Pavla Horáková : « J’ai endossé le rôle de témoin d’une époque »
« J’ai senti le besoin de faire un bilan », dit Pavla Horáková (1974) à propos de son roman dans lequel elle amène le lecteur dans la Tchécoslovaquie socialiste des années 1980. Avec un grand luxe de détails, elle fait resurgir du passé cette période de désagrégation progressive du régime totalitaire et fait un bilan très personnel des dégâts que ce régime a causés dans la pensée et le caractère de ses contemporains. Le roman intitulé Okno na západ - Une Fenêtre sur l’Ouest est sorti aux éditions Argo.
Les souvenirs d’enfance
Pavla Horáková est une ancienne journaliste et traductrice. Elle a travaillé à la Radio tchèque et elle a traduit une dizaine de livres mais aujourd’hui elle est écrivaine à plein temps. Son premier roman intitulé Teorie podivnosti - La Théorie de l’étrangeté a gagné en 2019 le prestigieux prix Magnesia litera dans la catégorie « prose » et a été traduit dans neuf langues. Aujourd’hui elle en est à son troisième roman dans lequel elle exploite les souvenirs de son enfance et de son adolescence sans pour autant considérer son roman comme autobiographique. Elle avoue pourtant :
« Des pensées défilent sans cesse dans ma tête et ces pensées vont du passé au présent et à l’avenir. Je me souviens donc de beaucoup de choses dans ma vie de tous les jours mais quand je me suis mise à écrire ce livre, j’ai commencé à me souvenir des choses oubliées depuis une vingtaine, une trentaine d’années. »
Une génération « normalisée »
Pavla Horáková fait partie de la génération née lors du baby-boom des années 1970 sous le régime totalitaire et dans le pays occupé par l’armée soviétique. Cette génération appelée communément « les enfants de Husák » d’après le président tchécoslovaque d’alors, est née dans la période dite de « la normalisation » et elle a été « normalisée » elle aussi, c’est-à-dire obligée de se conformer aux exigences du régime. Pavla Horáková évoque dans son livre les années 1980, c’est-à-dire, la seconde partie de cette période où le régime draconien a commencé à faiblir et à se désagréger :
« Une Fenêtre sur l’Ouest est un roman d’amour d’un genre bien spécial situé à l’époque du socialisme tardif, c’est-à-dire dans les premières années de mon adolescence. Et comme ma génération arrive à un âge mûr, j’ai senti probablement aussi le besoin de faire un bilan et de me souvenir. Alors j’ai pris le rôle de témoin d’une époque et je la regarde avec les yeux des adolescents qui étaient mes contemporains. »
David et Marta
Ces adolescents s’appellent David et Marta et le lecteur peut suivre d’une façon détaillée et à tour de rôle leur vie de tous les jours. Tandis que David nous parle à la première personne, la vie de Marta nous est racontée par un narrateur. David est un garçon actif et assez ambitieux, Marta est une jeune fille plutôt passive qui se laisse porter par les événements. Les deux enfants sont relativement bien adaptés à la vie sous le communisme et savent se débrouiller même quand leur situation se complique. Leur existence est composée d’une longue série d’obligations de toute sorte mais aussi d’une immense quantité de futilités qui remplissent pratiquement tout leur temps libre.
