En route pour Babylon en Bohême : quelques kilomètres à pied le long de la Stezka Českem (2è étape)

Dans ce nouvel épisode de notre marche sur la Stezka Českem, le sentier qui fait le tour de la Tchéquie, nous poursuivons notre traversée de la Forêt de Bohême (Český les), à la frontière avec la Bavière allemande. Entre villages disparus, vestiges militaires, sommets longtemps interdits d’accès et rencontres inattendues, cette étape se termine à… Babylon !

Reportage audio à écouter en appuyant sur Play.

Wenzelsdorf - Václav | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

La journée commence près de l’ancien village de Václav (Wenzelsdorf en allemand), rayé de la carte et où il ne reste que quelques anciens baraquements pour garde-frontières et un vaste garage en béton ayant servi aux véhicules militaires. Aujourd’hui une « croix de la réconciliation » est érigée sur place près d’un banc.

Les sentiers sont toujours aussi bien balisés - une véritable marque de fabrique tchèque que l'on doit au très actif Klub českých turistů (KČT), dont les efforts sont tellement remarquables que désormais le KČT aide à baliser des parcours à l'étranger, notamment au Vietnam.

Ancien garage pour véhicules militaires | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.
Les isolateurs en céramique,  autrefois utilisés pour les lignes de communication des gardes-frontières et pour le rideau de fer | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Dans les bois, d’étranges objets blancs parsèment le sol. On pourrait les prendre de loin pour des champignons, mais ce sont des isolateurs en céramique, autrefois utilisés pour les lignes de communication des gardes-frontières et pour le rideau de fer. Le système permettait notamment de détecter les coupures de provoquées par une tentative de franchissement de la frontière, même si un animal pouvait aussi déclencher l’alerte.

Des moines augustins au Moyen-âge à Pivoň 

Les ruines de Starý Herštejn | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Le chemin passe ensuite par la source de la Radbuza, avant de rejoindre les hauteurs de Starý Herštejn. Au sommet, une tour rénovée offre un panorama exceptionnel sur les reliefs tchèques et allemands, dont est venue profiter une famille de passage sur le sentier.

Dans la descente, arrivée dans la charmante commune de Pivoň (Stockau de son ancien nom allemand), où le nouveau propriétaire du monastère nous ouvre les portes de cet impressionnant édifice médiéval en cours de restauration. Il nous fait découvrir les traces des différentes époques architecturales, du roman au baroque en passant par le gothique. Le chantier est encore considérable.

Monastère de Pivoň | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

En chemin, l’un des seuls restaurants ouverts dans le coin est tenu par un propriétaire originaire du Kosovo, qui ne connaît que trop bien les drames de voisins qui s’entretuent ou s’expulsent – il est originaire d’une commune proche de Mitrovica. La bâtisse vieille de 300 ans dans laquelle se trouve désormais son restaurant était à l’origine une auberge tenue par des Allemands des Sudètes.

Source: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Čerchov, le sommet interdit pendant la Guerre froide

Le sommet de Čerchov | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Plus au sud, le sentier grimpe vers le Čerchov, sommet qui domine la Forêt de Bohême et culmine à 1 042 mètres. Aujourd’hui accessible aux randonneurs, ce sommet était interdit pendant la période communiste en raison de sa proximité avec la frontière de la RFA.

On y trouve encore des vestiges du Rideau de fer, ainsi qu’une ancienne impressionnante tour militaire. Rencontre avec un jeune Bavarois venu profiter d’une belle journée. Il évoque le « Heimat », son attachement au Čerchov, un sommet familier depuis son enfance, et son intérêt pour l’histoire des villages germanophones disparus de la région.

Les vestiges du Rideau de fer | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Derrière les magnifiques paysages forestiers et les chemins tranquilles se cache encore tout au long du chemin l’histoire des localités vidées de leurs habitants, détruites ou abandonnées après la Deuxième Guerre mondiale, puis englouties par la zone frontalière – le No man’s land (Hraniční pásmo en tchèque).

Le village disparu de Bernstein | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Les noms tchèques et allemands se superposent encore sur les cartes et dans les brochures consacrées à ces villages disparus. À proximité, les vestiges du Rideau de fer rappellent combien cette frontière a longtemps séparé hermétiquement des populations qui vivaient autrefois dans le même espace.

Les muets et les villages de Bohême

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

En tchèque, un Allemand se dit Němec, un terme issu de němý, qui signifie muet. En allemand, l’expression « böhmische Dörfer », littéralement « villages de Bohême », est employé comme on pourrait dire en français « c’est du chinois », quand on ne comprend rien. Deux expressions révélatrices, chacune à leur manière, d’un manque de compréhension certain et pendant longtemps entre Tchèques et Allemands.

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Après la descente du Čerchov, légère bifurcation hors du tracé officiel de la Stezka Českem pour rejoindre Babylon, notre fin d’étape du jour. Le nom rappelle évidemment la célèbre cité de Mésopotamie, mais son origine serait bien plus locale : il viendrait d’une déformation de Bábi lom - la carrière de la vieille femme ou de la grand-mère -, dont le nom aurait évolué au fil du temps.

La forêt proche de Babylon est l’un des endroits préférés sur le chemin par Viktor, jeune retraité qui a parcouru à pied et à vélo quasiment la totalité des 2000 kilomètres de la Stezka Českem au moment où nous le croisons - le calme et la possibilité d’être seul avec ses propres pensées sont pour lui les points forts de son périple.

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

C’est à Babylon, mais sans Nabuchodonosor, que s’achève cette nouvelle étape, après une journée de marche entre nature, mémoire et frontière. Une traversée où les paysages invitent à ralentir, dans une des contrées les plus méconnues du pays.

À propos de Babylon et en attendant, un jour, une prochaine étape sur le sentier, il n’y a aucune raison de ne pas faire profiter à tout le monde de cette magnifique reprise de Boney M par nul autre que Karel Gott en personne :