La voix du jeune Václav Havel ressurgit des archives de la Radio tchèque
Une bande magnétique oubliée pendant des décennies a été retrouvée dans les tréfonds des archives de la Radio tchèque : sur cette bande datant du printemps 1968, le jeune Václav Havel interroge Ferdinand Peroutka, journaliste emblématique de la Première République tchécoslovaque et exilé depuis près de vingt ans aux Etats-Unis. Tomáš Dufka, directeur des archives de la Radio tchèque, revient sur la découverte de cette précieuse bande sonore, mais aussi sur une archive plus ludique où, dans les années 1960, le futur dissident devenu plus tard président répond au questionnaire de Proust.
Le 5 octobre, Václav Havel aurait fêté ses 90 ans. Dramaturge, dissident, figure de l’opposition pacifique au régime communiste, initiateur de la Charte 77, document fondamental pour la dissidence tchécoslovaque, leader de la révolution de Velours en 1989, premier président de la Tchécoslovaquie redevenue démocratique, puis de la République tchèque, mais aussi philosophe et penseur de la contestation face à l’oppression étatique, Václav Havel est une personnalité qui a profondément marqué la société tchécoslovaque puis tchèque. Pour commencer, j’aimerais vous demander quel était le rapport de Václav Havel aux médias, et tout particulièrement à la radio. Il a vécu une grande partie de sa vie à une époque où la radio était l’un des principaux médias, bien avant l’essor de la télévision. Est-ce qu’il s’est exprimé sur cette question ?
La radio au cœur
« Oui. Son rapport à la radio était, on peut le dire, très chaleureux. Il s’est notamment exprimé à ce sujet à la fin des années 1990, en janvier 1998, à la fin d’une émission qui s’appelait Hovory z Lán. C’était une conversation depuis le château de Lány, la résidence présidentielle officielle. Après 1989, quand Havel est devenu président, cette émission était devenue un rendez-vous radiophonique régulier et important de sa présidence. À la fin de l’émission, il expliquait qu’il appréciait particulièrement la radio parce que, à la radio, les auditeurs écoutent véritablement ce qui est dit. À la télévision, où l’image avait déjà pris beaucoup d’importance, il estimait que l’attention pouvait être détournée de la parole par ce que l’on voyait à l’écran. Il préférait donc la radio précisément parce qu’elle oblige à écouter. »
Cela ne concerne pas directement la Radio tchèque, mais il faut aussi rappeler que, comme beaucoup de Tchécoslovaques, Václav Havel écoutait Radio Free Europe derrière le rideau de fer. Cette radio l’a interviewé à plusieurs reprises avant 1989 et une grande partie des enregistrements conservés de sa voix pour cette période provient d’ailleurs de Radio Free Europe. Ici, à la Radio tchèque, nous avons évidemment aussi des archives de Václav Havel avant 1989, mais beaucoup moins nombreuses, puisqu’il était devenu persona non grata dans son propre pays. Il faut rappeler également que c’est sous sa présidence, après la chute du rideau de fer, que le siège de cette radio américaine a déménagé à Prague. La radio est donc finalement un média qui l’a accompagné pendant une grande partie de sa vie.
« La radio était effectivement pour lui un média important, même si aujourd’hui on connaît surtout Havel à travers la télévision, le théâtre ou le cinéma. Il avait commencé à collaborer avec la Radio tchécoslovaque dans les années 1960. Mais après l’occupation de 1968, il est devenu dissident et a davantage collaboré avec Radio Free Europe. Il faut également rappeler que, dans les années 1960, il s’est fait connaître comme auteur radiophonique. C’était cependant une période assez courte, celle du Printemps de Prague. Il a notamment écrit une pièce en un acte, L’Ange gardien, en 1968, mise en scène par Josef Melč. C’était une pièce de théâtre de l’absurde dans laquelle se mêlent manipulation et souci du bien commun. C’était la seule pièce radiophonique de Havel des années 1960. Je pense qu’il aurait voulu poursuivre dans cette voie, mais l’occupation soviétique est arrivée et il est devenu dissident. »
Il existe d’ailleurs une version en anglais de cette pièce.
