Quatre-vingt ans depuis le décret de repeuplement : comment Beneš a métamorphosé les régions frontalières

Edvard Beneš signe les décrets

Juste après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les tensions, la souffrance et le désir de revanche qui dominent l’atmosphère en Tchécoslovaquie. La position affichée par les représentants politiques de l’époque influence l’orientation du pays, profondément et de façon tout sauf conciliante. En effet, le 17 avril 1945, le gouvernement de Košice appelle les citoyens à se venger sans scrupule des « bourreaux allemands », et le président Edvard Beneš – en qui beaucoup voient le successeur de Masaryk – déclare publiquement que les crimes nazis grèveront l’ensemble du peuple allemand.

Les décrets et leurs conséquences

La série de décrets présidentiels pris par Edvard Beneš alors qu’il était encore en exil, puis peu après la fin de la guerre, définit le nouveau visage de la Tchécoslovaquie. Parmi les plus importants, on citera :

  • le décret nº 19/1945 du Registre des lois, qui autorise la nationalisation des biens des personnes jugées peu fiables par l’Etat ;
  • le décret nº 28/1945 du Registre des lois, qui définit les règles de repeuplement des terres confisquées aux Allemands, Hongrois et autres ennemis de l’Etat (adopté il y a 80 ans, le 20 juillet 1945) ;
  • le décret nº 108/1945 du Registre des lois, qui confisque les biens des personnes qualifiées de traîtres et ennemis de la nation.

Sur la base de ces décrets, environ trois millions d’Allemands des Sudètes sont déplacés de force hors du pays. C’est la plus grande vague de migration de toute l’histoire du territoire tchèque.

Photo repro: Národní osvobození,  13. 7. 1945/Digitální studovna Ministerstva obrany

Des habitants nouveaux ; des régions métamorphosées

Des Allemands des Sudètes sont déplacés de force hors du pays | Photo: Archives de la vile d’Ústí nad Labem

Des centaines de milliers de nouveaux habitants arrivent ensuite dans les régions frontalières vidées de leurs populations. Il s’agit, dans beaucoup de cas, de familles pauvres de l’intérieur du pays ainsi que de Tchèques et de Slovaques rapatriés d’Ukraine, de Roumanie ou des Balkans, pour qui la perspective d’avoir leur propre ferme et de se voir attribuer jusqu’à dix hectares de terre est on ne peut plus tentante. En mai 1947, ces nouveaux colons comptent pour près de deux tiers des 2,2 millions de personnes qui habitent alors les régions frontalières du pays.

Néanmoins, la politique de repeuplement se heurte à différents obstacles : le fossé générationnel, le manque de connaissance et de lien des personnes déplacées avec leur nouvelle région puis, par la suite, la collectivisation. Ainsi, nombreux sont les nouveaux arrivants à finalement décider de repartir ailleurs.

La colonisation des régions frontalières en 1947 | Photo: ČT24

Qu’en pensent les Tchèques aujourd’hui ?

Les sondages indiquent que les Tchèques sont divisés sur le bien-fondé des décrets. Pour les plus jeunes, c’est de l’histoire ancienne ; néanmoins, les décrets Beneš reviennent régulièrement sur le devant de la scène – en particulier pendant les campagnes électorales, lorsque certains hommes politiques les utilisent comme un outil de mobilisation des électeurs, souvent par le biais d’interprétations simplistes ou cherchant à faire vibrer la corde sensible. Ce traumatisme historique devient alors un élément de lutte politique, ce qui ne fait que confirmer que le débat sur les décrets Beneš reste vivant, même après 80 ans.

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