš et le premier président tchécoslovaque Tomáš Garrigue Masaryk, son leader et son compagnon de combat :
« Sans vouloir le glorifier, il faut dire que Masaryk était un homme capable d’assumer une très grande responsabilité et de ne pas dévier de son chemin, tandis que Beneš, quand il fallait trancher un problème épineux, cherchait toujours quelqu’un avec qui il pourrait partager sa responsabilité. Lors de la crise de Munich, il voulait éviter la guerre et il cherchait à faire partager cette attitude avec les autres. Ainsi, lorsque nos alliés ont refusé de nous défendre, il a décidé de ne pas nous défendre non plus. Il faut déployer un certain effort pour inciter quelqu’un à vous aider. »
Le président tchécoslovaque face au dilemme de Munich
Pavel Kosatík estime que le rôle d’Edvard Beneš dans cette crise considérée par les Tchèques comme une trahison de leurs alliés, a été assez différent de celui que lui attribuait l’historiographie officielle. Se basant sur certains documents retrouvés assez tard, l’auteur cherche à démontrer que Beneš, par certaines de ses activités diplomatiques secrètes, a donné à la France et à la Grande-Bretagne le moyen et le prétexte pour renoncer à leurs engagements vis-à-vis de la Tchécoslovaquie. Selon ces documents, Beneš aurait préparé avant Munich une série de projets secrets de céder à l’Allemagne plusieurs régions frontalières tchécoslovaques mais toutes ces concessions ont été rejetées par Hitler comme étant insuffisantes. Et selon Pavel Kosatík, cette manifestation de faiblesse de la partie tchécoslovaque a facilité à la France et à la Grande-Bretagne d’accepter les revendications allemandes d’annexer l’ensemble des Sudètes, annexion qui a permis à Hitler de préparer dans un court délai l’occupation de ce qui restait du pays mutilé. Pavel Kosatík voit dans ce manque de fermeté et dans cet effort de faire partager les responsabilités d’actes politiques, qui sont pour lui personnifiés par Beneš, comme une tendance qui a marqué l’histoire postérieure de la Tchécoslovaquie et de la République tchèque – et qui se répercute encore aujourd’hui :
« Le fait que notre Etat ait aujourd’hui un si gros problème avec le financement de son armement, c’est la conséquence de cette façon de penser. Nous ne nous rendons pas compte que l’armée est un élément du patriotisme. On affiche son patriotisme en oubliant que l’armée en fait aussi partie, de même que la décision de la prendre au sérieux, d’investir dans l’armement et de ne pas faire de faux investissements dans l’armée comme la construction de routes en prétendant qu’il s’agit des routes militaires. On ne peut pas le faire de cette façon. L’attitude de toute la société vis-à-vis de l’armée devrait être tout à fait différente, beaucoup plus juste et plus sérieuse. »
Le legs d’un fondateur de l’Etat
Selon Pavel Kosatík, Beneš avait tendance à privilégier la diplomatie jusque dans des situations où le recours à la force aurait été nécessaire. « Beneš n’était pas un homme politique pour les temps de guerre et les périodes difficiles. Dommage », écrit-il. Et il en vient à une conclusion catégorique qu’il exprime à la fin de son livre : « La crise de Munich a abouti à une catastrophe surtout parce que Beneš n’a pas osé convaincre lui-même et le monde entier (et cela non seulement en septembre 1938 mais jamais auparavant) que la Tchécoslovaquie allait se défendre fermement, qu’elle allait se battre. »
Ces jugements ont déjà déclenché une vive polémique sur le rôle politique d’Edvard Beneš mais aussi sur l’histoire tchèque du XXe siècle. On se demande si nous n’avons pas tendance à faire de Beneš un bouc émissaire des maux et des faiblesses de toute la société tchécoslovaque. Toujours est-il que l’itinéraire et la carrière politique du deuxième président tchécoslovaque se confondent avec l’histoire de son pays dont il était un élément important, mais seulement un élément, et dans laquelle intervenaient d’innombrables facteurs indépendants de sa volonté mais avec lesquels il devait composer. Pavel Kosatík lui-même constate que Beneš était exposé à d’immenses pressions politiques et psychologiques. Brillant diplomate, il cherchait des solutions diplomatiques aux problèmes et il est parvenu à de grands succès. Il ne faut pas oublier qu’il a non seulement contribué d’une façon décisive à la fondation de la Tchécoslovaquie mais qu’il a réussi également, grâce à ses activités infatigables déployées au cours de son exil britannique, à reconstituer en 1945 l’Etat tchécoslovaque presque dans ses frontières d’avant-guerre.
Une question qui s’impose
Pavel Kosatík reproche à Beneš d’avoir privilégié la diplomatie dans des situations où il aurait fallu recourir à la force. Il ne faut toutefois pas oublier que les adversaires du président tchécoslovaque étaient militairement beaucoup plus puissants et que, dans ces circonstances, Beneš ne disposait presque pas des moyens nécessaires pour leur tenir tête.
Le livre de Pavel Kosatík retrace cependant aussi avec force détails la vie et l’œuvre d’un homme qui n’était sans doute pas exempt d’erreurs, mais qui était démocrate et qui, au terme d’un immense travail, de nombreuses épreuves et souffrances, nous a légué un Etat. Et une question s’impose. Qu’a-t-on fait, qu’avons-nous fait pour ces idéaux démocratiques sur lequel cet Etat avait été fondé ? C’est à chacun de nous d’y répondre.




