Grâce aux lycéens tchèques en France, toute l’histoire de Vladimír Vochoč accessible aux Français

C’est tout le mérite de l’historien et journaliste Adam Hájek d’avoir fait surgir de l’oubli la figure de Vladimír Vochoč à travers son mémoire de recherche en 2009. Ce consul tchécoslovaque basé à Marseille entre 1938 et 1941 a aidé des centaines de réfugiés, notamment juifs, à quitter l’Europe occupée par les nazis en leur délivrant des documents de voyage souvent au mépris des consignes officielles. Depuis le travail d’Adam Hájek, Vladimír Vochoč a reçu en 2016 le titre de Juste parmi les nations à titre posthume, a fait l’objet d’un roman par l’écrivaine franco-tchèque Lenka Horňáková-Civade, a désormais sa plaque commémorative à Marseille, et depuis le 28 octobre, il est également récipiendaire de l’ordre T. G. Masaryk in memoriam. Une histoire qui se transmet aujourd’hui à la nouvelle génération et qui incarne, à sa manière, les liens entre la France et la République tchèque : les élèves de la section tchèque du lycée Carnot de Dijon ont traduit l’ouvrage d’Adam Hájek afin de faire découvrir aux Français le parcours de Vladimír Vochoč. Pour en parler, Radio Prague Int. a interrogé une des élèves traductrices, Antonína Kulaková, mais aussi Kristýna Křížová, présidente de l’Association des anciens élèves, à l’occasion d’une soirée organisée à l’ambassade de France à Prague.

Photo: Štěpán Hon

KK : « Le premier objectif de cette soirée était de célébrer la jeune génération des élèves. Les sections tchèques existent depuis 106 ans, mais pour qu’un programme perdure aussi longtemps, il faut qu’il ait d’autres raisons d’être que sa seule histoire. Or, la jeune génération actuelle est pleine d’énergie, de très bonnes idées et de questions intéressantes à nous poser. Nous souhaitions lui donner toute sa place.

Le deuxième objectif était de mettre en valeur le travail accompli par ces jeunes pour traduire un texte historique : une biographie de Vladimír Vochoč, consul tchécoslovaque qui a sauvé 2 500 vies pendant la Seconde Guerre mondiale.  Nous voulions présenter ce livre et le travail des élèves, mais aussi faire connaître davantage cette personnalité, grâce à cette traduction du tchèque vers le français, non seulement en République tchèque, mais aussi en France. »

Kristýna Křížová | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Cette initiative contribue à renforcer les relations franco-tchèques. Vladimír Vochoč commence à être mieux connu en Tchéquie, après être longtemps resté dans l’oubli. Il vient d’ailleurs d’être distingué à titre posthume par le président Petr Pavel, à l’occasion de la fête nationale du 28 octobre. Mais malgré la plaque qui lui est consacrée à Marseille, il reste relativement méconnu en France, y compris peut-être dans les milieux de la recherche, ce à quoi ce livre pourrait remédier peut-être ?

Adam Hájek | Photo: Štěpán Hon

« Oui, c’est aussi ce que je pense. C’est précisément ce que nous avons souhaité faire, avec les élèves, même si nous les avons accompagnés dans cette démarche. L’histoire de Vladimir Vochoč est également très intéressante du point de vue français. C’est celle d’un diplomate représentant un pays qui avait cessé d’exister, dans un pays lui-même en guerre et divisé en deux. Grâce à son savoir-faire administratif, dans une situation extrêmement complexe et dangereuse, il a réussi à travailler avec les Français et les Américains pour aider les Tchécoslovaques, mais aussi d’autres ressortissants européens menacés par le régime nazi. C’est donc une histoire commune : deux pays confrontés à des situations dramatiques, l’un divisé, l’autre dont l’existence avait pris fin, ont réussi à unir leurs efforts pour venir en aide à des personnes en danger. C’est une histoire qui mérite d’être connue. »

Vous êtes vous-même une ancienne élève des sections tchèques. On voit aujourd’hui cette jeune génération réunie au palais Buquoy, à Prague. Comment percevez-vous son évolution par rapport à votre génération ? Est-ce que les objectifs et la manière dont les sections forment ces jeunes ont changé ?

