Pierre Lemaitre : « Pour moi la Prague des années 1960, c'était Moscou »

Pierre Lemaitre

L’écrivain français Pierre Lemaitre a récemment surmonté son aversion pour les voyages pour passer dix jours à Prague, ville qui joue un rôle crucial dans son tout dernier roman Un avenir radieux, dont l’action se situe pendant Guerre froide. Dans cet entretien exclusif, l’ancien lauréat du prix Goncourt révèle ses découvertes à propos de Prague, une ville magnifique mais aussi intrigante – à l’image des services secrets présents dans son récit.

Photo: Calmann-Lévy

Tout écrivain traverse, à un moment donné de son processus créatif, une crise qui menace de laisser son œuvre inachevée. Dans son dernier roman Un avenir radieux, Pierre Lemaitre a connu cette crise – pas à cause de l’intrigue, dont il était sûr, mais à cause de la ville où se déroule une partie de l’histoire. Comme l’auteur d’ « Au revoir là-haut » le confie à Radio Prague International, sa vision de touriste ne correspondait pas à la réalité de la période communiste dans les années 1960, ce qui compliquait la construction du décor.

« Dans mon esprit, Prague dans les années 1960, c’était Moscou : une ville triste, atone, policière, inquiétante et morose. Mais des amis tchèques m’ont dit : ‘Tu fais erreur, Prague ne ressemblait pas du tout à Moscou, même à cette époque.’ Alors j’ai dû y aller. Je n’aime pas voyager, je n’aime pas me déplacer, mais je suis retourné à Prague et j’ai eu la chance de rencontrer notamment des personnes âgées, de plus de 80 ans, qui ont vécu à l’époque que je décrivais et qui m’ont transmis une image contre-intuitive de la ville. Cela m’a beaucoup servi pour le roman. Je pense d’ailleurs que l’un des aspects originaux du roman, c’est de montrer que même sous le communisme, Prague était une ville brillante, où l’on faisait la fête, où l’on allait danser. C’est contre-intuitif, car ce n’est pas l’image qu’on a habituellement d’une ville derrière le Rideau de fer dans les années 60. »

Prague dans les années 1960 | Photo: FORTEPAN/LHM,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Secret et services secrets

Pierre Lemaitre est retourné à Prague en 2022, huit ans après sa dernière visite, précisément pour réconcilier les deux images si différentes qu’il avait : celle qu’il s’était construite et celle qu’il restitue dans son roman, troisième volume de la série Les Années glorieuses, qui comprend aussi Le Grand Monde et Le Silence et la Colère.

Prague dans les années 1960 | Photo: Nagy Gyula,  FORTEPAN/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Chacun de ces romans aborde des défis et des moments historiques différents vécus par les membres de la famille Pelletier. Dans Un avenir radieux, on se trouve en 1959, à un moment de relative accalmie pour la famille, jusqu’à ce que l’un des fils soit envoyé à Prague, en pleine Guerre froide, pour y mener une mission dangereuse et méticuleusement préparée, qui ne se déroulera toutefois pas comme prévu.

Comme souvent chez Lemaitre, un thème central traverse le livre - le secret, en l'occurrence.

« Cela faisait partie du sujet dès le départ, et l’histoire le renforçait. L’espionnage tourne entièrement autour de la notion de mensonge, donc de confiance, autour de la dissimulation, donc du côté de la révélation de la vérité. Je fais l’hypothèse, comme d’autres, que les services secrets sont l’inconscient collectif des sociétés occidentales : quelque chose d’invisible, qui parfois surgit, comme un lapsus, lors d’un scandale type Rainbow Warrior ou Kim Philby, puis retourne se cacher. Comme l’inconscient freudien, il nous gouverne sans qu’on le sache. Même chose pour les services des renseignements je crois : ils dirigent une bonne partie de nos politiques sans que nous en ayons toujours conscience. La dissimulation est donc essentielle, non seulement dans les personnages, mais aussi dans l’intrigue et la géographie du livre, entre deux mondes qui se mentent mutuellement de part et d’autre du Rideau de fer. François appartient à un monde qui ment, et il est précipité dans un autre monde, tout aussi menteur, mais pour des raisons inverses. Oui, le mensonge est vraiment au cœur de la problématique de ce roman. »

Dans Un avenir radieux, on prévient le protagoniste au sujet de Prague :

« C’est une ville sous surveillance, les autorités y sont paranoïaques, elles vous observeront, vous écouteront, vous suivront, vous espionneront ; votre marge de manœuvre sera réduite et vous devrez garder votre sang-froid. »

Photo illustrative: Archives d’ABS

C’est à partir de ce fil narratif que Lemaitre a activé ses antennes pour aller au fond de ce qu’il ignorait encore.

« C’est étrange. Tous les écrivains vivent ça : quand on travaille sur un sujet, bizarrement, tout autour commence à s’y relier. Ce n’est pas un hasard, je pense. C’est que lorsqu’on est habité par un sujet, on est à l’affut, même inconsciemment, de tout ce qui peut venir l’enrichir. J’en ai parlé à une amie de ma femme, qui a vécu en Tchécoslovaquie et parle tchèque. Elle m’a dit : ‘J’ai moi-même une amie qui…’ Finalement, je suis parti avec une personne qui figure dans les remerciements : une fonctionnaire tchèque du ministère des Finances français, formée à l’ENA, qui vit à Paris mais dont la famille est à Prague. On a organisé le voyage à Prague ensemble. »

Les catacombes et l'Enfant Jésus, comme Dan Brown

Photo: Les Éditeurs français réunis

La tradition littéraire entre la France et la Tchéquie est ancienne et foisonnante : Apollinaire, Breton, Sylvie Germain, Laurent Binet, Pierre Assouline, voire Albert Camus – dont le roman posthume La mort heureuse se déroule en partie à Prague. Nombre de ces écrivains ont aussi été de grands lecteurs de littérature tchèque. Dans Un avenir radieux, Pierre Lemaitre mentionne même le recueil de poésie Prague aux doigts de pluie de Vítězslav Nezval.

