A la Kunsthalle de Prague, Annette Messager expose ses œuvres tragicomiques

Anette Messager

Pionnière de l’art contemporain français, Annette Messager est exposée à partir de ce jeudi jusqu’au 28 février 2027, à la Kunsthalle de Prague. Ses installations au croisement de l’humour joyeux et de l’inquiétante étrangeté invitent le visiteur à réfléchir sur son rapport aux choses quotidiennes, transformées en objets d’art, mais aussi à la question du rôle de la femme dans la société, à la maladie ou encore à la mort. Radio Prague Int. a rencontré Annette Messager et lui a d’abord demandé d’expliquer le titre de son exposition : Tragicomédie. 

Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Je pense que la vie est à la fois gaie et triste. On passe tout le temps de moments heureux à des moments tristes. Je peux marcher dans la rue, voir le soleil, de petites fleurs et être contente, puis, tout à coup, apercevoir quelqu’un à terre, un sans-abri en mauvais état, et cela me rend triste. Les deux coexistent en permanence. »

Vous présentez pour la première fois en Tchéquie une exposition d’une telle ampleur. La culture tchèque possède une longue tradition d’humour noir, d’absurde, de mélange entre le grotesque et le tragique. On pense au brave soldat Švejk, en littérature, ou à Václav Havel et au théâtre de l’absurde. Voyez-vous des affinités entre cet imaginaire tchèque et votre propre manière de voir le monde et de travailler ?

« Oui, c’est possible. Je ne saurais pas vous donner d’exemples précis, mais oui, je pense que cela correspond assez bien à ma façon de voir les choses. »

Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Le public tchèque pourrait donc être particulièrement réceptif à votre univers ?

« Je l’espère, je le souhaite. Mais je ne suis pas tchèque ! »

Vous travaillez depuis toujours avec des objets très ordinaires : des vêtements, des tissus, des balais, des photographies, des objets domestiques. Dans l’exposition, il y a notamment une grande installation de traversins, un objet qui a presque disparu de nos foyers. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces objets banals de la vie quotidienne ?

Histoire des traversins | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« Justement, ce qui m’intéresse, c’est que ce sont des objets que nous connaissons tous, qui font partie de notre vie, et que nous pouvons finalement regarder aussi comme des œuvres d’art. Tout peut être de l’art : il suffit peut-être de regarder les choses autrement. Un balai peut devenir une œuvre d’art, un traversin, un coussin… J’aime particulièrement les traversins parce qu’ils sont mous, qu’on peut les déformer, les prendre dans ses bras. Tous ces objets en tissu sont à la fois doux et confortables pour les êtres humains. Dès la naissance, on vous couvre, on vous enveloppe de tissu pour que vous n’ayez pas froid. Et à la mort, on vous couvre aussi. En fait, nous ne sommes presque jamais nus : nous avons toujours affaire au tissu. »

Il n’y aurait donc pas, pour vous, de différence fondamentale entre un objet quotidien et une œuvre d’art ?

« Il n’y a pas d’objet noble ou non noble. Ce qui n’est pas noble peut devenir très noble. Pour moi, l’art est partout. »

La Tchéquie possède également une forte tradition de marionnettes et d’objets animés qui deviennent des personnages, parfois drôles, parfois inquiétants. On pense notamment à Jan Švankmajer. Cette idée de donner une vie, ou une nouvelle vie, aux objets vous parle-t-elle ?

« Oui. Mais pas forcément une nouvelle vie : on ne sait pas ce que font les objets la nuit ! Peut-être qu’ils dansent entre eux, qu’ils se parlent, qu’ils s’engueulent… Ils ont peut-être leur propre vie. C’est le rêve de tous les enfants d’imaginer que, la nuit, tout bouge, que tout se bouscule, que tout peut devenir un jeu. »

Les Chimères | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Vous avez été très tôt attirée par les rites catholiques, alors que vous avez grandi dans une famille athée. Dans votre œuvre apparaissent des ex-voto, des araignées, des chauves-souris, des créatures hybrides, mais aussi des références aux contes et à la mythologie. Pourquoi ces histoires et ces symboles vous intéressent-ils ?

« ‘Fascinée par la religion’, c’est peut-être un peu exagéré. Mes parents n’étaient pas croyants, mais mon père, qui était architecte, m’emmenait souvent voir des églises dans la campagne. Je me souviens notamment d’une petite chapelle dans une forêt : c’était absolument sublime. Les vitraux, le soleil qui les traversait, les couleurs projetées sur le sol… Même si l’on n’est pas croyant, les églises sont extraordinaires à visiter. »

Et cet aspect plus fantastique, lié aux contes et à l’imaginaire, d’où vient-il ?

« De l’enfance. Les enfants se racontent beaucoup d’histoires dans leur tête, ils dessinent, ils imaginent… Je ne sais pas, je n’ai peut-être pas beaucoup grandi ! »

A la Kunsthalle, Pinocchio est une figure centrale, notamment dans l’installation monumentale Casino, mais aussi dans une promenade qui lui est consacrée. Pourquoi Pinocchio ? Qu’est-ce que ce personnage vous permet de raconter ?