Photo: Štěpán Hon

« En les écoutant, je trouve qu’il y a énormément de choses qui restent communes, quelle que soit la génération. Ce soir, nous avons rencontré des élèves qui viennent d’intégrer les sections, puisqu’ils sont en seconde, mais aussi d’anciens élèves de différentes générations. La plus ancienne représentante présente ce soir était partie à Dijon en 1966. À travers toutes ces générations, on retrouve la même expérience : partir trois ans dans un pays étranger, la France, passer d’un système scolaire à un autre, apprendre à gagner son autonomie, à assumer ses responsabilités et à faire des choix dans un environnement différent. Tout cela reste fondamentalement la même expérience. Mais on voit aussi à quel point la génération actuelle est ouverte et prête à saisir les possibilités qui s’offrent à elle. Elle ne se demande pas si elle en est capable ou non : elle va vers le monde et choisit sa voie, tant professionnelle que géographique. Certains poursuivent leurs études en France, d’autres rentrent en République tchèque, mais beaucoup partent aussi en Angleterre, en Suède ou aux États-Unis. Ils acquièrent ainsi une mobilité qui les accompagnera tout au long de leur vie. »

Photo: Štěpán Hon

Cette mobilité est aussi intellectuelle. Les parcours que nous avons découverts ce soir sont extrêmement variés : un jeune homme vient d’intégrer l’armée tchèque, un autre étudie la philosophie à la Sorbonne. D’autres s’orientent vers les lettres, les mathématiques, la psychiatrie ou la médecine. C’est un éventail de parcours très large.

« Oui, exactement. Comme ils l’ont eux-mêmes expliqué dans leurs discours, ce qui est formidable avec le programme des sections tchèques, c’est que les élèves partent pour suivre un parcours de lycée. C’est cette expérience qui les unit, mais elle leur ouvre ensuite toutes les portes. C’est à eux de choisir leur voie.

Photo: Štěpán Hon

On constate aussi que certains, lorsqu’ils partent en France à 15 ou 16 ans, ont déjà une idée de ce qu’ils souhaitent faire plus tard. Mais le changement de système scolaire, le fait de quitter un environnement qui les a formés pour devoir s’adapter à un autre, les amène souvent à envisager d’autres possibilités. Dans le nouveau système, certaines matières qu’ils n’appréciaient pas forcément, comme les mathématiques, peuvent devenir une véritable aventure intellectuelle. Ils découvrent une autre manière d’aborder les mêmes disciplines. À cela s’ajoute évidemment tout ce que l’on apprend sur soi-même à 16 ou 17 ans. Cette expérience leur permet finalement de choisir plus librement leur parcours universitaire, puis professionnel. »

Dans les années 1990, paradoxalement, malgré la chute du régime communiste, les sections tchèques, qui ont connu des hauts et des bas au gré de l’histoire de la Tchécoslovaquie au XXe siècle, ont failli disparaître. Sentez-vous qu’en 2026, elles bénéficient d’un soutien institutionnel suffisant, aussi bien en Tchéquie qu’en France ?

