Plus de 80 ans après leur adoption, les décrets Beneš font toujours parler d’eux

Edvard Beneš signe les décrets

Prague et Berlin se sont rappelés cette semaine le 29ᵉ anniversaire de la Déclaration sur les relations mutuelles et leur développement futur entre la République tchèque et l’Allemagne, un texte considéré comme la pierre angulaire de la réconciliation bilatérale après les traumatismes du XXᵉ siècle. Cette commémoration intervient dans un contexte où les questions historiques refont surface dans les débats politiques, en Slovaquie voisine notamment autour des fameux décrets Beneš.

Signature de la Déclaration tchéco-allemande le 21 janvier 1997 | Photo: Martin Athenstädt,  ČTK/DPA

Signée à Prague par les leaders des deux pays, la Déclaration tchéco-allemande reconnaît mutuellement les souffrances liées à la période 1938-1945, exprime des regrets sur les injustices passées et affirme que les deux Etats ne laisseront pas les questions historiques peser sur leur coopération future. Elle a servi de base à la création du Fonds tchéco-allemand pour l’avenir et du Forum tchéco-allemand, des institutions destinées à ancrer le dialogue et la compréhension réciproque.

Jörg Nürnberger et  Rudolf Jindrák | Photo: Forum tchéco-allemand de discussion

A l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration tchéco-allemande, signée le 21 janvier 1997, les coprésidents du Forum tchéco-allemand de discussion ont déclaré que le débat sur les décrets Beneš devrait rester une question historique et non un sujet politique contemporain. Selon Rudolf Jindrák et Jörg Nürnberger, bien que des opinions différentes puissent subsister à leur sujet, ces décrets – adoptés en 1945 après la Seconde Guerre mondiale et qui ont notamment entraîné la perte de citoyenneté et la confiscation de biens pour de nombreux Allemands et Hongrois – doivent être considérés comme appartenant au passé, et non comme une source de tensions actuelles. Ils ont insisté sur l’importance d’un dialogue ouvert et constructif, impliquant historiens, décideurs et jeunesse, pour approfondir la compréhension mutuelle des événements de 1945 et de leurs conséquences.

Décrets Beneš | Photo repro: Pro náš zemědělský venkov,  1945/Zář

Les décrets Beneš sont un ensemble de 143 lois adoptées par le gouvernement tchécoslovaque en exil puis par la première administration d’après-guerre. Historiquement liés à la perte de citoyenneté et à l’expropriation, ces décrets sont par ailleurs associés à l’expulsion de millions d’Allemands et à la relocalisation de populations à la fin de la Seconde Guerre mondiale, même si ces expulsions ont été décidées par les puissances alliées lors de la conférence de Potsdam.

Pour la Tchéquie et l’Allemagne, la Déclaration de 1997 a fait office de « trêve mémorielle », en encourageant l’acceptation des responsabilités historiques mutuelles. Elle affirme que ni les questions politiques ni juridiques du passé ne doivent « charger leurs relations », tout en promouvant la coopération dans un cadre européen plus large.

Les coprésidents du Forum ont souligné à l’occasion de cet anniversaire que grâce à des initiatives de réconciliation, Tchèques et Allemands sont devenus de bons voisins et des partenaires au sein de l’UE et de l’OTAN, et que l’étude du passé peut servir à tirer des leçons pour l’avenir plutôt qu’à raviver de vieux conflits.

En Slovaquie voisine, les décrets Beneš comme levier politique de l’opposition

Photo: Progresívne Slovensko

Et pourtant, la mémoire des décrets Beneš est revenue sur le devant de la scène ailleurs en Europe centrale, ce que Rudolf Jindrák et Jörg Nürnberger n’ont pas manqué de souligner en le regrettant. C’est notamment le cas en Slovaquie voisine, autrefois partie intégrante de l’Etat tchécoslovaque, où le débat historique a pris une tournure particulièrement politique ces derniers mois : l’opposition démocrate, spécifiquement le parti Progresívne Slovensko (Slovaquie progressiste), a soulevé la question des confiscations de terres fondées sur ces décrets, dénonçant le principe de la « responsabilité collective », sans pour autant appeler à leur abolition. Cette séquence inédite a entraîné une modification du Code pénal visant à punir jusqu’à six mois de prison quiconque remet en question ces textes, un amendement qui a suscité de vives critiques de dirigeants de la minorité hongroise et de politiciens en Hongrie.

Mais elle est surtout perçue par les experts comme une tentative des libéraux centristes slovaques – en s’alliant contre toute attente avec un parti d’extrême-droite représentant la minorité hongroise en Slovaquie – de faire exploser l’amitié entre les gouvernements de droite slovaque et hongrois qui, via leurs leaders Robert Fico et Viktor Orban, minimisent  leurs griefs historiques au profit de la cause populiste – et pro-russe.

A Brno, une rencontre controversée de descendants d’Allemands des Sudètes

Ce regain d’attention montre que, malgré l’accord entre Prague et Berlin sur le fait de reléguer ces textes au rang des objets historiques, le rapport à ces décrets n’est pas uniforme dans toute l’Europe post-communiste. Et d’ailleurs la Tchéquie n’a pas été exempte de polémiques similaires par le passé depuis la chute du régime communiste.

Photo illustrative: Martina Schneibergová,  Radio Prague Int.

La dernière controverse en date, indirectement liée à cet ensemble de lois post-Libération, concerne la tenue en mai prochain à Brno d’une rencontre de l’Association des Allemands des Sudètes, une première en territoire tchèque car jusqu’à présent, ces congrès d’anciens Allemands des Sudètes et de leurs descendants se tenaient généralement en Bavière, même si, ces dernières années, ils accueillaient déjà des invités tchèques.

Petr Kalousek | Photo: Martina Schneibergová,  Radio Prague Int.

L’initiative a suscité de vives critiques, notamment de la part du parti d’extrême-droite tchèque SPD. Les organisateurs du festival Meeting Brno, à l’origine du projet, affirment être conscients du caractère sensible du sujet et promettent un événement transparent, respectueux et sécurisé. « Nous ne demandons pas d’oublier notre histoire, mais au contraire de la rappeler », a déclaré Petr Kalousek, co-fondateur du festival. Des paroles qui n’ont rien de contradictoire, bien au contraire, avec la Déclaration tchéco-allemande de 1997 et qui s’inscrivent dans la droite ligne de la Déclaration de réconciliation adoptée par la ville de Brno en 2015 qui exprimait ses regrets relatifs aux événements de la fin mai 1945 qui ont conduit à l’expulsion violente de la population allemande de la ville.

Ces deux déclarations – au niveau national et municipal – rappellent finalement l’importance des accords de réconciliation comme instruments durables de stabilité régionale afin de dépasser les polémiques policitiennes.