« Oui, une version anglaise a été réalisée autour des années 2000. Elle se trouve dans les archives de Radio Prague International. »
Une archive unique retrouvée
Puisque nous parlons, dans ce podcast, des archives de la Radio publique tchèque, dont vous avez la responsabilité, il se trouve que vous avez fait récemment une découverte que vous avez rendue publique. Il s’agit d’un entretien avec Václav Havel réalisé par lui-même avec le grand journaliste tchécoslovaque exilé Ferdinand Peroutka. L’entretien a lieu en 1968 et porte principalement sur la question du retour éventuel de Ferdinand Peroutka en Tchécoslovaquie. Mais l’échange devient finalement une réflexion beaucoup plus large sur l’exil, les garanties démocratiques et le Printemps de Prague qui est alors en cours. Dans quelles circonstances cette bande a-t-elle été retrouvée ?
« Notre collègue producteur nous avait signalé, il y a environ un an, que Havel évoquait, dans son entretien avec Karel Hvížďala, Dálkový výslech (Interrogatoire à distance) réalisé dans les années 1980, une interview de Peroutka datant de 1968. Il disait qu’elle avait été enregistrée au printemps 1968, aux Etats-Unis, et qu’il ne savait pas vraiment où elle se trouvait. Il parlait même d’une cave de la Radio tchécoslovaque. A partir de là, nous avons commencé à fouiller nos archives et à chercher partout. Nous ne trouvions rien. Ce n’était pas particulièrement surprenant : avant nous, plusieurs personnes avaient déjà essayé de retrouver cet enregistrement. La surprise a donc été d’autant plus grande lorsque mon collègue Miroslav Turek, environ un mois après le début des recherches, a retrouvé par hasard la bande contenant cette interview. Elle se trouvait parmi des documents non triés et ne comportait aucune description. »
Que peut-on dire du parcours de cette bande entre 1968 et sa découverte, près de soixante ans plus tard ? Pourquoi est-il si difficile de reconstituer ce qui lui est arrivé après l’occupation soviétique ? Comment a-t-elle finalement disparu des radars ?
« On sait que Havel avait confié ces bandes à Jiří Dienstbier, qui était alors rédacteur à la radio et qui deviendra, après 1989, ministre des Affaires étrangères. Havel voulait non seulement publier ces interviews, mais aussi les faire diffuser à la radio. Puis l’occupation est arrivée. Les bandes sont restées à la radio et personne ne savait exactement où elles se trouvaient. Nous ne savons pas si, par exemple, l’un des futurs dissidents les a ensuite cachées chez lui ou à l’étranger. C’est possible. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’après 1989, quelqu’un a apparemment réussi à faire parvenir la bande aux archives de la Radio tchèque. »
Vous disiez tout à l’heure que Václav Havel avait enregistré cet entretien aux Etats-Unis. Dans quelles circonstances se trouvait-il là-bas au printemps 1968 ?
« Il y était notamment parce qu’une de ses pièces avait été créée à New York. Je ne connais pas tous les détails, mais il est resté plusieurs semaines aux États-Unis et il en a profité pour interviewer plusieurs personnalités. Ce qui est très intéressant, c’est que l’interview de Peroutka est, pour l’instant, la seule de cette série que nous ayons retrouvée. Nous n’avons pas les autres. Il avait également interviewé des hommes politiques comme Petr Zenkl, des écrivains comme František Listopad, et même Pavel Tigrid, qu’il avait rencontré à Paris à cette époque. Nous savons qu’il l’a interviewé, mais nous ne savons absolument pas où se trouvent ces bandes aujourd’hui. »
Deux intellectuels face à face
C’est bien dommage. Quand on écoute ces 72 minutes d’entretien avec Peroutka, qu’est-ce qui vous frappe dans l’entretien lui-même ? Et qu’est-ce que cette conversation entre Václav Havel et Ferdinand Peroutka nous apprend-elle ? Il faut rappeler que les deux hommes ont près de quarante ans d’écart : Havel a 31 ans, Peroutka 73 ans. Peroutka a connu la Première République, l’occupation nazie, Buchenwald et vingt années d’exil. Havel, lui, est né en 1936 et a passé toute sa vie adulte sous le régime communiste. Qu’est-ce qui rapproche ces deux interlocuteurs et qu’est-ce qui les éloigne ?
