« Nous ne pouvons plus nous passer des travailleurs ukrainiens »
Ce vendredi 6 novembre, la Chambre des députés devait approuver un amendement visant à durcir les conditions d’accès au régime de protection temporaire pour les ressortissants ukrainiens qui ont fui leur pays vers la République tchèque en raison de l’invasion militaire russe. Une volonté politique qui peut surprendre alors que près de trois quarts des entreprises en République tchèque emploient des travailleurs ukrainiens.
Alors que le conflit armé y dure depuis bientôt cinq ans, le départ d’Ukraine de plusieurs millions de personnes, depuis le début de son invasion à grande échelle par la Russie, a profondément transformé le marché du travail en République tchèque. Ainsi, selon l’enquête annuelle menée par l’agence de recrutement Hofmann Personal auprès de plus de 300 entreprises à travers le pays, dont les résultats pour 2026 ont récemment été présentés à Prague, tous secteurs d’activité confondus, 71 % des entreprises en République tchèque emploient désormais des ressortissants ukrainiens.
Et forcément, sur un marché du travail qui reste toujours marqué par une importante pénurie de main-d’œuvre, la question se pose de savoir ce qu’il adviendrait si ces mêmes travailleurs ukrainiens décidaient en nombre de rentrer dans leur pays d’origine ou s’ils venaient à ne plus bénéficier de la protection temporaire, un régime qui leur permet, entre autres droits, d’avoir accès à l’assurance maladie publique. Une perspective qui inquiète les entreprises, alors que dans des secteurs comme le bâtiment ou l’industrie manufacturière, nombreuses sont celles à constater qu’elles ne peuvent plus se passer de cette main-d’œuvre ukrainienne.
Selon les données du ministère de l’Intérieur, quelque 391 000 ressortissants ukrainiens bénéficiant d’une protection temporaire résidaient à la fin du mois en septembre en République tchèque, pays qui - rappelons-le - est celui qui, proportionnellement à sa population (10,9 millions d’habitants), a accueilli le plus grand nombre de réfugiés depuis le début de la guerre. Cependant, parmi ceux qui travaillent, nombreux sont ceux à être confrontés au problème d’occuper des postes moins qualifiés que ceux pour lesquels ils ont suivi une formation et ont été diplômés en Ukraine.
Plus concrètement, selon Gabriela Hrbáčková, directrice générale de Hofmann Personal, environ un quart des Ukrainiens vivant en République tchèque se trouvent dans cette situation. « L’un des principaux problèmes est que nous voulons que presque tous les examens se déroulent en tchèque. Pour certaines professions, pour les médecins par exemple, cela ne peut évidemment pas se passer autrement. Mais pour les autres, nous devons trouver un moyen pour qu’ils puissent passer ces examens dans leur propre langue et, ainsi, accéder à notre marché du travail sur la base de leur niveau de qualification », explique-t-elle dans un entretien accordé à la Radio tchèque.
Ces travailleurs ukrainiens trouvent des débouchés essentiellement dans les secteurs de l’industrie et de la logistique. Ils contribuent également de manière significative aux finances publiques, en versant des cotisations sociales et d’assurance maladie ou encore à travers l’impôt sur le revenu. Selon les données du ministère du Travail et des Affaires sociales, les recettes générées par les personnes bénéficiant du régime de protection temporaire ont été de plus de 23 milliards de couronnes (environ 940 millions d’euros) au cours des trois premiers trimestres 2025. Autrement dit, s’ils devaient, pour une raison quelconque, retourner en Ukraine, la République tchèque serait la première à faire les frais de ce départ et de cette perte de main-d’œuvre.
Pour l’heure, bien malin qui pourrait prédire quel scénario envisager. Selon les estimations les plus fréquentes, si entre 40 et 45 % des Ukrainiens pourraient décider à terme de rentrer dans leur pays d’origine, les autres n’ont peut-être même plus de « chez-eux » et, donc, d’endroit où retourner. Reste à savoir ce qu’ils feront lorsqu’ils ne bénéficieront plus du régime de protection temporaire, une fois que celle-ci sera arrivée à son terme. « Si nous sommes incapables de leur permettre de rester légalement en République tchèque, deux scénarios sont possibles : soit nous les perdons et ils trouveront du travail dans un autre pays, soit – ce qui serait bien plus regrettable – ils restent ici tout en étant contraints de travailler au noir », explique encore Gabriela Hrbáčková.
Malgré cette possible perspective, selon l’étude, seuls 12 % des employeurs affirment se préparer à l’éventualité de devoir se passer des travailleurs ukrainiens. Et même si certaines entreprises se disent prêtes à employer d’autres ressortissants étrangers, comme les Philippins par exemple, toutes admettent dans le même temps qu’en cas de départ massif, ces travailleurs ukrainiens ne seront que très difficilement remplaçables.