« Je ne connaissais pas Nezval. C’est Laurent Binet, un écrivain qui écrit des choses formidables, qui me l’a recommandé. Mais je ne l’ai pas lu. Comme je suis allé moi-même à Prague, j’ai préféré faire confiance à mon propre regard. Quand j’ai écrit sur la ville de Saigon dans Le Grand monde, je n’y connaissais rien et je n’ai pu m’y rendre à cause du covid. Donc j’ai lu des romanciers pour me faire une idée. Quand je peux voyager, je ne lis pas sur l’endroit, parce que je finirais influencé par la vision d’autres écrivains. »

Ainsi, Pierre Lemaitre a remplacé les lectures préparatoires par une immersion directe. Pendant dix jours, il a exploré la ville – une rareté pour lui, qui n’aime pas se déplacer – et retient surtout deux lieux marquants :

Photo: Magdalena Kašubová,  Radio Prague Int.

« J’adore Malá Strana, tout ce quartier, et particulièrement la petite place juste après le Pont Charles. Il y a toujours un marché, j’aime cette ambiance. Il mène à un petit parc le long de la rivière que j’aime beaucoup. Et l’autre lieu qui m’a fasciné, ce sont les catacombes de l’église de l’Enfant Jésus de Prague, que je décris dans le roman. Grâce à une amie journaliste de ma copine, nous avons rencontré le curé, qui parlait un peu français et a accepté de me montrer les catacombes. Il m’a dit : ‘Je ne le fais pas souvent ; le dernier écrivain à les avoir vues, c’était Dan Brown.’ »

Les catacombes de l’église de l’Enfant Jésus de Prague | Photo: Adriana Krobová,  ČRo

Le Secret des secrets de Dan Brown doit sortir en septembre et pourrait, semble-t-il, inclure ces fameuses catacombes. Lemaitre, s’il évite en général de parler de ses confrères, ne cache pas son opinion :

« J’ai une admiration technique pour Dan Brown : il sait raconter des histoires, c’est un très bon narrateur. Mais par rapport à d’autres romanciers comme Frederick Forsyth récemment disparu, il lui manque de fond, de matière. Pareil pour Harlan Coben : ils écrivent très bien, mais ils écrivent sur rien. Ça m’embête un peu, car j’admire l’artisan qui sait raconter des histoires, mais une histoire qui ne renvoie à rien d’autre qu’elle-même me dérange. »

Des perdants magnifiques

Dans Un avenir radieux, de nombreuses phrases en tchèque sont laissées sans traduction :

Pierre Lemaitre à Montmartre,  Paris | Photo: Juan Pablo Bertazza,  Radio Prague Int.

« À Prague, on parle encore beaucoup français, comme à l’époque du roman. Je n’ai pas traduit les phrases en tchèque exprès. Je l’avais déjà fait avec le polonais dans Couleurs de l’incendie. En France, personne ne parle tchèque. Donc je mets le lecteur dans la même position que le personnage, qui ne comprend pas et doit deviner. Bien sûr, j’ai demandé à mon amie tchèque de me les écrire. Mais est venu le moment de les enregistrer pour le livre audio… Et je suis incapable de les prononcer, même si j’ai passé des heures à essayer ! Je suis très snob, je ne parle que français et n’ai aucun don pour les langues. J’ai été sauvé par la providence, car je ne pouvais être là au moment de l’enregistrement. Donc on a confié l’enregistrement et ces passages à un acteur. »

Pierre Lemaitre dit ne pas pouvoir parler objectivement de Paris, sa ville natale, car elle est filtrée par ses souvenirs d’enfance. Mais Prague, elle, l’a bouleversé :

Prague | Photo: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

« Prague fait partie de ces villes précédées par leur propre réputation. Comme Venise, elle est enveloppée d’un mythe. Prague présente une curieuse contradiction. Elle brille culturellement et architecturalement. Vous avez immédiatement dès l’arrivée Mozart, Kafka. Mais c’est aussi une ville brillante habitée par un peuple de perdants. Un peuple incroyablement créatif, inventif, mais qui a vécu toutes les défaites – face au nazisme, face au communisme… C’est une ville dont le peuple a été terriblement meurtri. Cela crée une émotion très particulière, entre le charme d’une Prague qui ressemble un peu à Vienne mais plombée par l’histoire. Pour moi Prague est le mélange entre Vienne – sophistiquée, brillante – et Édimbourg, ville belle mais perdante, car l’Ecosse a perdu contre tous. Les gagnants sont souvent laids. Les perdants, eux, sont toujours beaux. »

Prague | Photo: Štěpánka Budková,  Radio Prague Int.

Un Avenir radieux a été publié en France par Calmann-Lévy. La traduction tchèque de ce dernier roman de Pierre Lemaitre n'a pas encore été publiée, mais plusieurs de ses précédents livres l'ont été, dont Au revoir là-haut, qu'il était venu présenté au public tchèque en 2014.

Auteurs: Juan Pablo Bertazza , Alexis Rosenzweig
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