Photo: Štěpán Hon

« Oui, nous savons que le soutien institutionnel existe des deux côtés, tchèque et français. En France, il vient notamment de l’ambassade, mais aussi des municipalités et des régions. Nous sommes bien sûr conscients que le séjour des élèves tchèques représente un coût pour tous les partenaires. Les familles doivent également contribuer financièrement : après tout, c’est l’avenir de leurs enfants qui est en jeu. Pour notre association d’anciens élèves, il est toutefois essentiel que les contraintes financières ne privent aucun jeune de cette opportunité. C’est pourquoi nous avons créé un fonds de soutien destiné à aider les élèves qui ont les capacités et le courage de partir, qui bénéficient du soutien des partenaires, mais dont la situation familiale ne permettrait pas de financer le séjour. Les anciens élèves souhaitent ainsi soutenir les nouvelles générations, pour qu’elles puissent partir en France et profiter pleinement de cette expérience sans avoir à s’inquiéter de ne pas pouvoir en assumer le coût. Mais je tiens à le répéter : nous sommes très heureux de constater que le soutien institutionnel reste solide. »

Antonína Kulaková, vous êtes en terminale au lycée Carnot, et vous avez participé à la traduction d’un ouvrage universitaire de l’historien Adam Hájek consacré à Vladimír Vochoč. Comment ce projet de traduction a-t-il commencé ?

AK : « Cela s’est passé lorsque j’étais en seconde. Notre lectrice de tchèque nous a proposé ce travail en nous expliquant qu’il était très important de connaître cette personnalité. Elle nous a d’abord présenté Vladimir Vochoč et son parcours. »

Antonína Kulaková | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Vous ne connaissiez donc pas du tout son histoire auparavant ?

« Non, malheureusement, je ne le connaissais pas du tout. Et je n’étais pas la seule dans ce cas. Nous avons ensuite commencé directement la traduction. Au fil du projet, notre lectrice a invité Lenka Horňáková-Civade, qui nous a expliqué certains aspects de l’histoire et nous a aidés à améliorer notre traduction. Elle a notamment écrit un roman intitulé La Symphonie du Nouveau Monde, qui raconte cette histoire et le parcours de Vladimír Vochoč. Elle nous a également présenté ses œuvres et animé un atelier. »

Un atelier consacré aux méthodes de traduction ?

Lenka Horňáková-Civade | Photo: Štěpán Hon

« Oui. Elle nous a expliqué que l’on pouvait utiliser plusieurs dictionnaires, mais surtout qu’il ne fallait pas se limiter à traduire les mots : il fallait toujours comprendre le sens du texte. Nous avons travaillé en petits groupes ou en binômes. »

Vladimír Vochoč vient tout juste d’être distingué à titre posthume par le président Petr Pavel à l’occasion de la fête nationale. C’est une heureuse coïncidence, puisque vous ne pouviez évidemment pas imaginer, en commençant ce travail, qu’il serait publié et que cette distinction interviendrait au même moment. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

« Je suis vraiment très contente qu’aujourd’hui, nous, les étudiants, mais aussi le grand public, puissions apprendre et ne pas oublier cette histoire. C’est important de connaître les personnalités qui ont marqué notre pays et d’en apprendre davantage sur notre histoire. »

Qu’est-ce que ce travail vous a apporté personnellement ? L’un des objectifs des sections tchèques en France est bien sûr de vous permettre d’améliorer votre français. Avez-vous senti une évolution dans votre maîtrise de la langue grâce à ce travail de traduction ?

Photo: Štěpán Hon

« Oui, bien sûr. Je pense que Lenka Horňáková-Civade nous a beaucoup aidés à améliorer notre traduction. Ce travail nous a permis de progresser dans notre expression, aussi bien en tchèque qu’en français. Comme elle est spécialiste des deux langues, elle nous a apporté énormément de connaissances que nous pourrons réutiliser à l’avenir. »

Pour terminer, comment définiriez-vous les sections tchèques ? Que diriez-vous à des jeunes en Tchéquie pour les encourager à postuler et à venir étudier en France ?

« Je dirais d’abord que c’est une famille. On y rencontre énormément de personnes qui deviennent très importantes dans notre vie. Pour moi, les sections tchèques, c’est avant tout une famille, mais aussi une porte qui s’ouvre, une porte importante pour avancer dans ses projets professionnels et dans ses études. »

Photo: Štěpán Hon