28 octobre : Petr Pavel appelle les Tchèques à ne pas céder à la facilité et à assumer leurs responsabilités
A l’occasion du 108e anniversaire de la fondation de la Tchécoslovaquie indépendante, le président tchèque Petr Pavel a mis en garde contre la passivité, le refus de regarder les risques en face et le manque de courage politique. Lors de la traditionnelle cérémonie de remise des distinctions d’Etat, dans la somptueuse salle Vladislav au Château de Prague, il a rappelé que la démocratie n’était jamais définitivement acquise.
Dans son discours chaudement applaudi pendant très exactement 91 secondes, le chef de l’Etat tchèque a placé la responsabilité individuelle et collective au cœur de l’héritage du 28 octobre 1918. La création de la Tchécoslovaquie, a-t-il souligné, n’a pas été le fruit d’une évolution spontanée, mais de la volonté de femmes et d’hommes prêts à prendre des risques, à consentir des sacrifices et à persévérer sans avoir la certitude de réussir. Une leçon toujours actuelle, selon lui, dans une société qui, malgré sa liberté, sa prospérité et sa sécurité relatives, tend à se détourner des problèmes difficiles.
Petr Pavel a notamment critiqué la tentation de croire que les crises épargneront le pays. « Nous ne pouvons pas construire notre avenir uniquement sur de vains espoirs », a-t-il averti, avant d’appeler à mieux anticiper les risques et à expliquer aux citoyens pourquoi certaines décisions difficiles sont nécessaires. Il s’est adressé explicitement au gouvernement, aux parlementaires ainsi qu’aux élus régionaux et municipaux, auxquels les électeurs ont confié, pour une durée limitée, une responsabilité particulière dans la préparation de l’avenir du pays.
Sans nier les difficultés de telles décisions, le président a estimé que « la Tchéquie, pays démocratique, libre, instruit et relativement riche à l’échelle mondiale », avait les moyens nécessaires pour se préparer aux incertitudes du monde tel qu’il est actuellement. Il a également déploré le manque de franchise dans le débat politique, estimant que les responsables publics parlaient trop peu des dangers auxquels le pays fait face. Le courage politique, a-t-il insisté, ne consiste pas à s’opposer systématiquement à ses adversaires, mais à défendre ce qui est juste et nécessaire, même au risque de perdre de la popularité.
Le président a invoqué à plusieurs reprises l’héritage de Tomáš G. Masaryk, premier président tchécoslovaque, pour qui la démocratie n’était pas un système définitivement établi, mais le résultat d’un « travail quotidien » exigeant l’engagement de chacun. Il a également rappelé l’importance de la vérité, même lorsqu’elle suscite l’incompréhension ou l’hostilité. « Une société qui refuse de regarder ses propres erreurs en face perd progressivement sa capacité à les corriger et devient plus vulnérable », a-t-il souligné.
Si le discours de Petr Pavel était bien entendu centré autour de cet anniversaire de l’indépendance du pays, il était difficile de ne pas entendre derrière cet appel à la responsabilité individuelle et au respect de la vérité l’écho de la pensée de son illustre prédécesseur, l’ancien dissident devenu président, Václav Havel, qui aurait fêté ses 80 ans le 5 octobre dernier.
Des distinctions d’Etat pour des parcours exemplaires
Le discours présidentiel précédait une cérémonie au cours de laquelle 51 personnalités ont reçu une distinction d’Etat, soit trois de plus que l’an passé. Les récipiendaires, issus notamment du monde de la culture, des sciences, de la société civile et de la vie publique, illustrent, selon Petr Pavel, cette capacité à agir sans attendre que d’autres prennent les responsabilités à leur place.
Parmi les personnalités distinguées figurent l’actrice Iva Janžurová, l’écrivaine Kateřina Tučková et le chanteur d’opéra Adam Plachetka. Le réalisateur Jan Hřebejk et l’écrivain et ancien dissident Jáchym Topol figurent également parmi les récipiendaires. Elena Gorolová, militante rom qui lutte depuis des décennies pour la reconnaissance et l’indemnisation des femmes roms victimes de stérilisations forcées et Milena Grenfell-Baines, l’une des enfants juifs évacués de Tchécoslovaquie grâce à Sir Nicholas Winton, qui œuvre à transmettre son histoire aux jeunes générations, ont également été distinguées. La cérémonie a aussi rendu hommage à des figures importantes de l’histoire démocratique et intellectuelle du pays, dont l’ancienne juge de la Cour constitutionnelle Eliška Wagnerová et l’ancien ministre des Affaires étrangères Jiří Dienstbier, à titre posthume.
Une place particulière revient à Vladimír Vochoč, diplomate tchécoslovaque qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a aidé des réfugiés à fuir les persécutions nazies en leur délivrant des passeports tchécoslovaques en sa qualité de consul à Marseille. Distingué à titre posthume, lui qui est mort dans l’oubli le plus total en 1985, il incarne le courage de ceux qui ont choisi d’agir au péril de leur carrière et de leur sécurité.
En reliant tous ces parcours individuels à l’histoire du pays, Petr Pavel a voulu rappeler que les avancées démocratiques reposent aussi sur des choix individuels, parfois discrets (détenteur in memoriam également du titre de Juste parmi les nations depuis 2016, Vladimír Vochoč en est à cet égard un exemple parfait), dont les conséquences ne deviennent visibles que bien plus tard.
La conclusion du discours de Petr Pavel résumait bien cette exigence de vie : « La responsabilité ne commence pas au moment où nous n’avons plus le choix. Elle commence précisément lorsque nous pouvons encore choisir entre la voie facile et la voie juste. » Un message qui, en ces temps d’incertitude, dépasse la seule commémoration annuelle historique et fait figure d’avertissement adressé aux responsables politiques mais aussi à l’ensemble de la société tchèque.