Avec une insistance minutieuse, Pavla Horáková répertorie tous ces infimes détails, de petits jeux, des jouets de pacotille, des passe-temps des enfants de quartiers périphériques, leurs élans éphémères, leurs plaisirs et leurs petites astuces qui leur permettaient de réaliser leurs modestes désirs et d’échapper à la grisaille quotidienne et à la rigidité idéologique. Le livre de Pavla Horáková est donc comme une encyclopédie du folklore quotidien des enfants à l’époque du socialisme et l’écrivaine admet que cette méthode cumulative n’est pas susceptible de plaire à tout le monde :
« Je me rends compte que cette façon de cumuler les données factuelles peut irriter certains lecteurs. Dans ce cas concret, il s’agit d’objets d’usage quotidien, de produits de consommation, de coutumes, de notions et de tendances de cette époque-là. Je me suis dit aussi qu’il serait dommage de ne pas revenir à toutes ces choses et les observer avec les yeux d’enfant et en même temps me rappeler et inventorier pour moi-même les réalités du socialisme tardif. »
Une fenêtre sur l’Ouest
Ces adolescents qui sont nés sous le socialisme et n’ont rien connu d’autre, ont appris à composer avec la société asservie et corrompue dans laquelle ils vivent. Déjà chez leurs parents ils apprennent qu’il y a des choses qu’on peut critiquer et dont on peut se moquer en famille, mais dont on ne parle jamais publiquement parce que cela peut engendrer des problèmes. Ils voient la fausseté et l’ambiguïté de la vie publique et observent même avec un certain mépris les règles rétrogrades et parfois absurdes du régime communiste. Et dans ce monde plein de faux-semblants, ils adorent tout ce qui vient de l’Occident qui est pour eux un monde quasi féerique d’où viennent de belles choses, des objets de luxe, des vêtements inaccessibles dans leurs magasins et dont jouissent avant tout les privilégiés et les dignitaires du régime.
Ils savent aussi qu’il vaut mieux ne pas broncher et ne pas se distinguer de la majorité et n’hésitent pas, si nécessaire, à collaborer un peu avec le régime, surtout s’ils peuvent en tirer un certain profit. Ils sont les témoins quotidiens de phénomènes qu’ils ne savent pas encore nommer et qui s’appellent le clientélisme, la corruption et le consumérisme. L’hypocrisie généralisée qui caractérise la vie de toute la société, marquera aussi leur caractère et la vie qu’ils mèneront après la chute du régime totalitaire.
La nostalgie
Chez certains lecteurs ce portrait détaillé et haut en couleurs d’une génération que Pavla Horáková brosse dans son livre, peut réveiller des souvenirs de jeunesse et un souffle de nostalgie, mais l’écrivaine considère la nostalgie plutôt comme une faiblesse :
« Je pense que la nostalgie n’est pas une émotion productive. Bien sûr, on peut se languir en beauté mais je crois que la nostalgie est un frein et je ne l’aime pas. Je n’aime pas me sentir nostalgique parce que quand je me vautre dans le passé, j’ai l’impression de renoncer à ma propre force, à mon énergie. Je cherche donc à éviter la nostalgie et la sentimentalité en général. »
Nous suivons donc presque simultanément les itinéraires de David et de Marta, ces deux adolescents qui fréquentent la même école mais dont les vies ne se rapprochent que lentement et timidement. C’est un long processus plein d’embûches, d’impasses et de malentendus qui est en plus compliqué par la timidité et la gaucherie des deux protagonistes. Nous n’allons pas révéler ici quel sera le dénouement de cette histoire d’une sympathie naissante entre un garçon et une fille sur fond d’un quartier périphérique et sous un régime politique qui touche à sa fin mais montre encore ses griffes. La seule chose que nous pouvons dire, peut-être, c’est qu’il ne s’agit pas d’une histoire d’amour banale.
Une richesse personnelle
Pavla Horáková se déclare contente d’avoir vécu pendant un temps sous un régime totalitaire aux abois parce que cela lui donne la possibilité de comparer. Elle considère cette expérience comme une richesse personnelle qu’elle aimerait partager avec ses lecteurs. En écrivant son roman, elle a largement puisé dans des documents d’époque et aussi dans ses propres souvenirs mais sa vie était quand même bien différente de celle des protagonistes de son roman. Elle a eu la chance de naître dans un milieu familial qui ne ressemblait pas aux familles de David et de Marta :
« Mon enfance était une période positive parce que j’ai grandi dans une famille qui n’a pas été sensiblement lésée par le régime en place. Je ne souffre pas de ce genre de traumatisme. Mais en même temps, je n’ai aucune raison de considérer le régime communiste avec condescendance. Il faut toujours rappeler tout cela parce qu’il y a beaucoup de gens qui évoquent ce régime avec complaisance, avec compréhension, avec nostalgie et je pense qu’il faut commenter tout cela. »