« Ce qui me frappe et m’impressionne le plus, c’est à quel point il est difficile de parler de réconciliation avec quelqu’un qui ressent une injustice ayant bouleversé sa vie. Il ne suffit donc pas simplement de tourner la page. C’est vraiment le point de départ de l’entretien : les questions de Havel portent sur les circonstances dans lesquelles Peroutka serait prêt à accepter un retour en Tchécoslovaquie. Ce qui sépare les deux interlocuteurs, c’est bien sûr avant tout leur âge et leurs expériences. Ils ont près de quarante ans d’écart, ils sont à des moments très différents de leur vie et leurs motivations pour revenir en Tchécoslovaquie ne sont pas les mêmes. Ils se rejoignent pourtant sur certains points. Ils considèrent notamment que les personnes responsables de crimes ou d’injustices commis sous le régime communiste ne doivent pas rester à leur place. Ils s’accordent également sur la nécessité de redonner un sens à un langage qui avait été vidé de sa signification par la propagande communiste.
A la novlangue communiste, en quelque sorte. Une partie très importante de l’entretien porte sur le changement politique de 1968. Il faut rappeler que nous sommes en plein Printemps de Prague, avec une libéralisation politique, la suppression de la censure et la possibilité de voyager à l’étranger. La preuve en est que Havel se trouve alors à New York. Havel demande à Peroutka comment il peut avoir confiance dans ce nouveau régime après vingt ans de propagande communiste présentant les exilés comme des traîtres ou des agents de l’impérialisme. Quelle est la position de Peroutka face au Printemps de Prague ? Est-ce qu’il y croit ?
« Peroutka croit à la ligne libérale d’Alexander Dubček, parce qu’il pense que Dubček est sincère. Il dit aussi être impressionné par son courage. Peroutka considère cependant que le processus doit encore évoluer. Et il dit très clairement que s’il ne croyait pas à l’esprit du Printemps de Prague, la Tchécoslovaquie serait perdue. »
L’exil en question
A la fin de l’entretien, Peroutka prononce quelque chose de particulièrement bouleversant. Il dit que l’Amérique n’est pas sa patrie. Est-ce que, pour vous, c’est le moment essentiel de cette archive ? Et qu’est-ce que cela nous dit finalement sur la condition de l’exilé après vingt ans loin de son pays ?
« Certainement. Dans le contexte de Peroutka, qui est alors un homme vieillissant, cette phrase est particulièrement frappante. Mais je pense que ces paroles peuvent s’appliquer de manière beaucoup plus universelle à l’expérience de l’émigration. C’est vraiment très fort : la prise de conscience amère de ne se sentir chez soi ni dans son pays d’origine, ni dans son nouveau pays. C’est une réflexion qui dépasse largement le seul cas de Peroutka. »
Cette redécouverte de la bande intervient précisément l’année où l’on commémore les 90 ans de la naissance de Václav Havel. Et il faut aussi rappeler que, le 18 décembre, cela fera quinze ans qu’il est mort. Est-ce que cette archive change, complète ou nuance l’image que nous avons aujourd’hui de Havel ? Et le fait de pouvoir encore entendre sa voix, non pas celle du président ou du dissident célèbre, mais celle d’un homme de 31 ans, en 1968, une année cruciale pour les Tchécoslovaques et pour lui, qu’est-ce que cela apporte de particulier à cette commémoration ?
« C’est un fragment important qui semblait perdu à jamais. C’est donc, bien sûr, une grande découverte, parce que personne ne pensait pouvoir encore le retrouver. Mais ce document est intéressant non seulement par son contenu, mais surtout par sa forme. Même si Havel est alors un jeune auteur, inexpérimenté et débutant, on est frappé par la patience avec laquelle il parvient à discuter avec Peroutka et, dans une certaine mesure, à le contredire, même si ce n’est que par allusion et avec beaucoup de prudence. »
C’était un bon interviewer ?
« A mon goût, il est peut-être trop prudent. Mais il était vraiment très jeune, et probablement aussi impressionné par son interlocuteur. »
Le scepticisme et l’ironie de Havel
Passons maintenant à un aspect plus ludique de ce que vous avez dans vos archives. Pour commémorer ces 90 ans de Václav Havel, vous avez également retrouvé une autre archive : celle d’une petite émission qui s’appelait 33 questions pour… Dans les années 1960, la Radio tchécoslovaque réalise de nombreux entretiens avec diverses personnalités, inspirés du fameux questionnaire de Proust. Il faut d’ailleurs rappeler que ce n’est pas Marcel Proust qui a inventé ce questionnaire. Il est devenu célèbre parce qu’il y a lui-même répondu. À l’origine, il s’agit d’un jeu de questions venu d’Angleterre, en vogue à la fin du XIXe siècle, qui permet de dévoiler les goûts, les aspirations et certains traits de personnalité d’une personne. Il semblerait que Havel n’ait pas particulièrement voulu jouer le jeu au départ, mais qu’il ait finalement accepté de répondre. A quel genre de questions répond-il ?