« Ce qui est intéressant avec Pinocchio, c’est qu’au départ c’est un morceau de bois, qu’un menuisier a taillé. Et après beaucoup d’aventures et de mésaventures, il devient humain. Pour un artiste, c’est formidable : un morceau de bois qui, finalement, devient un être humain. C’est une histoire fantastique. »

C’est finalement aussi le geste de l’artiste : prendre un morceau de bois et le transformer en quelque chose de totalement différent, comme un sculpteur qui en ferait une Vierge destinée à une église ?

« Absolument. La transformation fait qu’un objet peut devenir un objet symbolique, un objet maléfique ou un objet religieux. »

Casino Pinocchio | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Dans Casino, il y a quelque chose de très spectaculaire, presque théâtral, mais aussi quelque chose de très sombre : Pinocchio est avalé par la baleine et retrouve son père dans son ventre. Cette coexistence du merveilleux et de l’angoisse est-elle au cœur de votre travail ?

« Oui, parce que je trouve que tout est à la fois merveilleux et angoissant. Je marche dans la rue, c’est merveilleux, il y a du soleil. Et puis, tout à coup, je vois un drame : quelqu’un tombe de bicyclette et se fait très mal, par exemple. Les deux cohabitent et, presque, l’un ne va pas sans l’autre. »

Dans nombre de vos œuvres, vous questionnez aussi les identités féminines et les rôles que la société attribue aux femmes. Qu’est-ce qui a changé depuis les années 1960 et 1970 dans votre manière de parler du féminin ?

Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« La condition des femmes a beaucoup changé, beaucoup évolué, et dans le bon sens. Quand j’ai commencé, dans les années 1970, on me disait : ‘Vous faites de l’art, d’accord, mais la plus belle création pour une femme, c’est la maternité, c’est d’avoir des enfants.’ Je n’ai rien contre le fait d’avoir des enfants, mais dire que les femmes doivent être cataloguées ainsi… C’était comme ça à l’époque. Il fallait se battre, bousculer tout cela. »

A la Kunsthalle, vous présentez notamment une grande fresque composée d’utérus qui ressemble à un papier peint. Pouvez-vous nous en parler ?

« Un utérus, c’est une très jolie forme. Je me suis donc amusée à dessiner un papier peint avec des utérus qui fleurissent sur le mur. J’y ai même ajouté un doigt d’honneur. Et je me suis amusée avec toutes les couleurs. »

Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Le corps est omniprésent dans votre œuvre : le corps féminin, le désir, mais aussi la maladie et la mort. Dans cette exposition figure notamment le cycle Tête-à-tête, avec ces crânes qui reviennent de manière presque obsessionnelle. Que représente cette œuvre pour vous ?

« J’ai effectivement eu une obsession. J’ai appris que j’avais un cancer du sein. Dès le soir où je l’ai appris, je me suis mise à dessiner des têtes de mort : des têtes de mort sarcastiques, joyeuses, de toutes sortes. J’en ai dessiné beaucoup. Et finalement, j’ai passé une soirée très, très agréable en apprenant cette nouvelle. C’était une soirée en tête-à-tête, en quelque sorte. C’est pour cela que l’œuvre s’appelle Tête-à-tête. »

Tête à tête | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Vos installations ressemblent souvent à des scènes de théâtre. Dans Pinocchio, notamment, les objets deviennent des personnages et les tissus semblent eux-mêmes avoir un corps. Quel rôle le spectateur doit-il jouer face à vos œuvres ?

« Je pense que le spectateur doit travailler. Il ne doit pas seulement subir une exposition où on lui donne des choses à regarder. Il faut qu’il travaille, qu’il cogite un peu. Chacun voit les œuvres différemment en fonction de son histoire personnelle, de sa culture, de son sexe. Et c’est très bien ainsi. »

Vous composez votre œuvre depuis plus de cinquante ans. Vous avez connu Mai 68 et les grandes transformations de la société française. Vous continuez aujourd’hui à travailler sur le corps, le pouvoir, la vulnérabilité, les combats féministes… Qu’est-ce qui vous semble avoir le plus changé, dans le monde de l’art et dans la société, depuis vos débuts ?

Anette Messager | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

« La société américaine, par exemple, n’est pas la même que la société européenne. L’avortement y est encore un problème considérable, et Trump n’arrange pas les choses. Je crois qu’il y a là-bas une terrible régression, une réaction très forte. Cela m’intéresse de suivre l’actualité, même si elle n’est pas excessivement optimiste en ce moment. Quand j’étais jeune, je n’aurais jamais pensé qu’il pourrait y avoir une guerre là où je vis. Et aujourd’hui, je ne sais pas… »

Vos œuvres résonnent fortement avec les combats féministes, y compris ceux d’aujourd’hui. Pourtant, vous dites ne pas vouloir vous revendiquer comme féministe. Pourquoi ?

« Je n’aime pas être classée dans des catégories, comme ‘artiste-femme’ par exemple. Je suis une femme, je suis évidemment féministe, mais je ne veux pas revendiquer cette étiquette. »

Pour terminer, avez-vous un mot à adresser au public praguois et tchèque pour l’inciter à venir découvrir votre exposition ?

« Qu’ils viennent voir ! Je crois que l’équipe de la Kunsthalle a très bien travaillé. La déambulation dans l’exposition est bien faite, et je pense que c’est agréable de se promener parmi les œuvres, de les découvrir. J’espère qu’ils viendront nombreux. »