« Par exemple : ‘Pour quelles erreurs êtes-vous le plus indulgent ?’, ‘Quelle est votre couleur préférée ?’ ou encore ‘Quels sont vos prénoms préférés ?’ Il faut préciser que ces interviews ne concernent pas seulement Havel, mais aussi d’autres personnalités du monde culturel tchécoslovaque des années 1960, comme Josef Škvorecký ou Jan Zábrana. »
Cette interview est très personnelle. Les réponses de Václav Havel laissent déjà apparaître son humour, son scepticisme et une certaine méfiance à l’égard de questions qu’il trouve peut-être un peu trop psychologisantes. Est-ce que ses réponses donnent déjà une bonne idée de sa personnalité ?
« C’est difficile à dire. D’un côté, oui. On voit que c’est quelqu’un qui réfléchit beaucoup à ces questions. Mais il a aussi une certaine réticence à donner des réponses catégoriques. Il est assez sceptique et souhaite garder une partie de sa personnalité pour lui. Par exemple, lorsqu’on lui demande quelle est la plus belle fleur ou le plus bel animal, Havel ne donne pas de réponse concrète. Il est aussi très laconique dans beaucoup de ses réponses. »
Kafka, Camus, Don Quichotte
Pour son auteur préféré, qui cite-t-il ?
« Franz Kafka. »
Et pourquoi, selon vous, cet attachement à Kafka ?
« On peut seulement le deviner, mais je pense qu’il y a une allusion à une bureaucratie impénétrable, à un langage incompréhensible. Ce sont des thèmes qui tiennent particulièrement à cœur à Havel. La différence avec Kafka, c’est que Havel ne s’est pas contenté de laisser les choses en l’état. »
C’est intéressant, d’ailleurs, qu’il cite Kafka. Les années 1960 sont précisément l’époque du grand congrès Kafka qui se tient en Tchécoslovaquie et de la redécouverte, ou plutôt de la réhabilitation, de Kafka dans le pays. Dans les années 1950, sous le communisme le plus dur, il était évidemment un auteur prohibé. Parmi ses héros de romans préférés, Havel cite notamment Meursault, le personnage de Camus, ou encore Don Quichotte. Qu’est-ce qu’on peut dire de ces réponses ?
« Je pense qu’il n’y a sans doute rien de très surprenant, notamment dans le contexte de l’œuvre dramatique et de l’absurde chez Havel. Peut-être Havel se préparait-il déjà, à cette époque, à se battre contre des moulins à vent… Je ne sais pas, mais c’est ce qui me vient à l’esprit. »
Une autre question porte sur ses héros dans la vie réelle, et pas seulement sur ses héros littéraires. Il répond : « Je n’ai pas de héros. J’estime certaines personnes, mais pour différentes raisons, je ne les nommerai pas. »
Qu’est-ce que cette réponse nous dit de lui ? Là encore, c’est une réponse très laconique.
« Je pense qu’il était déjà très sûr de lui. Il n’avait pas besoin, à l’âge adulte, d’un modèle particulier. Il savait clairement quelle direction prendre. Il y avait aussi une question qui lui demandait, en quelque sorte, qui il aurait voulu être s’il n’avait pas été lui-même.
Et il a répondu : ‘Je ne voudrais être personne d’autre.’ Cela dit beaucoup de choses.
Tout à fait. Une personnalité déjà très affirmée. Même si Havel était aussi quelqu’un qui doutait, il ne semble pas douter de lui-même à ce niveau-là.
« Exactement. »
Quelles valeurs fondamentales ressortent, selon vous, de ce questionnaire auquel Havel répond dans les années 1960 ?
« Je dirais trois valeurs fondamentales : l’humilité, l’amour du prochain et la fidélité. »
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Une fois par mois, l’historien et directeur des archives de la Radio tchèque, Tomáš Dufka, nous fait revivre plus d’un siècle d’histoire tchèque.




